Dieu donne de la viande à ceux qui sont dépourvus de dents.Proverbe
algérien
J'ai entendu dire qu'un homme nommé Benhchichate Kacem n'avait pas cessé,
durant quarante cinq jours, de verser des
torrents de larmes sur la couscoussière en bois que sa maman lui avait légué en
héritage deux heures avant que son âme ne foute le camp pour toujours, dégoutée
par un corps que la vieillesse et les maladies avaient transformé en une viande
spongieuse grouillante de microbes malodorants. Inconsolable, le cœur comme
malaxé par les pattes d'un gorille, les os déboîtés par de violents sanglots
entrecoupés de plaintes à fondre la pierre, à faire chialer un bulldozer, il
poussait, en couvrant l'ustensile de baisers enflammés, le même appel poignant
qui déchiquetait le foie de son épouse et de ses enfants : «Maman ! Maman
chérie ! Pourquoi m'as-tu abandonné ? Qui prendra soin maintenant de ton bébé ?
Qui me donnera raison ? Qui me grattera la tête ? Qui me nettoiera les oreilles
? Où vais-je trouver l'odeur sainte et enivrante que dégageait ta chair bénie ?
Maman, ta voix me manque ! Qui me racontera comment tu m'as sevré à l'âge de
cinq ans ! Maman, pourquoi es-tu partie alors que ton bébé a encore besoin de
toi ? Maman, où es-tu ? Que fais-tu dans le Paradis ?»
À la fois emmerdée et déchirée
par ce chagrin qui liquéfiait son époux, le quarante-sixième jour à quinze
heures exactement, Dalila Bent Djelloul décida de mettre un terme à cette
souffrance beuglarde. Pour dire la vérité, elle craignait surtout de voir un
jour son mari se métamorphoser en une pâte coulante. Déjà qu'il n'était pas
bien fameux avant que sa maman ne crève, manquant de vigueur et de
persévérance, elle tremblait à l'idée qu'elle pourrait un jour perdre le maigre
et fade plaisir qu'elle lui arrachait de temps à autre.
Ce jour-là donc, d'une voix douce et compatissante, elle lui adressa ces
paroles : «Kacem, pourquoi dis-tu des choses qui me griffent le cÅ“ur ? Certes,
Dieu t'a pris ta maman, mais Il t'a laissé ta femme ! Voudrais-tu fâcher notre
Seigneur ? Viens !... Tantôt, j'ai pris un long bain !... Si la morve du
chagrin n'avait pas bouché tes narines, tu aurais senti le parfum délicat que
dégage ma chair scrupuleusement épilée ?... Tu aurais déjà sauvagement tué la
bête fébrile qui me grignote les nerfs !... Viens ! Les enfants ne sont pas là
!... Nous sommes seuls comme au début de notre mariage !... Ta mère elle-même
serait mécontente si elle te voyait dans ce piteux état, pleurant au lieu de
t'occuper de ton épouse, qui sent bon, qui ruisselle, offerte, la peau douce
comme de la soie, affamée, la raison ruinée, prête à toutes les folies... Viens
! Viens ! »
Mais on raconte que ces prières
pleines de promesses ne réussirent pas à extraire Benhchichate Kacem du deuil
pleurard qui l'avait entièrement avalé. Au contraire, on rapporte que l'homme
s'était brusquement levé, jaillissant du matelas sur lequel il pleurait la
défunte, et, les yeux chargés de haine, la couscoussière serrée contre la
poitrine, il aboya, sa bouche crachant des gouttes de salive grosses comme des
billes : « Que me veux-tu ? Laisse-moi tranquille ! Crois-tu que ta carcasse
savonnée et épilée pourrait me faire oublier que maman est morte ? Eloigne-toi
de ma douleur ! Je pleurerai sur cette couscoussière jusqu'à mon dernier soupir
! Ôte-toi de mon chemin ! » Après quoi, on rapporte que notre héros s'était
enfermé dans le salon en claquant violemment la porte derrière lui.
C'est, parait-il, une heure plus tard que s'était produit
l'extraordinaire événement que voici. Toujours dans le salon, toujours
chialant, Benhchichate Kacem vit une fumée jaune et épaisse surgir brusquement
de la couscoussière, s'élever en se tortillant dans l'air, prendre la forme
d'un être humain, puis se poser sur le sol, dans un froissement feutré. Et le
cÅ“ur battant à se rompre, la carcasse pétrifiée, la bouche ouverte, les cheveux
hérissés comme des épines, les yeux exorbités, notre héros entendit cette
étrange apparition lui dire : «Que la paix soit sur toi, Kacem ! N'aie pas
peur, je ne te ferais pas de mal ! Ne t'affole pas inutilement ! Sache que je
suis un djinn ! Après t'avoir observé pendant un mois, j'ai pris la décision
d'apparaître aujourd'hui à tes yeux ! Laisse-moi t'avouer que jamais je n'ai vu
une créature aussi dévouée à sa maman que toi ! C'est un musulman comme toi que
je cherche depuis un bon bout de temps, parcourant le monde sans répit ! Voici
mon histoire : Nous vivions paisiblement, moi et mon épouse, lorsque un jour,
je me suis mis à déceler chez elle des signes de mécontentement. Il ne m'a pas
fallu beaucoup de temps pour découvrir la cause de cette froideur agacée : ma
vigueur s'était vachement avachie. Je ne sais pas comment ça se passe chez
vous, mais dans mon pays, une femelle insatisfaite n'hésite pas une seconde :
elle fout le camp !... Mais permet-moi de me gratter un peu, j'ai des
démangeaisons partout ! Ça vient sûrement de cette couscoussière vermoulue !
