Barbarie, choc des civilisations, islamisme : autant de thèmes qui font régulièrement la une des médias occidentaux et provoquent des jugements, le plus souvent simplistes, qui suintent de haine ou de bêtise. Leur répond, dans un livre serein et d'une très grande rigueur, Tzvetan Todorov, l'un des intellectuels européens les plus ouverts, à qui sa double culture ' il est à la fois Bulgare et Français ' permet de porter sur les réalités de son pays d'adoption un regard lucide et distancé. Balayant les préjugés d'un grand nombre d'Européens, qui jugent barbares les peuples qui ont d'autres m'urs, T. Todorov rappelle, dès les premières pages de La Peur des barbares(1) que la barbarie n'est la marque d'aucun peuple, mais qu'aucun peuple n'en est exempt : «Ce sont les actes et les attitudes qui sont barbares ou civilisés, non les individus ou les peuples.»
La barbarie consiste à nier l'humanité de l'autre, à le juger radicalement différent de soi et inférieur à soi, à lui réserver un traitement qu'on n'oserait jamais infliger à un semblable. La barbarie n'est pas étrangère à la civilisation et la civilisation peut contribuer à la développer. Dans la mesure où un pays moderne et développé ne reconnaît pas la pleine humanité d'une partie de sa population ou celle d'un autre peuple, ce pays se conduit de façon barbare.
Les Israéliens ne sont pas des barbares, mais leur comportement à l'égard des Palestiniens est un comportement barbare, comme celui des Américains en Irak, comme celui des responsables politiques français à l'égard des immigrés et de leurs descendants. Inspirée par l'ignorance, la peur ou la démagogie, cette barbarie se manifeste par le biais de toutes les contraintes administratives qui réglementent la vie des immigrés et les oppriment, telle la restriction drastique du regroupement familial, sans oublier la répression policière, quotidienne et impitoyable.
«Choc des civilisations» ' T. Todorov fait justice de cette opinion si répandue depuis que le livre de Samuel Huntington l'a lancée sur le marché des idées fausses et simplistes. Jamais, répond T. Todorov, des civilisations ne se sont affrontées comme telles : «Ce ne sont pas les cultures qui entrent en guerre, ni les religions, ce sont des entités politiques : Etats, organisations, partis.» Les Croisades s'accomplirent au nom du christianisme, mais leur finalité fut à la fois politique et économique. Par le développement qu'elles assurèrent à la France et les richesses que ses armées rapportèrent du Moyen-Orient, elles furent une belle affaire pour la monarchie et l'Eglise catholique. La religion donna à ces pillages un sens qu'ils n'avaient évidemment pas.
La même manipulation idéologique est aujourd'hui à l''uvre en Europe et en particulier en France, où le pouvoir, comme la plupart des médias, imputent à l'islam la révolte des Beurs, leur non-intégration dans la société. Sans voir ou sans vouloir reconnaître que cette société les rejette et les humilie à longueur de vie.
Rejetés dans les ornières d'une société que Romain Gary appelait «une société de provocation», bien des jeunes Maghrébins, à la fois impuissants à sortir de leur ghetto et envieux des richesses qui les narguent, se vengent en brisant des vitrines ou en incendiant des voitures. Frustrés, ils cherchent le salut dans une religion fantasmatique dont ils ignorent la spiritualité et croient s'affirmer en imposant leur loi à leurs femmes, leurs s'urs, leurs filles.
Islam fantasmatique également pour bon nombre d'Européens qui se demandent si cette religion, qu'ils ne connaissent pas, est compatible avec la démocratie. «Un dogme religieux n'a jamais d'effet direct en politique», souligne le politologue Olivier Roy. «Comme tous les autres êtres humains, ajoute T. Todorov, les musulmans modèlent leur comportement sous la pression d'une foule de facteurs.»
Aucun verset du Coran ne fait allusion à une quelconque forme d'Etat islamique ni ne proclame, comme l'a souligné l'Egyptien Ali Abderrazik (1888-1966) l'unité du politique et du théologique. Ce sont les Etats prétendument «musulmans» qui, par le biais d'une falsification idéologique, invoquent l'islam pour couvrir l'oppression du peuple, son exploitation et le pillage des richesses nationales. Aujourd'hui comme autrefois, en Europe comme au Maghreb, les puissants instrumentalisent la religion pour dissimuler leurs forfaits. S'efforçant d'infantiliser les citoyens, ils se conduisent en barbares.
1) Ed. Livre de poche (mai 2011)
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : El Watan
Source : www.elwatan.com