Par Ali Akika, cinéaste
Le règne de l'ignorance nous a fait perdre beaucoup de temps. Il ne faudrait pas que nous entrions dans le labyrinthe des illusions où nous perdrions notre âme. L'adulte, qui a aiguisé ses armes dans la gueule du loup, pour reprendre une image de Kateb Yacine, se retrouve dans le gosse qui a connu la colonisation pour s'opposer aux idées du vieux monde qui ne finit pas de mourir.
Un article «Etat, marché et société», dont je tairai pour l'instant le nom de l'auteur, me fait réagir. L'auteur parle d'un lieu censé être sa spécialité — la sociologie — une science qui a la manie d'être réductrice quand elle étouffe de sa gangue idéologique les vents de l'histoire qui secouent les sociétés. Ce péché mignon n'est pas propre à la sociologie, on le retrouve aussi chez certains économistes qui présentent le capitalisme comme système indépassable de l'humanité. Ces sornettes diffusées à satiété dans le monde occidental sont reprises par certains de «nos» économistes et sociologues. Ainsi, ses opinions sur les trois concepts Etat-marché-société ne sont pas innocentes car elles permettent à l'auteur de l'article de dévaloriser le concept de peuple qui a toujours fait paniquer beaucoup de gens, toujours les mêmes. Le noyau dur, comme dirait Althusser, du concept peuple, véritable agent de l'histoire, devient chez cet auteur une sous- catégorie historique qui se définit par sa seule opposition à un ennemi extérieur. Toutes les Constitutions du monde moderne écrites sur le marbre affirment que le peuple est le seul dépositaire de la souveraineté du pays. Les rédacteurs de ces grandes Constitutions, qui comptent parmi les lumières de leur temps, ne semblent pas avoir convaincu «notre» auteur de l'importance de ce sujet qui fait l'histoire. En revanche, il s'appuie sur une foule d'économistes pour louer les vertus du marché. Il faut dire que sa tâche a été facilitée par une économie algérienne administrée et désarticulée à laquelle il faut ajouter les fautes d'une gouvernance bureaucratique. De même, il met en exergue les capacités incontestables du capitalisme à produire de la richesse (en oubliant les ravages sur les peuples colonisés, sur la nature et le travail des enfants dans les pays capitalistes qui ont été les sources principales de l'accumulation du capital) pour clouer au pilori les tentatives de substitution d'un autre mode de production. A aucun moment, il ne prend de distance pour nous expliquer que ces faits historiques ne sont pas le produit d'un quelconque déterminisme et autre fatalité. Il ne dit rien sur les raisons profondes des succès des uns et les échecs des autres comme si nous étions devant des phénomènes de nature métaphysique. Mais revenons à la notion de peuple. Le rôle que l'auteur lui reconnaît est si minime que cela devient risible. Aussi loin que l'on remonte dans le temps, le concept de peuple se retrouve dans les écrits des philosophes et écrivains. En revanche, la notion de société est née à une époque relativement récente avec une certaine économie et un certain urbanisme, j'y reviendrai plus loin. Notre auteur passe sous silence que le peuple constitue à la fois les fondations sur lesquelles repose l'histoire du pays et les vecteurs de sa projection dans l'avenir (par ses luttes et ses rêves). C'est en son sein que se forge la conscience historique des citoyens, c'est en lui qu'ils trouvent l'intelligence des choses, le courage et l'énergie pour balayer des obstacles aussi bien domestiques qu'extérieurs. S'agissant de l'Etat, l'auteur nous a déjà servi dans un colloque d' El Watanune définition amputée du socle sur lequel se tient droit dans ses bottes le bras armé de cette institution. Sans ce bras armé, comment les prédateurs et corrupteurs peuvent-ils allégrement «consommer» tranquillement la rente pétrolière à laquelle il fait allusion dans son texte' Avec sa définition, bien peu étoffée, on ne comprendra jamais au lendemain de l'indépendance de l'Algérie la prise de pouvoir par l'armée. Cette conquête du pouvoir n'est pas le fruit amer d'une quelconque ruse de l'histoire mais le résultat d'une combinaison de facteurs historiques. Parmi ces facteurs, il y a bien sûr ce mur de la