Dans cet article, le militant marocain des droits humains, Hicham Rachidi, se livre à un examen critique des cahiers de charges élaborés par le ministre de la Communication, Mustapha Khalfi (PJD, islamiste), pour la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) et la Société d'études et de réalisations audiovisuelles (SOREAD 2M). Si les « libertés constitutionnelles » y sont réaffirmés, le but de ces textes semble être de mettre les médias publics au service de la monarchie et du Gouvernement et de les utiliser pour orienter les comportements sociaux dans un sens qui serait plus conforme aux préceptes de la religion *.
Le Maroc est en train de vivre un débat, parfois virulent, amorcé bien malgré lui par le ministre islamiste chargé de la Communication, Mustapha Khalfi, à l'occasion de l'élaboration des cahiers de charges relatifs à la Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) et à la Société d'études et de réalisations audiovisuelles (SOREAD 2M).
M. Khalfi, fait partie des jeunes cadres du Parti pour la justice et le développement (PJD), arrivé au pouvoir dans le sillage du « Printemps arabe ». Il a piloté le processus d'élaboration des cahiers de charges des deux sociétés publiques, son objectif affiché étant de « mettre en place des pôles médiatiques professionnels, compétitifs, basés sur la qualité, la diversité et l'indépendance éditoriale ». Il affirme avoir consulté les professionnels et les associations concernées pour ce faire. Chose que ne démentent pas ces derniers, sans que cela signifie que leurs propositions aient été retenues.
Des responsables des chaînes publiques ont exprimé publiquement leur hostilité à ces cahiers de charges et ont démontré, chiffres à l'appui, qu'il est techniquement impossible de les mettre en 'uvre avec les moyens humains et financiers dont ils disposent (voir interview avec Samira Sitail, directrice des informations sur 2MTV). La réponse ne s'est pas fait attendre, et l'éditorialiste d'Atajdid, journal du PJD, accuse les réfractaires de former des poches de résistance à la réforme au nom de laquelle le PJD a été porté au pouvoir.
Plusieurs éditorialistes marocains se sont positionnés en faveur du ministre de la Communication. Ils ont saisi l'occasion pour attaquer les responsables du pôle public, coupables selon eux de « mutinerie » contre la légitimité conférée par les urnes aux islamistes. Ils développent les mêmes arguments : si les directeurs des chaînes marocaines ne sont pas d'accord avec le ministre, ils n'ont qu'à démissionner ! Ils profitent aussi de l'aubaine pour exprimer leur francophobie et mettre à l'index les Marocains qui feraient partie de « Hizb Fransa » (le parti de la France), élite francophile qui, à leurs yeux, préside aux destinées du Royaume depuis des décennies et qui serait responsable de tous les maux de la société marocaine ! Cela a été particulièrement le cas de M. Bouachrine, directeur de publication du très respecté Akhbar Al Youm, ainsi que de M. Miftah, directeur d'Al Ayam, l'un des hebdomadaires marocains les plus lus. Au final, aucun intervenant ne semble avoir fait l'effort d'analyser les objectifs stratégiques des cahiers de charges et le but que ceux-ci visent à atteindre
Augmenter la part des émissions religieuses
En revenant aux termes de ces cahiers de charges, on se rend compte qu'il existe, effectivement, une véritable volonté déclarée de mise en 'uvre des dispositions constitutionnelles, notamment la garantie de pluralisme, de non-discrimination, d'égalité des chances, d'indépendance de la ligne éditoriale et de transparence. On peut y déceler aussi l'affirmation de la volonté de consécration des principes de liberté d'expression, de droit à l'information et de « reddition des comptes ».
Cependant, les cahiers de charges de M. Khalfi entrent dans le détail de la programmation des différentes chaînes, comme c'est le cas de la télévision Tamazight, qui doit élaborer une émission quotidienne d'au moins 13 minutes consacrée à l'explication des préceptes de l'islam et de ses valeurs fondamentales ainsi que de l'importance de ces percepts dans l'orientation des comportements individuels et collectifs et dans l'éducation. Un quota de 10% est consacré quotidiennement aux émissions religieuses sur cette chaîne.
