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«Les Algériens sont les plus touchés par le chômage»



«Les Algériens sont les plus touchés par le chômage»
Professeurs des universités, maître de conférences en sociologie à l'université Paris VIII, Aïssa Kadri est aussi directeur de l'Institut Maghreb-Europe et chercheur spécialiste des immigrations. Dans cet entretien, il nous livre son analyse sur les répercussions de la crise sur les immigrés et plus particulièrement sur les migrants algériens et nord-africains.
-Les travailleurs étrangers ont été les principales victimes de la détérioration des conditions d'emploi en Europe. Souscrivez-vous à ce constat '
En effet, les travailleurs étrangers sont des victimes, et pas les seuls, des effets de la crise et pas seulement depuis 2008. Dans une perspective de moyenne durée, on peut faire remonter, la fragilisation des travailleurs migrants et le reflux du travail immigré à la fin, de ce qu'on a caractérisé comme les années de croissance, c'est-à-dire au milieu des années 1970, avec la fin officielle de l'émigration de travail. Cela correspond d'ailleurs dans le même temps à la mise sur agenda politique et médiatique de l'émigration/immigration comme la source principale des maux des sociétés d'accueil. La crise aujourd'hui n'a fait qu'amplifier le mouvement. De manière générale et dans cette perspective, les taux de chômage des travailleurs étrangers et de leurs descendants français n'ont fait que croître.
-Selon vous, quelles sont les communautés migrantes hors UE parmi lesquelles les indicateurs de précarité de l'emploi sont les plus élevés '
Selon les statistiques officielles françaises (source INSEE), le chômage touche beaucoup plus les étrangers que les Français (17,6% à 20% contre 8,5%-9%). Le taux atteint 24,5% de la population des étrangers hors UE. S'agissant des Algériens, ils sont les plus touchés, pour les 30-39 ans, ils sont à 37, 7% au chômage, contre 35,4% Marocains, 35,8% Tunisiens, 26,4% Vietnamiens, Cambodgiens, 15,1% Espagnols, et 10, 1% Italiens.
-Pourriez-vous nous expliquer pourquoi le chômage touche beaucoup plus les Algériens, serait-ce du fait qu'ils constituent la première communauté d'origine étrangère en France '
Le chômage des Algériens s'explique en partie par le fait qu'ils ont été employés dans les secteurs des grandes industries françaises les plus durement frappés par la crise. Les jeunes dits «issus des immigrations» sont encore plus touchés par le chômage, les taux oscillant selon les caractéristiques familiales, les lieux de résidence, les certifications entre 20% à 35% (le taux de chômage des jeunes dont les parents sont nés hors UE représente 28% de l'ensemble des jeunes actifs sortis du système éducatif en 2004). Les emplois de la fonction publique sont fermés aux étrangers sauf dans certains secteurs, comme l'enseignement supérieur et la recherche, la médecine hospitalière et plus récemment la RATP et le SNCF.
Un poste de travail sur cinq leur est fermé réglementairement. Beaucoup de jeunes issus des immigrations, confrontés aux discriminations latentes ou avérées - un jeune issu des immigrations a en moyenne trois fois moins de chance d'être recruté qu'un jeune du même âge et diplôme dont les noms et prénoms sont français -, choisissent les métiers de la fonction publique qui leur apparaissent plus neutres. Dans une récente enquête que nous avons menée, nous avons observé une nette augmentation des taux des jeunes issus des immigrations, notamment d'origine algérienne, dans les concours de l'éducation nationale ; dans les IUFM de Seine Saint-Denis, ce sont près de 20% de jeunes ayant réussi le concours pour être professeur des écoles et dont au moins un parent est né à l'étranger ou de nationalité étrangère, qui se destinent aux métiers de l'enseignement. Il faut observer également qu'à niveau de diplôme égal, le niveau de chômage des immigrés est toujours supérieur à celui des Français. Pour les titulaires d'une licence, les taux de chômage sont respectivement de 4,6% pour les Français et 16,3% pour les immigrés.
-Des statistiques françaises viennent de mettre l'accent sur le grand nombre de diplômés maghrébins et algériens de haut niveau se trouvant en France. Ne pensez-vous pas qu'il y a là un problème, alors que le pays souffre de la faiblesse de l'encadrement dans beaucoup de domaines '
Les statistiques sont souvent utilisées chez nous n'importe comment. On peut faire dire aux statistiques n'importe quoi, écrivait déjà l'historien de l'économie François Simiand qui, se défiant de l'usage politique des statistiques, ajoutait : «Il ne faut faire dire aux statistiques que ce qu'elles disent et sous les conditions où elles le disent». Aussi bien, avancer que les Algériens sont avec les Marocains les plus surdiplômés, ou diplômés à haut potentiel dans la population étrangère en France, apparaît quelque peu rapide, si n'est pas précisé par ailleurs, s'il s'agit là d'étudiants en cours d'études diplômés de niveau master 1 ou 2 ou doctorants de diplômés/ qualifiés demandeurs d'emploi ou au travail.
En effet, la part des étudiants maghrébins en France a toujours été élevée parce que la France a été toujours, et jusqu'à il y a une dizaine d'années, le pays de destination principale des étudiants maghrébins. Cette part a d'ailleurs tendance à fortement diminuer ces dernières années au profit d'autres origines notamment asiatiques ou des pays de l'ancien bloc soviétique. Le stock de 66 000 diplômés comprend-il des étudiants inscrits en niveau master 1 et 2 et doctorants ou somme-t-il les étudiants plus les diplômés en attente d'emplois et ceux qui exercent des petits boulots ou comme cadres supérieurs ' Si l'on prend telle ou telle option de comptage, on n'a pas les mêmes chiffres et on ne peut tirer les mêmes conclusions quant à la part des surdiplômés, de leurs qualifications et de leur insertion sur les marchés du travail, local, national, régional et international.
-Que peuvent faire les autorités algériennes ' Comment le pays peut-il bénéficier de l'expertise de ses diasporas '
Du côté des autorités, c'est un peu la prière de l'absent. Les différents ministres, qui ont été en charge de ce qui est qualifié ' et les présupposés sont clairs quant à la volonté de contrôle - «la communauté nationale à l'étranger», ont toujours joué la carte de l'affichage médiatique et celle de l'effet annonce à travers des réunions - zerdates ' sans résultats tangibles autre que celles des agitations qui les entourent. Tout se passe comme si ce qui intéresse réellement les autorités c'est, au-delà du battage médiatique qui mousse certains, comment reprendre la main sur une immigration qui s'est largement émancipée des cadres bureaucratiques exclusivistes du parti Etat depuis le mouvement social de 1988 et l'effondrement subséquent de l'Amicale des Algériens en France.
Preuve en est la démarche de l'actuel ministre qui a d'abord, de crainte de ne pas maîtriser le fonctionnement, il est vrai pléthorique, du conseil consultatif prévu pour organiser l'immigration algérienne, gelé le décret qui devait le mettre en place, décret promulgué par ailleurs. Il y a ensuite l'agenda de ce qui est pensé comme processus rigoureux de mobilisation où ce sont les instances de représentations religieuses qui ont été privilégiées en premier lieu dans le processus dit de concertation, au détriment du mouvement associatif pluriel et dynamique issu des nouvelles générations de l'immigration algérienne.


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