NEW YORK – Avec
les taux d'intérêt proches de zéro, la Réserve fédérale américaine ainsi que
d'autres banques centrales se démènent pour préserver leur pertinence.
La dernière arme
à leur disposition est la détente quantitative (Quantitative Easing) et elle pourrait s'avérer aussi
inefficace pour raviver l'économie américaine que tout ce qui a été tenté par
la Fed ces dernières années. Mais pire encore, cette détente quantitative
coûtera une fortune aux contribuables tout en affaiblissant l'efficacité de la
Fed pour quelques années.
John Maynard
Keynes contestait l'efficacité de la politique monétaire durant la grande dépression.
Les banques centrales réussissent mieux à contenir l'exubérance irrationnelle
des marchés lors d'une bulle – en limitant la disponibilité du crédit ou en
augmentant les taux d'intérêt pour ralentir l'économie – qu'à relancer les
investissements en période de récession. C'est pour cela qu'une bonne politique
monétaire doit empêcher la survenue des bulles.
Mais la Fed,
dominée par des fondamentalistes du marché et les intérêts de Wall Street
depuis plus de vingt ans, n'a pas réussi à imposer des contraintes, et s'est
comportée légèrement. Etant donc pour une grande part responsable du désordre
actuel, elle essaye aujourd'hui de redorer son image.
En 2001,
l'abaissement des taux d'intérêts avait semblé fonctionner, mais pas de la
manière attendue. Plutôt que de relancer les investissements dans l'industrie
et l'équipement, la faiblesse des taux d'intérêt a entrainé une bulle
spéculative de l'immobilier. Cela a permis une orgie de la consommation,
entrainant une dette sans actif correspondant, et a encouragé un excès
d'investissement dans l'immobilier, résultant en un excès de capacité dont
l'élimination prendra des années.
Au mieux, la
politique monétaire de ces dernières années a permis d'éviter ce que
l'effondrement de Lehman Brothers aurait pu entrainer de pire. Mais personne ne
pourrait prétendre que l'abaissement des taux d'intérêt à court terme ait
réellement relancé l'investissement. Les prêts aux entreprises,
particulièrement aux petits entreprises, à la fois aux Etats-Unis et en Europe,
restent en effet nettement sous les niveaux d'avant la crise. La Fed et la
Banque Centrale Européenne n'ont rien fait à ce sujet.
Ces deux
institutions semblent encore particulièrement attachées aux modèles standard de
politique monétaire, où la seule chose que les banques centrales doivent faire
pour relancer l'économie est de baisser les taux d'intérêt. Les modèles
standard n'ont pas su prédire la crise, mais les mauvaises idées ont la peau
dure. Donc, alors que la baisse des taux à court terme des bons du Trésor à
presque zéro n'a pas fonctionné, on espère que la baisse des taux d'intérêt à
long terme va effectivement relancer l'économie. Les chances de succès sont
quasi nulles.
Les grandes
entreprises croulent sous les liquidités ce qui veut dire qu'un très légère
baisse des taux d'intérêt n'aura qu'une incidence minime sur elles. Et la
baisse des taux de ce que paye le gouvernement ne s'est pas traduite en une
baisse correspondante des taux pour les nombreuses petites entreprises qui se
débattent pour trouver des financements.
Un élément plus
pertinent est l'offre de prêts. Compte tenu de la fragilité de nombreuses
banques américaines, il est probable que le crédit restera limité. En outre, la
plupart des prêts aux petites entreprises sont octroyés sur une base
collatérale, dont la forme est le plus souvent liée à l'immobilier, lequel
s'est effondré.
Les efforts de
l'administration Obama pour gérer le marché de l'immobilier se sont avérés être
un échec catastrophique ; ils se sont limités à éviter que la situation
n'empire. D'ailleurs, même les optimistes ne croient pas à une hausse
significative des prix de l'immobilier dans un avenir proche. En résumé, la
détente quantitative – baisse des taux d'intérêt à long terme par l'achat
d'obligations à long terme et d'hypothèques – ne parviendra pas vraiment à
stimuler directement l'activité.
Cela pourrait aider
cependant de deux manières. La première dans le cadre de la stratégie
américaine de dévaluation concurrentielle. Officiellement, l'Amérique parle
toujours des vertus d'un dollar fort, mais la baisse des taux d'intérêt
affaiblit le taux de change. Que l'on considère cela comme de la manipulation
de monnaie ou comme un effet secondaire accidentel de la faiblesse des taux
d'intérêt n'a pas d'importance. Le fait est qu'un dollar plus faible en
conséquence de taux d'intérêt plus bas donne aux Etats-Unis un avantage
concurrentiel dans les échanges commerciaux.
Par ailleurs,
dans la mesure où les investisseurs recherchent en dehors des Etats-Unis des
rendements plus intéressants, l'abandon du dollar a fait monter les taux de
change dans les marchés émergeants partout dans le monde. Les marchés
émergeants en ont conscience, et s'agacent – le Brésil a violement exprimé ses
inquiétudes – non seulement sur la hausse de la valeur de leurs devises, mais
sur le fait que l'afflux d'argent risque de générer des bulles spéculatives ou
de déclencher une inflation.
La réponse
logique des banques centrales des pays émergeants par rapport aux bulles ou à
l'inflation serait d'augmenter les taux d'intérêt – ce qui augmenterait
d'autant plus la valeur de leur monnaie. La politique américaine entraine donc
une double malédiction sur la dévaluation concurrentielle – l'affaiblissement
du dollar et le fait d'obliger les concurrents à renforcer leur monnaie (bien
que certains prennent des contremesures, en élevant des barrières temporaires
contre les flux à court terme et en intervenant plus directement sur le marché
des changes).
Un second effet
possible de la détente quantitative pourrait être de faire baisser le taux des
prêts hypothécaires, ce qui permettrait de soutenir les prix de l'immobilier.
Donc, la détente quantitative pourrait avoir quelques effets de bilan, même si
probablement très faibles. Mais des coûts potentiels significatifs viendraient
alors contrebalancer ces petits bénéfices. La Fed a racheté plus d'un trillion
de dollars d'hypothèques, dont la valeur chutera lorsque l'économie sera
relancée – et c'est précisément pourquoi personne dans le secteur privé n'a
voulu les racheter.
Le gouvernement
peut prétendre qu'il n'a pas subi de perte capitale, parce que contrairement
aux banques, il n'a pas l'obligation à des comptes d'évaluation au cours du
marché. Mais personne n'est dupe - même si la Fed garde les obligations jusqu'à
maturité. Pour faire en sorte de ne pas reconnaître les pertes, la Fed pourrait
se convaincre de ne recourir qu'à des outils de politique monétaire non testés,
incertains et coûteux – comme de payer des taux d'intérêt élevés sur les
réserves pour persuader les banques de ne pas prêter.
C'est une bonne
chose que la Fed tente de faire amende honorable pour ses lamentables
performances d'avant crise. Malheureusement, rien n'indique qu'elle ait modifié
son raisonnement et ses modèles, lesquels ne lui ont pas permis de maintenir
l'économie sur le bon cap auparavant – et ne feront certainement pas mieux à
l'avenir. Les erreurs passées de la Fed ont été extrêmement coûteuses. Les
nouvelles le seront aussi, même si la Fed tente désespérément d'en cacher le
prix.
Traduit de
l'anglais par Frédérique Destribats
* Joseph E.
Stiglitz, prix Nobel d'économie, est professeur d'université en économie à
l'Université de Columbia.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Joseph E Stiglitz*
Source : www.lequotidien-oran.com