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LES CHOSES DE LA VIE GAO 1980 (2)



Par Maâmar FARAH
maamarfarah20@yahoo.fr
Le lendemain, nous prenons congé de ces jeunes soldats qui vont se retrouver bien seuls après notre départ. Et aujourd'hui, en écrivant ces lignes, trente-trois ans après ces faits, je pense à ceux qui les ont remplacés là-bas et, même si les conditions de séjour se sont beaucoup améliorées, l'éloignement et le stress doivent être toujours les mêmes.
Ces enfants de l'Algérie profonde, alignés tout au long de la frontière malienne, sont les yeux de notre pays pour surveiller cette zone sensible où affluent les terroristes chassés par les Français et les Maliens. Là-bas, dans le vide absolu, des hommes courageux se relaient aux postes de garde, des officiers et des djounoud partent chaque jour en reconnaissance, des pilotes d'hélicoptères et d'avions de surveillance scrutent chaque pouce de ce territoire très vaste... Nous les saluons bien bas ! Il y a donc trente-trois années, par un matin brumeux de janvier, sous une température qui avoisinait les trente degrés, nous dûmes nous séparer de nos compagnons d'un jour. Quelques familles nomades vinrent pour nous saluer également, les mains remplies de provisions. Direction : les deux postes frontaliers puis... Tessalit. Tout se passe bien. Les formalités sont rapides car nous passons bien après la caravane. Dois-je encore rappeler que le chauffeur de Sonacome de Constantine n'est pas un pilote automobile ' Donc, et pour ne pas faillir à nos habitudes, nous prenons du retard sur la course et quand nous arrivons au niveau du poste frontalier malien, il n'y a que nous et quelques familles d'immigrants. Nos visas sont en règle et les douaniers, ainsi que les «Pafistes», ayant visiblement reçu des ordres, nous facilitent le passage. Le paysage désertique cède peu à peu la place à un décor rocailleux. La piste, heureuse de faire de la gymnastique après l'insipide sieste du Tanezrouft, monte et descend, se faufile au creux des collines rocailleuses ; elle semble heureuse au milieu des pierres. Notre véhicule tangue dangereusement. Nous nous cramponnons à nos sièges, nous dansons, nos têtes touchent le plafond. La montagne russe a le goût du sable... Puis, nous entrons dans une nouvelle zone plantée de quelques arbres squelettiques qui semblent perdus au milieu de la désolation générale. La veille, et pour éviter de nous perdre, j'avais sollicité une carte de la course, mais il n'y en avait pas. Les pilotes disposaient d'un guide qui détaillait l'ensemble des étapes et où étaient notamment signalés les coins dangereux pour la conduite ainsi que ceux présentant un risque d'égarement. Grâce à un coureur français, je pus disposer de son guide que je recopiai sur un cahier acheté à Bordj. Une bien pénible mission qui me rappelait les punitions d'autrefois. Au petit matin, je remets le guide à son propriétaire et me mets en devoir d'en détailler le contenu au chauffeur. Mais ce dernier n'est pas convaincu de l'utilité de ce manuscrit, copié à la hâte et truffé de dessins et de signes. On arrive quand même à le persuader de remettre son compteur à zéro et c'est reparti ! A quelque 50 kilomètres de notre point de départ, le «Prost de la Brèche» stoppe brusquement. Il y a un croisement et aucune plaque. Quelle route prendre ' Pas de problème, ton ami est là. Je feuillette mon calepin. Oui, à 50 kilomètres, il y a une bifurcation. Il faut suivre celle de droite. Et voilà, le tour est joué. Nouveau coup de frein brutal. Il n'y a ni une, ni deux pistes. Il n'y a rien. Par où aller ' A combien qu'il est le compteur ' 80 ' OK ! Il faut contourner par la gauche le squelette d'un dromadaire et foncer tout droit ! Je trouve un peu bizarre la référence au squelette. Et si quelqu'un le déplaçait un jour ' Bon, je reconnais que c'est une vision un peu «juste» car, là-bas, ils ont d'autres squelettes de chats à fouetter et traîner la carcasse d'un chameau, juste pour faire perdre leur route à cinq Algériens, ne fait pas partie de leurs hobbies préférés... La route s'affole au milieu des arbres qui se ressemblent tous ! Il n'y a aucune piste. Il faut juste se référer au cahier qui, astucieusement, répond à votre angoisse, au moment voulu ! Enfin, Tessalit. Une toute petite halte. Direction : le café du coin. Son lavabo pour nous débarbouiller, plus exactement. Nous avons des devises. Oui, ils acceptent le franc et le franc CFA. Pourquoi nous prenons tous du Nescafé et du Pepsi-Cola ' Parce que ces produits n'étaient pas disponibles en Algérie en 1980. Moi, je préfère le café servi chez Berrabah, sur le cours de la Révolution... C'est une question de goût. Et la route reprend vers Gao. Majestueux, le fleuve Niger côtoie la piste. Des troupeaux de bovins, ces animaux si particuliers au Sahel, traversent les eaux dans un vacarme indescriptible ! Dans deux ou trois heures, nous serons dans un restaurant. Un bon cette fois-ci car, nous dit-on, Gao est une vraie ville. Manger un bon plat chaud, voilà qui ne nous était pas arrivé depuis In Salah. Mais heureusement que les galettes des familles touareg de Bordj Badji Mokhar nous ont tenu compagnie... Une végétation squelettique borde la piste qui s'enfonce dans les paysages désertiques du Sahel. Le soleil commence à décliner et nous avons peur de revivre le cauchemar de la veille et les péripéties de Bidon V, lorsque nous avions quitté la bonne route pour nous perdre... Heureusement que les traces de pneus que nous suivions tournaient en boucle et nous fûmes sauvés par les phares du camion-balai, le «ramasse-tout » de la course qui passe en dernier pour prendre les pilotes en panne et embarquer leurs motos. Mais il laissera sur place les voitures, trop encombrantes et impossibles à charger dans la benne. Nous longeons un immense lac. C'est la grande boucle du fleuve Niger qui s'élargit, une véritable mer intérieure. Quelques hippopotames se baignent dans un clapotis épouvantable. La végétation est un peu plus présente mais ce n'est pas la forêt vierge. La circulation fluviale s'anime. Des bacs vont et viennent transportant familles et animaux. Lorsque le lit du fleuve est peu enfoncé, les troupeaux le traversent. Mais, visiblement, ici, l'eau doit être bien profonde. La vue d'un caïman se dorant au soleil provoque la panique du chauffeur... Sur la piste aussi, la circulation est plus abondante. Surtout des taxis collectifs qui emmènent les gens vers Gao, la grande capitale du nord du Mali. Dans les faubourgs de la cité, quelques quartiers peu animés, tournés principalement vers le fleuve. Des femmes s'affairent au bord de l'eau. C'est la journée de la grande lessive. Une fois le linge lavé, battu et bien essoré, il est mis dans de grosses corbeilles en roseaux portées sur les têtes. La cohorte des ménagères est bien joyeuse : elles chantent un air du coin en avançant deux par deux. Sur un terrain mitoyen, dédié à la culture du sorgho, les travaux des champs donnent lieu aux mêmes réjouissances. Dans un ballet saisissant et bien synchronisé, les femmes, armées de pioches, font les mêmes gestes et au même moment. Un vieillard rythme la danse à l'aide d'un bâton. On travaille dans la joie et ça semble bien avancer.
Nous sommes fatigués par le voyage...
M. F.
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