Elle grouille d'insectes ! J'aurais dû me choisir un autre abri pour te
surveiller !... »
On raconte que le djinn s'était longuement gratté en poussant des
gémissements de plaisir. Après quoi, il reprit sa merveilleuse histoire en
disant : « Mais, je suis amoureux fou de ma femme. Il me fallait donc trouver
quelque chose pour l'empêcher de me laisser tomber. C'est un vieux djinn qui a
résolu mon problème. Il m'a dit que le seul moyen de garder mon épouse était de
retrouver ma vigueur. Or, d'après lui, soigneusement pilées, les dents d'un
homme dévoué à sa maman fournissent un puissant aphrodisiaque. Selon ce
vieillard bourré à craquer d'expérience, sniffée, une dose infime de cette
poudre ragaillardit formidablement. Tu comprends maintenant pourquoi c'est toi
que j'ai choisi ! Mais ne t'affole pas ! Je n'userai d'aucune violence à ton
égard ! C'est un marché que je te propose ! Tu m'offres toutes tes dents et en
contrepartie tu auras deux sacs remplis de pièces d'or avec lesquels tu pourras
réaliser tes rêves les plus fous ! Avant de me répondre, sache que si tu
acceptes ma proposition, tes dents seront enlevées sans la moindre douleur ! Tu
ne sentiras absolument rien ! Tu ne verseras pas une seule goutte de sang !
Alors ! Que dis-tu de mon marché ? »
On rapporte que notre héros
accepta sans hésitation et avec une grande joie l'offre du djinn. Qui aurait
commis l'ânerie de refuser pareil échange ? Quelques minutes plus tard, après
avoir bien caché ses deux sacs d'or dans un des meubles qui encombraient le
salon, Benhchichate Kacem s'était mis à réfléchir à ce qu'il pourrait s'offrir
pour commencer avec le trésor que Dieu venait de lui accorder si généreusement.
Et le désir qui se tortillait depuis plusieurs années dans ses profondeurs
s'imposa à sa pensée : tu dois commencer par renvoyer au plus vite ton épouse
chez ses parents et t'offrir ensuite du bon temps avec une gonzesse bien
potelée. C'est qu'il y avait très longtemps qu'il ne posait plus les yeux sur
la viande cabossée de sa compagne.
Une fois séparé de sa femme, on
dit que notre héros quitta Sidi-Ben-Adda pour aller vivre dans une ville.
Là-bas, il s'acheta une somptueuse villa, une jolie voiture, des tas de
vêtements chics, se pommada, se gomina, se farda, se teinta, se parfuma, puis
partit à la recherche de la fille de ses rêves.
Sa quête ne dura pas longtemps.
Quelques jours après, roulant dans sa voiture pimpante, il aperçut une jeune
fille dodue se déhanchant délicieusement sur le trottoir. Son cÅ“ur se mit à
galoper nerveusement dans sa poitrine et les bêtes faméliques qui peuplaient
ses reins se mirent à hurler. Il décida de la séduire.
Ce ne fut pas difficile. C'était
une étudiante en psychologie qui pourrissait d'ennui dans la Cité Universitaire
où la seule distraction qui s'offrait à ses yeux de temps à autre était celui
de chats s'accouplant frénétiquement sous le soleil. Ces ébats excitaient
douloureusement sa chair et elle souhaitait se métamorphoser en chatte soumise,
le ventre plaqué contre la poussière et les dents de son partenaire plantées
profondément dans la nuque...
Dégoûtée par des professeurs qui
confondaient un cours avec un sermon, émerveillée par les tas de billets qui
jaillissaient des poches de son séducteur, notre étudiante accepta de sortir
avec lui. Les restaurants, les cadeaux et les promenades en voiture gommèrent
les consignes et les avertissements que sa maman lui avait pondus en abondance
dans les nids moelleux de sa cervelle. Et une nuit, entraînée par Satan que
Dieu le maudisse, après un succulent dîner arrosé de jus délicieux, l'innocente
étudiante se retrouva sous le même drap que Benhchichate Kacem, pas un fil sur
la peau, chauffée à blanc par un désir qui hantait douloureusement ses hanches
charnues depuis plus de dix ans...
Cependant, personne n'aurait pu prédire ce qui allait arriver à notre
héros ! Qui aurait supposé que l'étudiante en psychologie allait se mettre à
hurler comme une folle : «Mords-moi !Mords-moi ! Mords-moi !», vers les
oreilles d'un homme aux gencives roses et nues comme celles d'un bébé !... En
effet, on raconte que notre héros, avant de rejoindre le lit, profitant de la
faible lumière que diffusait une petite veilleuse, s'était débarrassé de son
dentier en cachette et l'avait rangé dans un tiroir, craignant deux malheurs :
que son râtelier se déboîte pendant les désordres de l'amour et que son
amoureuse découvre qu'il portait une prothèse...
Pauvre homme ! Alors que la viande brûlante de sa bien-aimée criait des
«Mords-moi ! Mords-moi ! Mords-moi !» de plus en plus violents et exaspérés,
Benhchichate Kacem agonisa en quelques spasmes gémissants, puis s'effondra, mou
comme un beignet...
Alors, folle de rage, effroyablement frustrée, pleine de haine, avec des
dents tranchants comme une guillotine, l'étudiante en psychologie arracha d'un
seul coup les attributs de notre héros et les lui cracha au visage...
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com