«On a besoin de mastodontes pour relancer le marché boursier»
Dix années d’existence et pas vraiment le régime que lui auraient souhaité les décideurs du moment et même ceux d’aujourd’hui. La Bourse d’Alger ou la COSOB, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, n’arrive pas à décoller et cela malgré l’importance de la vie économique algérienne en comparaison avec des pays de moindre envergure.
La Voix de l’Oranie s’est diri-gée vers son premier res- ponsable, M. Ali Sadmi, pour lui donner l’opportunité d’expliquer ses missions et les objectifs de la Bourse et connaître, par la même occasion, les freins qui empêchent la COSOB d’avoir le rendement qui devrait être le sien. Entretien.
La Voix de l’Oranie: Dix années après son entrée en activité, la Bourse d’Alger continue d’évoluer sous le signe de la morosité, affichant une capitalisation des plus dérisoire et un volume de transactions faible. Pourquoi cette relative somnolence voire même une léthargie?
Ali Sadmi: l’édification du marché boursier est une œuvre de longue haleine. On ne construit pas un marché financier du jour au lendemain. En effet, l’histoire du marché des valeurs mobilières en Algérie remonte à 1993, date de la promulgation de la loi cadre 93/10 du 23 mai 1993. Il s’agit d’un décret fondateur de la Bourse d’Alger lequel est chapeauté par la commission d’organisation et de surveillance des opérations de bourse. Une autorité de marché qui contrôle et supervise l’information financière diffusée par les émetteurs et protège les investisseurs en valeurs mobilières, en étroite collaboration avec la société de gestion de la bourse des valeurs (SGBV) qui dispose de six intermédiaires des opérations de bourses (IOB) chargés de gérer les transactions dont deux sociétés tunisiennes non encore agréées mais qui disposent d’une autorisation provisoire de constitution, en attendant de libérer leurs parts dans le capital de la SGBV. S’y ajoute le dépositaire central des titres, une sorte de back-office chargé de la livraison des titres.
- La bourse d’Alger se révèle conforme aux normes internationales selon les standards de l’OICV (Organisation internationale des commissions de valeurs), tant du cadre légal que de l’infrastructure. Seulement la fragilité de l’activité boursière est en partie explicable par le fait que les entreprises susceptibles d’être cotées ne répondent pas souvent aux exigences d’une entrée en bourse?
- 80% des entreprises sont des SARL ou des entreprises familiales. C’est pourquoi, elles ne se sont pas constituées en SPA. Est-ce qu’elles sont prêtes, aujourd’hui, à jouer le jeu de la transparence et de publier leurs comptes de manière régulière, avec un management et une gouvernance adéquats? L’introduction en bourse et le maintien à la cote est une opération exigeante qui requiert, tout d’abord, une relation de confiance entre les actionnaires et les entreprises. Il est anormal que le secteur privé ne s’implique pas dans le développement du marché financier qui est le fait jusqu’ici de l’Etat. D’un côté, le secteur privé se plaint des difficultés bancaires de lever des fonds. Et de l’autre, il sait qu’il y a une autre voie de financement la plus indiquée. La Bourse n’est pas faite par et pour les pouvoirs publics.
- Les opérateurs économiques (entreprises publiques ou privées) ignorent la Bourse d’Alger qui est pourtant un canal obligé pour le financement de l’économie à l’instar de nos voisins marocains ou tunisiens, permettant, notamment, des mouvements de capitaux et de la transparence?
- Le marché financier peut aider le secteur privé à améliorer son management, lui apporter les capitaux dont il a besoin pour son développement et sa restructuration. Les fusions-acquisitions, les OPA et OPE, leur théâtre c’est le marché financier. Ce dernier peut contribuer à reconfigurer des secteurs industriels et commerciaux.
- Où se situe vraiment le problème, lorsqu’on sait qu’à plusieurs reprises, Temmar avait annoncé la privatisation partielle de certaines entreprises par la Bourse, une liste de 11 entreprises a même été proposée en 2004, mais depuis rien n’a été fait?
