Depuis des années, elles ont pris l'habitude de s'aligner aux alentours
du marché Michelet. Le choix de cet endroit, comme point d'embauche, n'est pas
fortuit. Michelet était le lieu où une certaine catégorie sociale faisait ses
emplettes.
Elles sont de tous les âges. Cette «profession», si on peut se permettre
ce terme, a tendance à rajeunir. Donc, de plus en plus de jeunes femmes se
trouvent obligées de vendre leurs bras sur ce marché informel. Elles font le
ménage aux particuliers. Dès qu'une voiture passe, plusieurs d'entre elles
accourent vers elle. Des fois, elles proposent leurs services même aux
passants. La formule est éculée à force d'usage «vous n'aurez pas besoin d'une
femme de ménage ?» En attendant le potentiel «client», elles palabrent entre
elles. Evidemment, elles se mettent ensemble en petits groupes, selon les
affinités. Certaines sont plus anciennes que d'autres. D'autres critères
interviennent dans la hiérarchisation et le morcellement de ces travailleuses,
dont l'origine citadine ou rurale. Leur expérience leur permet de juger celui
qui vient solliciter leur service. Des fois, certaines déclinent une offre de
travail en proposant une «collègue», surtout quand elle est d'âge plus avancé.
Parce que ces femmes, démunies, n'ayant que leurs bras à offrir, se trouvent
des fois en face de situation inattendue. Certains clients essayent de profiter
de leur précarité en sollicitant d'autres faveurs. L'essentiel des gens qui
font appel à ces travailleuses sont veufs, des divorcés, des célibataires
endurcis et des jeunes. Par moments, ce sont des familles, préparant une fête,
qui les emploient. On les emmène aussi bien au domicile qu'au lieu de travail.
Généralement, elles ne discutent pas leur prix. Elles laissent ce «détail» à la
bonne générosité de celle ou celui qui les embauche. Mais elles ont un tarif
minimal qu'elles ont fini par imposer. Dans une société où la retenue n'est pas
une norme consacrée, ces femmes, dont le métier permet de s'introduire dans
l'intimité de leur clientèle, doivent connaître bien des secrets. Elles doivent
connaître les intérieurs, les ameublements de ces intérieurs… et même quelques
habitudes de leur clientèle. Surtout de ceux ou celles qui, de par leur
situation matrimoniale, doivent passer par elles pour l'entretien de leur
foyer. Dommage qu'il n'y a pas d'instruites parmi elles qui pourraient
consigner sous forme romancée ou de témoignage leur expérience. Mais elles sont
soumises à l'obligation de la confiance. Il n'est pas rare que leur employeur
temporel laisse l'une d'entre elles seule chez lui durant le temps du ménage.
Jusqu'ici, on n'a jamais eu vent de trahison de confiance de la part de ces
travailleuses.
Il arrive, parfois, qu'elles se
donnent en spectacle en pleine rue. Surtout quand elles se chamaillent entre
elles.
D'où proviennent ces femmes ?
Elles n'ont jamais attiré l'attention de personne. De par leur posture, souvent
accroupies, on les assimile même à des mendiantes. Elles prennent place aux
premières heures de la matinée et y restent jusqu'à une heure tardive de
l'après-midi. Hormis les jours de fêtes, surtout religieuses, elles ne
connaissent pas le repos. Elles subissent aussi bien la canicule que la pluie
et les vents. Elles aussi connaissent des moments de grosse demande et des
moments creux. Elles sont demandées durant les périodes de fêtes, notamment de
mariage. L'idée de se constituer en coopérative de nettoyage ne doit pas
effleurer leur esprit. Donc, tant qu'elles ont la force, elles travaillent.
Pour «l'après», elles doivent se fier à la volonté divine. Mais pour le 8 Mars,
personne ne songera à leur offrir une fleur ou une rose. Y compris, les
associations féminines qui parlent des femmes.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ziad Salah
Source : www.lequotidien-oran.com