Professeur de littérature à l'Université de Mostaganem, Hadj Miliani est un passionné et un amoureux de la culture algérienne. Il s'intéresse aux arts en général, et est connu pour être un grand connaisseur de la musique raï, à laquelle il a consacré de nombreux écrits. Chercheur associé au Crasc, il dirige depuis l'année dernière, avec deux universitaires, un projet sur le champ littéraire algérien de la dernière décennie.Liberté : Vous pilotez depuis fin 2019, avec les professeurs Mohamed Daoud et Mohand-Akli Salhi, un projet autour du champ littéraire algérien dans les langues française, amazighe et arabe. Pouvez-vous nous en parler '
Hadj Miliani : Nous avons pensé qu'il fallait travailler sur les mêmes questionnements portant sur les littératures écrites en Algérie dans leurs dimensions multipolaires. On voulait couvrir le champ de la production symbolique littéraire écrite en Algérie. Bien entendu, nous visons une période restreinte (2010-2020) qui est à la fois assez dense et encore peu synthétisée. Nous disposons pour les périodes antérieures de travaux importants et surtout d'outils divers qui sont une source fondamentale pour la connaissance de cette production. Je pense tout particulièrement au site DZlit du regretté Lounès Ramdani qui avait réussi à recenser plus de 6000 auteurs dans les trois langues et plus de 10 000 ouvrages ainsi que des centaines d'articles de presse donnés en intégralité. Et bien entendu au travail remarquable du professeur Charles Bonn à travers la base documentaire Limag. Bref, nous avons à rassembler les données existantes souvent éparpillées, construire des corpus cohérents et surtout multiplier les entretiens et les enquêtes pour mieux percevoir le vivant de cette production dans sa dynamique interne et externe.
Pourquoi jusqu'à présent, cet "écosystème" qui comprend le français, l'arabe et le tamazight n'a pas fait l'objet d'études synchrones approfondies qui auraient donné aux chercheurs et universitaires des outils afin de mieux l'appréhender '
Le terme "écosystème" est pour le moment une simple notion pragmatique pour nous (en attendant d'organiser, si possible en 2022, un colloque international sur la question du champ, du système ou de l'écosystème littéraire) pour agréger les différentes activités des institutions et faits littéraires dans leur expression écrite. Cela aura pour conséquence, on l'espère, de susciter de nouvelles lectures et de faire émerger de nouveaux savoirs en un temps où le paradigme classique de la littérature et de sa réception est profondément bouleversé. La multiplication des ?uvres littéraires et du discours critique ont permis de densifier le champ littéraire, en particulier pour la langue arabe qui est naturellement aujourd'hui dominante par le nombre d'écrivains et d'?uvres ainsi que dans la recherche académique. Enfin pour tamazight, ou plus exactement la littérature en kabyle, elle est en phase ascendante en termes de production depuis une dizaine d'années et compense sa faiblesse quantitative par une vraie dynamique d'intégration sociale. Aujourd'hui, le plurilinguisme de fait des écrivains et des lecteurs potentiels en Algérie nous invite à considérer ces différentes sphères littéraires dans leurs interactions effectives. Rares sont les écrivains ou les lecteurs monolingues aujourd'hui. Les enquêtes montrent qu'on lit dans plusieurs langues. On est loin du champ de la sphère restreinte de Pierre Bourdieu et plus du côté des dissonances culturelles de Bernard Lahire, voire du cosmopolitisme esthético-culturel de Vincenzo Cicchelli. Il nous faut bien entendu continuer à étudier les productions dans leur sphère propre, mais aussi de les corréler à la fois aux autres littératures présentes au niveau national et dans ce que feu Pasacale Casanova avait appelé le système de la république mondiale des lettres. On le constate avec le développement de plus en plus important de la coédition internationale.