- Certes, la Bourse est alimentée par l’ouverture du capital des entreprises publiques par recours au marché financier. En Tunisie ou au Maroc, c’est l’ouverture des entreprises publiques qui procure de la matière à la Bourse. Chez nous, le secteur privé, dans le court terme, et au mieux, ne peut pas être massivement en Bourse. La contrainte majeure est liée notamment au statut juridique des entreprises et aux règles de transparence y afférentes. Un travail est en train de se faire au ministère de l’Industrie pour accompagner ce processus. C’est anormal qu’un pays de la taille de l’Algérie ne possède pas une Bourse performante, alors que des économies de moindre importance, comme le cas de la Palestine, l’Irak en guerre ou encore le Vietnam, disposent d’un instrument efficace qui est la Bourse. Aujourd’hui, il faut travailler justement à la diversification des titres.
- En mettant les obligations assimilées du Trésor (OAT) en Bourse (150 milliards de DA) l’Etat aurait-il élargi la gamme pour pouvoir financer les projets d’investissement?
- La cotation des OAT élargit la gamme et va donner de la profondeur au marché boursier. Les OAT constituent en soi une référence pour les autres titres, puisqu’elles sont souveraines et donnent pratiquement un risque zéro. L’investisseur privé ne peut pas prétendre s’aligner sur les mêmes conditions que le Trésor. Si le Trésor offre 3%, l’entreprise offre plus, dans la mesure où plus le risque est grand, plus le rendement est grand. La cotation des valeurs Trésor est un signal fort des pouvoirs publics.
- Seulement certains observateurs avertis de la chose boursière, on estime que l’introduction des OAT à la Bourse soulage le mal de la Bourse mais ne la guérit pas, du moment que sa capitalisation et le volume des transactions sont dérisoires. De 1999 à 2007, 11.700 transactions ont été réalisées pour une valeur globale de 2,24 milliards DA. Qu’en est-il, donc, de l’action vraiment?
- La Bourse existe bel et bien. On commence à soigner ce malade. Certes, elle manquait énormément d’activités, avec beaucoup de séances à blanc. Le malade sera guéri lorsqu’il y aura l’introduction, de plus en plus, d’EPE et d’entreprises privées. Tout le monde sait qu’en Algérie il n’y a pas de culture financière, ajouté à cela l’évolution défavorable des marchés boursiers. «Un chat échaudé craint l’eau froide». A long terme la courbe des Bourses du monde est ascendante et structurellement orientée à la hausse.
- Comment réactiver des leviers de marketing économique et financier de sorte à convaincre, du moins intéresser les opérateurs à adhérer à la Bourse?
- La COSOB ne peut pas faire du marketing. Elle est un superviseur dont la mission est de protéger le public et octroie des visas pour le décloisonnement du marché boursier. On a beau expliquer le fonctionnement du marché, la protection des intérêts des uns et des autres, les règles du jeu, il y a un risque et cela n’est pas le propre de l’Algérie. La médaille et le revers de la médaille. Pour relancer l’activité de communication en direction des investisseurs et des entreprises, on compte organiser des rencontres dans les centres névralgiques d’Algérie, là où il y a du potentiel en essayant de les réconcilier avec la Bourse. Avec l’assistance des Canadiens, on organise des campagnes de proximité et autres séminaires.
- Qu’est-ce que recommande l’autorité du marché bousier?
- Tout le monde attend que le gâteau soit là. C’est aujourd’hui qu’on a besoin de vrais acteurs. La Bourse a besoin de champions, de mastodontes, d’entreprises de grandes tailles en terme de résultat de performance. A l’instar de l’indice boursier du CAC 40, qui représente le baromètre de l’économie française. Rien ne vaut plus que l’alimentation du marché, notamment en actions.
- Les perspectives ?
- Il faut aller vers la modernisation de la Bourse d’Alger en structurant la SGBV en services (cotation, émetteur) et diffuser l’information en répercutant les cotations via les sites web, les médias. Ce qui veut dire un accès facile à l’information financière. Ceci dit, Les instruments sont suffisants pour les volumes de transactions d’aujourd’hui. Mais, si demain le marché boursier s’emballe, il nous faut renforcer la sécurité des transactions en terme de volume. Il nous faut des systèmes d’alerte, de la télésurveillance à tel niveau de négociation, un instrument d’aide à la décision. Aujourd’hui, on dépêche un membre de la commission d’observation et de surveillance des opérations de bourse pour débloquer physiquement les transactions. C’est aberrant. La Bourse se délocalise en réseaux. De plus, il faut renforcer les formations et aller vers des métiers du titre, très pointus en analyse financière. Il faut avoir des enquêteurs pour surveiller le marché contre des pratiques frauduleuses et des abus de marché.
Abed Tilioua
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com