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Les événements de Saïda vus par un historien



Les événements de Saïda vus par un historien
Malgré l'écho qu'a eu la dynamique enclenchée par les Amis du Manifeste et de la liberté (AML) dans la région en 1944, Saïda était en quelque sorte isolée des grands centres où le Mouvement national était actif. L'historien souligne que la ville n'entrait pas, apparemment, dans les priorités et les agendas politiques des dirigeants nationalistes.Apropos des événements de Mai 1945 à Saïda, il faut retenir 3 dates : les 2, 18 et 19 mai», indique d'emblée l'historien chercheur au Crasc, Amar Mohand Amer, qui se base sur des témoignages, des ouvrages parus sur la question, mais surtout sur une quantité d'archives importantes collectées à Oran, Saïda et ailleurs dont celles relatives aux rapports établis par la police, la gendarmerie, l'armée ou l'administration coloniale. Il n'omet pas de donner un aperçu de la situation politique qui prévaut dans cette région avant les événements. Le fait que cette ville ait vécu des bouleversements paraissait paradoxal à plus d'un titre, y compris pour les autorités coloniales.A titre indicatif, malgré l'écho qu'a eu la dynamique enclenchée par les Amis du Manifeste et de la Liberté dans la région en 1944, Saïda était en quelque sorte isolée des grands centres où le mouvement national était actif et l'historien souligne que la ville n'entrait pas, apparemment, dans les priorités et les agendas politiques des dirigeants nationalistes qui n'avaient pas animé de meeting ou organisé des réunions dans cette ville. Il donne l'exemple de Ferhat Abbas qui, pour la promotion de l'Union populaire algérien (l'UPA) créée 1938, était passé par Sidi Bel Abbès, Oran, Mascara et Tiaret mais pas par Saïda.L'exception concerne Embarek Filali du PPA (clandestin à cette époque) en 1943.Côté colonial, on mettait plutôt en avant la notion de «cohabitation apaisée» entre les communautés soutenue par l'existence d'un mouvement associatif culturel et sportif particulièrement florissant dans cette ville. Mais il s'agissait d'apparences, car le chercheur estime que «les autorités coloniales à cette époque ne percevaient pas l'état d'esprit (nationaliste) d'une partie de la jeunesse de Saïda et cela en dépit de l'agitation politique que connaissait le reste du pays après 1942, à la suite du débarquement des troupes anglo-américaines à Alger». Cependant, un incident en rapport avec le service national, survenu le 2 mai, allait bouleverser la donne et démontrer le bien-fondé de cette assertion.Une centaine de conscrits musulmans étaient convoqués pour satisfaire aux obligations du service national. A la caserne, ceux de la ville de Saïda avaient refusé d'obtempérer à l'ordre de se doucher, arguant que les conscrits d'origine européenne n'étaient pas astreints aux mêmes obligations. «Othmani Hamadache Ould Abdallah, 21 ans, comptable et chef des scouts de la troupe de Saïda a pris la parole et a défendu ses camarades tout en déclarant qu'il était propre et qu'il avait pris un bain la veille», précise le chercheur pour qui cet ordre était perçu comme une humiliation, mais souligne le fait que la réaction soit venue des jeunes relativement instruits de la ville. L'incident aurait pu être clos, mais, à la fin de l'action de vaccination, parce que les autorités avaient voulu faire passer le convoi de ces jeunes par des ruelles secondaires afin d'éviter tout risque de débordement, les contestataires avaient décidé de passer par le centre-ville et de scander : «Libérez Messali». Les forces de police ont procédé alors à des arrestations.Outre Othmani Hamadache Ould Abdallah, 4 autres conscrits sont arrêtés : Megharbi Mohamed Ould Abdelkader, 22 ans, taleb de l'école coranique, SNP Mohamed Ben Mohamed, 22 ans, comptable, Khiour El Habib Mohamed, 20 ans, aide-comptable, et Messhoub Mahieddine Ould Tahar, 23 ans, marchand de légumes. Un peu plus tard, d'autres jeunes, Abdelkader Ould Lahcene, 20 ans, scout musulman, et Ahmed Ben Miloud Choumane, 20 ans