Quelles sont les premières données relatives aux recherches effectuées dans la première phase de votre projet '
Nous avons commencé à engranger des données bibliographiques pour la période 2010-2020 que nous alimenterons au fur et à mesure pendant un an et que nous allons mettre ensuite sur une base de données numériques en accordant une attention tout particulièrement aux données dans les langues étrangères. Nous publions avant la fin de l'année 2020 un premier cahier avec des études diverses conçues comme "work in progress" et non comme des travaux finaux. Ainsi on retrouvera un état sur les traductions des romans réalisées, une introduction à la question du champ littéraire de langue arabe ou encore un panorama de la production littéraire en kabyle. Ainsi que pas mal de synthèses sur les sondages de lecture, les ventes en librairie, l'édition littéraire au Maroc et des comptes rendus de romans écrits en arabe et en kabyle.
La première étape de ce projet a été de travailler sur les dictionnaires, anthologies et suppléments littéraires. Quelles seront les deux autres étapes qui s'étaleront, rappelons-le, jusqu'en 2022 '
Les tables rondes permettent de faire rencontrer les chercheurs et les acteurs du terrain. Ainsi, nous nous sommes interrogés sur quelques cas de dictionnaires et des anthologies littéraires depuis 2010 dans les trois langues pour en examiner les protocoles et les représentations. De même les évaluations d'expériences de suppléments littéraires dans la presse ont donné lieu à des mises en perspective intéressantes dans cette phase préliminaire. Nous envisageons dès octobre d'aborder le profil des blogs littéraires algériens de lecteurs et d'écrivains pour connaître leur mode d'articulation avec les autres instances de médiatisation, ensuite nous nous pencherons sur les maisons d'édition "provinciales" en Algérie ainsi que sur la littérature de jeunesse. Et pour clôturer cette année, dédier une première rencontre à la critique littéraire de presse. Nous consacrerons 2021 à une grande enquête auprès d'un échantillon de 300 écrivains dans les trois langues ainsi que la production de podcasts d'entretiens avec des écrivains, éditeurs, libraires, critiques et lecteurs.
Vous avez expliqué que la décennie 2010-2020, et sur laquelle l'essentiel de vos travaux sera axé, est peu documentée.
À quoi cela est-il dû à votre avis '
Quand je dis documentée, cela veut dire que l'on a peu pris en compte la multitude d'?uvres produites en Algérie (notamment les ?uvres à compte d'auteur), dans la diaspora et sur les diverses plateformes numériques dans le monde ainsi que l'ensemble des activités qui innervent et font vivre la littérature. La critique en parle très peu, les universitaires également en se focalisant davantage sur des ?uvres probablement remarquables et des auteurs de talent, mais en oubliant que le monde de la littérature est bien plus foisonnant dans ses productions et les interactions entre les auteurs, les lecteurs et l'espace dans lequel ils se trouvent. C'est tout cela qui fait pourtant que la littérature est "un fait social total" (Mauss), en dehors évidemment des jugements de valeur esthétique ou de goût personnel que l'on peut avoir.
En parlant de la littérature de ces dix dernières années, quelles en sont les spécificités selon vous '
Maintenant, on peut dire empiriquement que l'on retrouve tout à la fois une dominante de la narrativité classique, de l'omnipotence du roman, et la fascination pour les enjeux mémoriels. Paradoxalement, on sent davantage de recherche, de singularité dans des écritures qui jouent sur les dispositifs énonciatifs. Il faudrait à mon sens plutôt rechercher ce qui est dans la continuité du canon littéraire national (et comment), ce qui est dans une translation internationale et ce qui procède du dire tout simplement sans se réclamer d'une quelconque littérarité ou d'une ambition esthétique. Par contre, cette décennie a imposé un nombre important d'écrivains francophones et arabophones sur la scène internationale. Cela a des conséquences fondamentales pour le "champ littéraire" national qu'il faudra étudier de près.