colonisation contre lequel nous nous sommes cognés et qui a déstructuré la société algérienne. A cela, il faut ajouter la persistance et les pesanteurs de notre culture féodale où s'épanouissent le régionalisme et le tribalisme, une culture caractérisée par son refus de la notion de citoyen. Enfin manquaient à l'appel des catégories sociales cohérentes capables de se fédérer et de conclure un projet politique autour d'elles ; bref, nous étions victimes des tempêtes de l'histoire et nous n'étions pas assez armés contre les démons de notre propre société pour affronter le futur une fois l'indépendance acquise. La vision du monde de cet auteur n'est pas étrangère à sa sous-estimation du peuple et son admiration pour la société. Celle-ci est, selon lui, le centre névralgique d'où partent tous les réseaux qui alimentent le bien-être et le bonheur des gens. Elle serait enfin le lieu où s'exprimerait l'individualité de l'être, donc sa liberté. Il vaudrait mieux laisser la notion du bonheur aux marchands de rêves et s'intéresser aux travaux d'éminents sociologues comme le Polonais Zygmunt Bauman qui démontre la non-pertinence du concept de société pour décrire l'existence sociale d'aujourd'hui. Le concept de société sert (pour être méchant), tout au plus, à faire la différence entre la société des gens de lettres et la banque Société Générale ou bien encore la société des philatélistes et la société de nos amis les bêtes. Z. Bauman, est encore plus méchant puisqu'il compare la société à du liquide, donc informe, contrairement à un corps solide. A la différence du peuple qui fait l'histoire et subit aussi ses soubresauts non inscrits dans aucune table des lois, la société est régulée par des matériaux juridiques et culturels tributaires des bourrasques de cette histoire. Surestimer donc l'importance de la notion de société, c'est oublier qu'elle n'est plus l'unique lieu d'identification sociale particulièrement à l'heure de la mondialisation. Le concept de société était opératoire à l'époque de l'émergence des villes et du capitalisme. Du reste, c'est dans les bourgs qu'est né le marché (lieu d'échange des marchandises) d'où le terme de bourgeois, étymologiquement habitant d'un bourg. Peut-on physiquement localiser le marché aujourd'hui' Est-ce la place du marché du vendredi chez nous ou du dimanche ailleurs' Ou bien sont-ce les paradis fiscaux «perdus dans la nature» où se traitent les contrats et où circulent les fortunes' Ah! le fascinant marché, là aussi, notre auteur, tout de go, nous assène sa «vérité» sur ce lieu fantasmé comme organisation rationnelle de la production et d'échange. Je croyais que la crise de 1929 et surtout celle qui sonne encore à nos oreilles de 2008 est là pour nous inviter à plus de prudence puisqu'elle a obligé Obama lui-même à mettre de l'ordre dans la pagaille des banques et de l'industrie automobile. Par quel tour de magie, ou plutôt de naïveté, peut-on encore louer la rationalité de cette économie soumise à une multitude de contraintes qu'il est impossible de cerner pour la simple raison que chaque détenteur de capitaux agit dans son coin, motivé qu'il est par une idée obsessionnelle, augmenter son profit et clamer ensuite après moi le déluge' Quant à l'idéologie populiste du mouvement national algérien, qui n'admettrait pas les inégalités du marché car celui-ci serait un lieu d'émergence de la liberté et des syndicats, notre auteur a schématisé à l'excès la définition du populisme. Il oublie que les régimes fascistes tout en idolâtrant le marché sont les ennemis de la liberté et des syndicats. Hier encore, les Espagnols avaient sous Franco des commissions ouvrières clandestines. Dans la foulée, l'auteur «accuse» Boumediène d'avoir utilisé les moyens matériels de la modernité tout en rejetant les valeurs engendrées et drainées par ces outils. Hélas, ce comportement est le reflet de la maladie infantile des sociétés arabes. Quarante ans plus tard, en 2013, en Arabie Saoudite, on pousse encore le ridicule jusqu'à mettre des cloisons dans les allées de grands magasins pour éviter tout contact et regard entre femmes et hommes. Au-delà du ridicule et de l'aspect pathologique de ce genre de comportement, il