Oran - Revue de Presse

Le taleb et le toubib... La réconciliation ?



L?imam ne pouvait plus mal tomber et eut la désagréable impression de se retrouver dans une humiliante vulnérabilité. Au détour d?un couloir de l?hôpital où il a ramené en catastrophe sa femme portant un enfant souffrant atrocement, il vient d?apercevoir en retard la barbichette à la Ho Chi Minh de la plus grande gueule du quartier. Il ne pouvait plus esquiver le regard ironique qui se posait déjà sur lui et le sourire narquois de ce personnage avec lequel les rapports n?ont jamais été faciles.Curieux de nature et difficile de lui faire avaler les couleuvres que l?imam et ses semblables distribuent généreusement aux autres, il leur mène la vie dure surtout lorsque ces derniers prennent quelques aises pour amalgamer légendes et religion devant l?inévitable parterre de laudateurs incultes et grands amateurs de mythes.Leur rivalité a débuté lorsque l?imam raconta, au cours d?une veillée mortuaire, que les cadavres des prophètes et de leurs compagnons ne se décomposent pas comme ceux des autres mortels. Il donna, devant une assistance, avide de ce genre de révélations, l?exemple de la trace de sang qu?un fossoyeur jure avoir décelée au bout de sa pioche lorsqu?il a creusé, par mégarde, trop près de la tombe de Hamza, l?oncle du prophète (QLSSL)! Il l?avait blessé, quelques siècles après son enterrement!Ses cheveux clairsemés se hérissèrent sur sa tête et il ressenti une immense peine de n?avoir aucun pouvoir en face de ce derwichisme qui continue de porter beaucoup de préjudices à une religion dont le fondement même se trouve être la rationalité!Offusqué par la confusion avec laquelle on essaie de la caricaturer il s?est permis de rappeler à l?imam que le rôle de la mosquée est de combattre toutes les formes d?obscurantisme et de lui épargner ce type d?allégorie.Crime de lèse-majesté impardonnable: il a osé donner des conseils à celui qui se prend pour le guide exclusif du troupeau!Ce dernier, qui jauge l?islamité de ses ouailles en fonction de la densité de leur barbe et de l?importance des dons qu?ils peuvent étaler ostensiblement n?a pas encore digéré la première provocation que l?autre revient à la charge avec l?insolente requête de baisser un peu le volume des hauts parleurs lancés à fond juste à côté de la structure hospitalière, empêchant outrageusement les malades de se reposer.Imbu du rôle dominant qu?il croit détenir de son pseudo savoir et voulant porter l?estocade de l?autorité religieuse, la menace muette et classique qui pourrait annihiler les velléités de ce perturbateur, il choisit cyniquement la prière du vendredi pour consacrer tendancieusement tout un cours sur les vertus des chants religieux. Il expliqua que l?écoute de ces derniers représente l?une des meilleures thérapies pour toutes sortes d?affections surtout s?ils sont appariés d?une «rokia» légale avec relais! (Une des grandes spécialités à la mode) Au placard les médecins et leurs sciences.D?ailleurs, il voit mal un bon musulman se plaindre d?entendre ce genre de chanson, ni éprouver une quelconque lassitude à l?écouter à répétition. Au contraire, il doit en redemander pour fortifier sa foi.On a beau lui expliquer que parmi les habitants du quartier il y a certainement des malades, des enfants et des personnes âgées que le volume sonore incommode, il ne démord pas, même si des fois il reproche à ses homologues des autres mosquées de donner trop de puissance à leur sono et surtout de parasiter en conséquence les derniers titres remixés par de nouvelles vedettes qu?il voudrait nous faire déguster en cette période du Mouloud.Pendant que les autres nations rivalisent d?ingéniosité pour vaincre la faim et la maladie, décrocher des nobels et développer les sciences à l?infini pour asseoir définitivement leur suprématie dans tous les domaines, nous, nous complaisons à produire chaque jour de nouveaux cheikhs es cantique. L?un d?eux a même découvert une formule imparable pour régler les problèmes libidinaux générés par la mixité: c?est tout simplement la fraternisation par la tétée du sein des collègues de sexe féminin. Il fallait y penser!En faisant appel aux techniques