Il est admis chez nous que tout mariage est consommé le soir même de sa célébration ou, au plus tard, la nuit d'après. Mais Mohand et Yamina n'accompliront ce test majeur que deux ans après leur union publique, tenue à l'insu et en l'absence de l'intéressé.Si de nos jours elle tend progressivement à disparaître du fait de l'évolution des mentalités au sujet du plus inévitable projet que chacun de nous est appelé à entreprendre, tôt ou tard, la non moins délicate mission du choix de l'âme sœur a, de tout temps, constitué l'apanage exclusif des parents. Et gare aux éventuels récalcitrants qui se permettraient de fouler aux pieds cette règle de conduite ! Mohand, un villageois de la tribu des At-Sedqa, dans la daïra des Ouacifs, fils unique de son état et jugé apte à procréer, est alors harcelé au quotidien par ses parents. Ces derniers tiennent absolument à ce que Mohand accède à leur plus beau souhait, celui d'avoir enfin une bru qui prendrait soins d'eux, mais, surtout, qui leur offrirait beaucoup d'enfants, de préférence du sexe fort, à même d'éliminer le spectre de la disparition pure et simple de la lignée qui plane sur la famille. Mais, fuyant à maintes reprises cette dure épreuve quotidienne à laquelle il est confronté en usant moult subterfuges, Mohand décide, la mort dans l'âme, de déserter le cercle familial et de s'établir pour quelque temps chez des connaissances habitant dans la capitale, le temps de ficeler son départ outre-mer. C'est l'occasion inouïe pour les parents de mettre en branle tout un plan qui a tout l'air d'un fait accompli. Ils entament une large prospection parmi les jeunes filles du village et leur nniya tombe, pour emprunter fidèlement l'expression kabyle, sur Yamina. L'heureuse élue est mariée à l'insu et en l'absence du jeune Mohand, pratique fortement usitée en cette période d'exil massif des hommes en quête de ce pain que la terre des ancêtres ne peut malheureusement leur garantir. Une fois mis au courant de ce scénario et pour signifier sa colère et son refus, Mohand s'obstine à ne pas rejoindre le village et interrompt tout contact avec la famille, décision qu'il maintiendra deux ans seulement. Car il a dû se rétracter sous les appels pressants des parents, alors mourants, de ce qu'il adviendra de Yamina et, surtout, des qu'en-dira-t-on des villageois. Ainsi, Mohand finit par se plier à ce fait accompli en convolant en justes noces avec Yamina plusieurs mois après son mariage monté de toutes pièces et les deux formeront, paradoxalement, un couple des plus enviés du village comme pour confirmer que le bonheur n'est nullement tributaire du nombre d'années passées ensemble. Mohand et Yamina n'auront, en effet, à se lier pour le meilleur et pour le pire que durant seulement cinq années, juste le temps de concevoir leurs deux enfants, un garçon et une fille, puisque l'époux, reparti en France, mourra dans un accident de travail. Quant à na Yamina, aujourd'hui presque centenaire et vivant chez sa fille, son fils étant tombé au champ d'honneur lors de la glorieuse guerre de Libération nationale, elle n'a, depuis, jamais songé à se remarier, se remémorant par moments, quand sa mémoire le lui permet, sa courte mais heureuse vie conjugale.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohammed Kebci
Source : www.lesoirdalgerie.com