Y aurait-il une continuité dans les trois langues ou bien chacune d'entre elles évolue dans un cadre qui lui est propre '
C'est ce que l'on verra dans la troisième étape de notre recherche, puisque nous mettrons en regard ce que dans chaque langue nous aurons décelé comme expression esthétique dominante et thèmes marqueurs. Puis nous observerons les intertextualités possibles, les glissements linguistiques et les répertoires symboliques partagés. Ce sera le travail le plus passionnant que nous ferons en grande partie avec l'aide des écrivains eux-mêmes.
Vous travaillez également sur un article autour des thèses faites sur les écrivains algériens de ces dernières années. Quel est votre constat '
Ce qui m'a intéressé, c'est au niveau d'une approche de type morphologique de savoir quels étaient les thèmes, les approches et les écrivains étudiés, et cela au niveau macro. Grâce au dispositif de l'Edaf, nous avons pu assister en Algérie à la démultiplication des thèses en langue française. Sur environ 200 thèses en littérature française et francophone soutenues ou en voie d'être soutenues entre 2000 et 2018, j'ai pu constater que les auteurs du Panthéon algérien (Mammeri, Dib, Kateb, Haddad, Djebar, Feraoun) étaient toujours dominants. On retrouve néanmoins une variété plutôt ouverte d'écrivains avec 23 auteurs francophones et 56 auteurs français étudiés généralement en comparaison avec les auteurs algériens. Enfin des auteurs composant le répertoire nouveau des années 2000, Zaoui, Daoud, Magani, Bachi, Maissa Bey, Benfodil qui s'ajoutent aux noms de Boudjedra, Mimouni, Djaout, Sansal et Khadra. Thématiques multiples avec pourtant une récurrence évidente sur l'écriture, l'Histoire et la question du féminin et des femmes. Je compare tout cela aux articles publiés dans les revues universitaires algériennes et étrangères pour tenter de rendre compte des tendances les plus prégnantes et de voir si le fait d'étudier cette littérature en Algérie ou hors d'Algérie est affecté de différences significatives.
Le domaine de la théorie littéraire telle que pratiquée dans nos universités est-il dépassé selon vous '
Le problème est moins l'outil théorique que sa productivité réelle au terme de l'étude. Selon le propos d'un collègue, certaines thèses mettent en place un échafaudage notionnel et théorique tel qu'il finit par étouffer l'objet et le propos de l'étude. Néanmoins, il serait également utile de s'ouvrir aux nouvelles approches qui correspondent aux changements morphologiques planétaires de la communication littéraire et ses prolongements, ou aux réexamens de certains outils considérés jusqu'alors comme dogmes, sinon des recettes de cuisine (à l'exemple de la narratologie).
Le champ de la recherche dans nos universités gagnerait à être plus valorisé, et les travaux scientifiques devraient sortir du stade théorique pour se déployer sur le terrain...
Il faut que les décideurs arrêtent de penser que la recherche en littérature n'a pas besoin de moyens importants. Ensuite il faut que chacun fasse son boulot dans son domaine. La recherche doit surtout se prévaloir de preuves plutôt que de verbiage et de jugement à l'emporte-pièce. Et pourtant, il y a beaucoup de choses de qualité qui ont été faites en termes de travaux, d'articles et de colloques. Des universités à Tizi Ouzou, Biskra, Batna, Guelma, Béchar, Tlemcen ou Oran par exemple ont produit ces dix dernières années un nombre considérable d'études en littérature dans les trois langues qui sont très peu exploitées par les universitaires et par la critique journalistique. Cependant, la médiatisation a poussé certains universitaires à user de simplification pour complaire au discours ambiant. C'est aux journalistes et médiateurs de mener ce travail de vulgarisation et d'explication le plus systématiquement. Idem également pour certains colloques qui servent d'alibi universitaire pour défendre davantage des positions institutionnelles, voire politiques, ou qui, faute de profondeur et d'originalité, pensent que tresser des lauriers aux auteurs et se pâmer devant les ?uvres est suffisant.
Propos recueillis par : Yasmine Azzouz
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Yasmine AZZOUZ
Source : www.liberte-algerie.com