Allez comprendre pourquoi l'Aïd El-Adha ramène à l'esprit du chroniqueur une chanson particulière de la diva marocaine Hadja El-Hamdaouia ! Précisément, cet air égrillard, délicieusement cochon, de «hawli bagrounou, sayeg errono». Allez savoir pourquoi précisément cette ritournelle intitulée «un bélier corné, conduisant une Renault» ' C'est qu'aux prix irréels où les spécimens d'Ovis aries sont vendus en 2020 sur le marché réel et même sur le Web, l'agneau et son aîné, le bélier, peuvent bien s'arroger le droit de conduire une Clio ou même une Mégane décapotable !30 000 à 50 000 DA, soit jusqu'à deux fois et demie le Smig ! Des prix à vous rendre chèvre surtout si vous êtes un smicard ou même un salarié moyen, qui plus est, père de plusieurs mioches qui confondent peluches et ruminants ! Mais même à des prix inférieurs, l'ongulé adulé ne mérite pas de goûter à la «caresse veloutée» d'une lame de boucher affûtée, vraiment pas ! Il gagnerait plutôt à être un compagnon domestique de gentes dames esseulées. Comme le fut, selon la légende, son ancêtre le mérinos de l'Atlas que le Roi Soleil laissait pisser gaiement sur les plates-bandes fleuries du château de Versailles !
S'il est depuis toujours la valeur sûre des maquignons et des revendeurs occasionnels, par le mouflon d'or alléché, le mérinos algérien, lui, est la superstar des marchés physiques et sur le grand souk en ligne OuedKniss.com, la Samaritaine algérienne du Web. Ici, les éleveurs et autres profiteurs d'aubaine semblent être moins voraces : la fourchette est estimée, en cette saison de Covid-19, entre 25 000 et 45 000 DA. A l'exemple de ce bien-nommé «Bouchakour», domicilié «entre le cimetière de Ouled Fayet et la caserne militaire». Ce magnanime propose ses moutons «garantis ou remboursés», si, après consommation, vous n'êtes pas satisfaits de la qualité de la viande !
Pauvres ou riches, saignés à blanc par l'érosion continuelle du pouvoir d'achat, les Algériens succombent chaque année à la «dictature du bélier». Si ce n'est pas pour sacrifier au rite d'Abraham, c'est pour «faire plaisir aux drari», les mioches qui pourraient faire des cacas nerveux si le papa ne leur ramenait pas à la maison un mérinos à cornes ondulées, haut sur pattes et qui ne serait pas doux comme un agneau ! C'est ainsi qu'on égorge en Algérie, chaque année et vaille que vaille, trois à quatre millions de kebch, voire plus. Un véritable carnage au sein du cheptel national composé des superbes races que sont Béni-Ighil, Daman, Daghma, Ouled Djellal et Sidaoun.
Ah si seulement les sacrificateurs pouvaient sacrifier un peu moins à ce qui n'a jamais été qu'une tradition, jamais un impératif canonique, ni même une obligation coranique ! Ah s'ils pouvaient savoir ou se souvenir que la symbolique rituelle n'est pas propre à l'Islam ! Dans l'Egypte ancienne, les dieux Khnoum, Harsaphes et Amon sont des béliers. Baal, Ishtar et Ea-Oannes sont des divinités babyloniennes avec des attributs ovins. Dans la Grèce antique, Chrysomallos, bélier ailé, immolé à Zeus et dont la Toison d'or est gardée par un dragon, est une légende éternelle. Les moutons sont ainsi les premiers animaux mentionnés dans l'Ancien Testament. Et les prophètes Abraham, Isaac, Jacob, Moïse et Mohamed sont des bergers, alors que le Christ est l'Agnus Dei. Les juifs, qui sacrifient eux aussi le mouton sur le Korban (autel), n'immolent pas à grande échelle comme les musulmans et ne font pas de cette tradition abrahamique un rituel de rigoureuse observance.
Quant à nous, Algériens, nous ne tirons, par ailleurs, que peu d'avantages économiques et gustatifs du mouton et même de la brebis. Sauf à surconsommer sa viande cholestérolémique. Entre autres, son «bouzellouf» et ses abats, dont les intestins que d'autres peuples utilisent pour fabriquer du fil de suture chirurgicale, des raquettes de tennis ou encore des cordes pour instruments musicaux. D'autres en font aussi de la lanoline pour produits cosmétiques, du suif pour produire des bougies, de la colle et de la gélatine alimentaire.
Ce n'est enfin pas un hasard si le bélier est le premier signe du Zodiaque, et que les Malgaches ont longtemps répugné à manger du mouton, voyant en l'agneau, l'agnelle, la brebis et le bélier, l'incarnation des âmes des ancêtres. Mais nous, musulmans, sommes des moutons de Panurge qui, chaque année, perpétuons le génocide ovin depuis un certain cauchemar abrahamique. «Il y a deux sortes de bergers parmi les pasteurs des peuples : ceux qui s'intéressent à la laine et ceux qui s'intéressent aux gigots. Aucun ne s'intéresse au mouton», a dit, un jour, Henri Rochefort, l'homme de lettres et de théâtre français.
N. K.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Noureddine Khelassi
Source : www.lesoirdalgerie.com