les plus pointues du marketing, le premier souci de ce nouveau genre d?artistes reste l?espoir d?une consécration planétaire avec ses méga-concerts pour atteindre les sommets des hit-parades avec leurs retombées financières. Exploitant à fond la prédisposition naturelle chez certains (feinte chez d?autres) de sacraliser tout ce qui touche de près ou de loin à la religion, ils rêvent de rééditer, un jour, le fameux festival de Woodstock en version mystique! Tout se résume donc à une affaire de gros business, avec cet inépuisable filon qu?est devenue la religion. Un créneau juteux dans lequel s?engouffrent toute une profusion de candidats à la poursuite de la célébrité et de la fortune.Dans cette guerre de décibels que se livrent les préposés à la sono des minarets, on a l?impression que chacun d?eux ambitionne de détenir l?amplificateur le plus puissant de la ville pour étouffer la concurrence et s?approprier le plus fort indice d?audience d?un chant particulier (les goûts et les couleurs...), quitte à finir dans une cacophonie indescriptible.En se rapprochant l?un de l?autre, ils se sont, tout de suite, compris du regard, les mots étaient inutiles. Leur inimité est tacitement remisée de côté devant la gravité de la situation du malade. L?homme à la barbichette qui était, au grand dam de l?autre, le médecin de garde ce jour-là, à la clinique, prit délicatement l?enfant en convulsions des mains de sa mère désespérée après les résultats calamiteux des multiples séances d?exorcisme pratiquées par son mari et les collègues venus en renfort. Il l?étendit sur la table d?auscultation pour lui prodiguer les soins d?urgence dans un silence coupé, de temps en temps, par les vagissements du pauvre chérubin anéanti par la douleur.Après une longue nuit d?observation et l?administration des médicaments adéquats, l?enfant reprend, peu à peu, ses esprits et l?ambiance se détend, emportant en même temps les antagonismes entre les deux personnes, au grand soulagement de tout le monde.La salle de soins fut soudainement envahie par un torrent de décibels assourdissants qui firent vibrer les vitres et sursauter l?enfant sur le point de s?apaiser dans un sommeil réparateur après toutes les épreuves qu?il a traversées. C?était l?appel du muezzin annonçant le «sobh». L?imam ne put réprimer un signe de réprobation et jura dans son for intérieur que la première action qu?il fera, en rentrant chez lui, c?est de réduire au minimum le volume des hauts parleurs de la mosquée. Il venait de ressentir dans sa chair ce que subissent les autres.C?était l?heure de la prière et la plupart des employés disponibles se dirigèrent, sans aucune forme de cabotinage, vers une petite salle aménagée à cet effet. Réconciliés par la communauté du combat qu?ils viennent de livrer ensemble contre la douleur, ils rejoignirent le plus normalement du monde les rangs qui commençaient à se former. L?homme à la barbichette invita courtoisement son nouvel ami à diriger l?office.L?imam, revenu à la dimension humaine et sacrifiant son orgueil sur l?autel de la réalité, découvrit la sérénité d?une religion si simple et si conviviale lorsqu?on est sincèrement convaincu de la portée de ses règles.Nos lieux de culte n?avaient aucun besoin d?exagérer dans le recours à ce genre d?instruments pour appeler les fidèles à leur devoir ou porter la bonne parole, ils assuraient naturellement leur rôle de centre de rayonnement de la spiritualité et de havre de piété. Démunis de tous ces moyens, nos parents n?étaient pas moins musulmans que nous. Leur dévotion se distinguait par l?humilité et la discrétion, ils n?éprouvaient aucune nécessité de l?attester ostensiblement à tout bout de champ, ou d?utiliser des méthodes et des moyens pour plastronner jusqu?aux confins de l?exhibitionnisme. Conçu à l?origine pour se faire entendre, le recours intempestif et immodéré en a fait un facteur de pollution sonore.La loi régissant l?utilisation des hauts parleurs existe certainement pour réglementer les plages horaires et le seuil de puissance à ne pas franchir. Mais dans cette ambiance de laxisme généralisé qui doit veiller à son respect?
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