Le souci du détail est également présent dans la détermination de sujets des débats qui doivent êtres abordés en présence de sociologues et de théologiens et qui doivent concerner des questions aussi importantes que l'éducation sexuelle, la religion, la délinquance, les relations des jeunes avec leurs parents, l'alcoolisme et la toxicomanie.
La chaîne nationale, Al Oula (la Une), se voit imposer la retransmission des discours du monarque et la couverture des activités royales. Elle doit également couvrir les activités de la majorité parlementaire, les conférences du Chef de gouvernement ainsi que ses discours, et fournir un résumé des activités gouvernementales. L'ensemble des émissions et programmes se font à hauteur de 80% en arabe et de 20% en tamazight.
La chaîne Mohamed VI pour le Coran sacré, appelée également Al Sadissa (la 6ème), se consacre, quant à elle, entièrement (24 heures) à la diffusion de récitations et d'exégèses du Coran et à d'autres émissions religieuses (exclusivement musulmanes).
Au niveau de la publicité, les cahiers de charges interdisent toute publicité relative aux jeux de hasard, aux paris ou à la loterie ainsi que les publicités sur les relations intimes, l'horoscope, la sorcellerie et le charlatanisme.
Rappelons que l'interdiction de publicité pour la loterie a provoqué un affrontement entre M. Khalfi et son homologue M. Ouzine, en charge de la Jeunesse et des Sports, dont le département bénéficie des ressources de la loterie pour financer le développement des infrastructures sportives et de celles destinées aux jeunes. Ce dernier avait appris la nouvelle de l'interdiction dans les médias !
Selon les dispositions des cahiers de charges, le service public assuré par les deux sociétés vise à consacrer les constantes fondamentales du Royaume, telles qu'elles sont stipulées dans la Constitution, notamment la religion musulmane, l'intégrité territoriale, la monarchie constitutionnelle et le choix démocratique.
Des libertés' et des lignes rouges
Au niveau de la déontologie, les cahiers de charges disposent que les chaînes diffusent leurs programmes en toute liberté, dans le cadre du respect de la loi, des présents (cahiers de charge), de la dignité humaine, des libertés d'autrui et de sa propriété, du pluralisme, des préceptes religieux, de l'ordre public, des bonnes m'urs et des exigences de défense nationale !
Les cahiers de charges précisent que les sociétés de télédiffusion doivent établir un contrôle a priori sur les émissions enregistrées et dans le cadre des émissions en direct, doivent briefer les présentateurs, les journalistes et les réalisateurs ainsi que les responsables de la diffusion sur les procédures à suivre pour garder le contrôle en continuité et, le cas échéant, le rétablir rapidement sur ce qui est diffusé sur leurs chaînes.
Il apparaît très clairement que ces cahiers de charges sont porteurs d'une dimension moralisatrice et qu'ils veulent utiliser le service public pour orienter la société vers des comportements déterminés. L'histoire nous apprend que cela s'appelle l'idéologie. Malheureusement, cela n'a été relevé par personne. L'occasion était trop bonne pour les uns et les autres de régler des comptes avec des professionnels, considérés par beaucoup comme « hautains » et formant une « cinquième colonne » au service des intérêts d'une France ennemie, dont les responsables mobiliseraient leur énergie pour nuire au Maroc, détruire son intégrité territoriale et aliéner son identité et sa civilisation !
Il semble important de signaler, en guise de conclusion, qu'un monarchiste, un croyant ou un Corse peuvent s'exprimer le plus librement du monde sur n'importe quelle chaîne française, privée ou publique fût-elle. Je ne pense pas qu'un républicain, un athée ou un sympathisant avec le Polisario puisse le faire sur les chaînes marocaines, en tout cas pas sous le règne des cahiers de charge de M. Khalfi.
(*) Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Maghreb Emergent.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hicham Rachidi
Source : www.maghrebemergent.info