également, avaient tenté d'ameuter la population dans le quartier bas de la ville et ont été arrêtés à leur tour.Ces incidents ont eu pour conséquence la mobilisation des Douairs, supplétifs des agents du maintien de l'ordre, des notables qui devaient appeler au calme et les services de renseignement qui devaient investiguer et aboutir à la mise en cause de Ali Medeghri, nationaliste soupçonné d'avoir appelé à créer des incidents à Saïda en écho aux événements du 1er mai vécus notamment à Oran et Mascara. Arrive alors la date du 18 mai, lorsque, dans la nuit, des hommes s'étaient introduits dans la mairie et avaient mis le feu occasionnant de gros dégâts matériels.D'autres actions avaient été programmées comme mettre le feu à un dépôt de bois ou le sabotage du circuit téléphonique. Suite à cela, des militants comme Khorsi Mohamed Ould Kadda (dit Boukhors), Ali Medeghri, Ali Ouanzar et Ahmed Kherboub ont été arrêtés à leur tour. «Ce que peu de gens savent c'est que, à Saïda, des événements de très grande importance se préparaient pour le 19 mai et les actions de la veille n'auraient été que les prémices», explique l'historien qui se base sur des archives.Et d'ajouter en se référant au rapport du sous-préfet de Mascara : «Le plan des auteurs des faits du 18 mai consistait à créer les conditions favorables à une action plus importante le lendemain, le 19 mai, et ce plan devait se déployer dans une ville complètement isolée.» Juste auparavant, le 16 mai, des commandes (une trentaine) pour des achats de soufre avaient été signalées à la police par le propriétaire de la quincaillerie-droguerie de Saïda vu leur importance.L'historien souligne la détermination des militants mais entrevoit une certaine naïveté dans l'action. En tout cas, contrairement aux événements du 2 mai, les mesures prises après les faits survenus le 18 mai étaient plus importantes et plus répressives. La mobilisation concerne cette fois même les civils réquisitionnés pour garder les bâtiments publics, conformément à la demande de mise en application du plan de défense de la ville en cas d'alerte.Les Goums ont été également sollicités, dont 350 cavaliers avec armes de chasse, 13 pelotons avaient chacun à sa tête un caïd issu des différents douars de la région. Les actions du 18 mai avaient eu des répercussions politiques, sociales et économiques sur toute la région de Saïda, même si les réactions n'ont pas été les mêmes partout. L'événement le plus marquant reste la découverte de la cellule clandestine locale du PPA. A ce sujet, Amar Mohand Amer se base sur l'ouvrage de Redouane Ainad Thabet mais aussi sur des rapports établis par la police et la gendarmerie de l'époque. Tous les membres de l'organisation ont été arrêtés, 75 environ, en juin 1945.Torturés d'abord dans le commissariat, ils ont été ensuite transférés à Oran et jugés à partir du 16 novembre 1945. Kadi Hanifi, Khelef Amrouche, Lahcene Mimouni, Attallah Ben Horma, Belksir Abdelkader et Brahim Ahmed ont été condamnés à mort. Othmani Hamadouche, Gasmi Mohamed, Mbarek, Moufok à perpétuité et les autres à des peines diverses d'emprisonnement. Le chercheur qui introduit également des témoignages qu'il a recueillis lui-même note : «L'organisation PPA comptait entre 45 à 50 militants groupés en cellules.L'ensemble formait une région dépendant d'un comité fédéral départemental subordonné à un comité central siégeant à Alger.» Au sujet des événements du 18 mai, il ajoute : «Un ordre d'insurrection rapporté d'Oran prévoyait plusieurs opérations vers 22h : saboter les lignes télégraphiques, dynamiter la poste et la commune mixte, incendier la mairie, etc.» Au mois de mars 1946, grâce à la loi d'amnistie promulguée pour calmer les esprits, tous les détenus ont été libérés. A leur sortie de prison, certains militants étaient interdits de séjour à Saïda. «De ce fait, une petite communauté s'est implantée à Oran à ce jour et, souligne encore l'historien, peu savent que c'est en relation avec les événements de mai 1945.»


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