serait plus intéressant d'expliquer les raisons de cette schizophrénie de nos sociétés. On aurait aimé connaître son avis sur le pourquoi des difficultés de ces sociétés à créer des valeurs de leurs temps pour ne plus être dans un rapport d'attraction/répulsion avec le monde américano-européen (voir mon article Islam et modernité dans le Soir d'Algériedu 7 mai 2012). Mais venons-en au pourquoi de cette légèreté conceptuelle de l'auteur qui n'est autre que L. Addi. La raison, je la trouve dans ses références à Hegel et à Kant. Il a conclu son texte publié dans le journal Le Soir d'Algérie du 28-29 janvier 2013 en écrivant que nos dirigeants étaient hégéliens sous la colonisation et kantiens à l'indépendance. Ah ! les belles formules-marketing. La référence à ces deux philosophes géants parmi les géants est un bouclier qu'il utilise pour se protéger lui-même. La philosophie de Hegel, qui a fait marcher l'histoire sur la tête (dixit Karl Marx), a peut-être été bénéfique à l'Allemagne pour construire un Etat fort, mais elle n'annonce nullement la fin de l'histoire comme l'a prétendu l'hégélien américain Fukuyama. Et en Algérie, l'histoire est loin d'être finie, bien au contraire, un long chemin nous attend avant de nous la couler douce sous le regard bienveillant d'un Etat simple administrateur des choses. Quant à Kant, ce théoricien de la raison et de la morale qui a fourni des «conseils» pour l'épanouissement de la finance dans le monde anglo-saxon, je ne suis pas sûr qu'il faille le recommander à l'Algérie. Parce que cette philosophie en vogue aux Etats-Unis, habitués aux guerres et aux mensonges, nous inciterait plutôt à lui tourner le dos. Nous avons, pour cela, un allié en Kafka, un connaisseur du monde germanique qui refroidit notre ardeur quand il nous fait voyager dans le monde absurde (cf le film Le Procès, que les cinéphiles connaissent), dont il avait prédit un sombre avenir pour l'Allemagne. Ce qui arriva hélas quelques années après sa mort en 1924. Il
est utile et même nécessaire de réfléchir sur des notions et concepts nés ailleurs, encore faut-il ne pas les sortir de leur humus historique. On a suffisamment souffert du dogmatisme du parti unique pour ne pas se précipiter sans aucune précaution dans les délices des lois du marché au moment précisément où le monde qui a engendré ces «lois» connaît des crises profondes et cycliques. Et ces lois sont remises en cause par certains esprits les plus brillants de ce monde-là. Ceux qui se nourrissent de l'intelligence de l'histoire apportent la preuve que ce monde n'a pas les vertus ni la rationalité que des naïfs lui prêtent. Le temps est venu de se libérer des carcans pour nous convaincre qu'il n'y a que la rigueur et l'esprit de création qui peuvent dessiner les contours d'un monde dont l'humanité rêve. Commençons par considérer que l'économie du marché est une étape historique dans la longue marche de l'humanité. Etudier et reconnaître que le capitalisme a été et est encore une formidable machine à produire de la richesse n'autorise personne à le déifier et à le déclarer indépassable. Penser l'histoire d'une façon dynamique, loin du néant des choses et de l'éternité du monde, est une des façons pour arriver à transformer l'utopie d'aujourd'hui en une réalité de demain. Il est clair que deux conceptions du monde s'opposent aujourd'hui comme hier et probablement demain. Il y a les idolâtres de la société qui glissent de plus en plus vers le consumérisme en se parant du costume de la modernité, concept sociologique par excellence. Et puis il y a la philosophie de l'histoire, c'est-à-dire le politique, art suprême, selon Aristote, une arme redoutable qui a permis aux peuples de se libérer des princes des ténèbres. Z. Bauman que j'ai déjà cité, philosophe et sociologue de son état, a utilisé la philosophie pour appeler la sociologie à plus de modestie. Quant à être hégélien ou kantien, soyons plus modestes, contentons-nous simplement de lire tous les philosophes qui, depuis la nuit des temps, nous invitent à réfléchir pour nous rapprocher au plus près de la vérité pour atteindre la sagesse.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A A
Source : www.lesoirdalgerie.com