Faisant le bilan des travaux de l'Assemblée nationale constituante, son président, Mustapha Ben Jaâfar, est optimiste quant à la rédaction d'une Constitution préservant le modèle moderniste de la société tunisienne, avant les prochaines échéances électorales annoncées pour le 23 juin 2013.
-Où en est-on avec cette volonté d'Ennahda d'introduire la charia dans la Constitution et de criminaliser l'atteinte au sacré '
C'est désormais du passé. On a résolu, depuis mars dernier, la question de la charia, en préservant l'article 1er de la Constitution dans son ancienne écriture. Pour ce qui est de l'atteinte au sacré, il s'agit d'une notion mal définie. Opter pour de tels choix peut ouvrir la voie à de graves dérapages. La protection du sacré est une mission qui fait référence à la culture du pays, à sa religion, à la sensibilité des uns et des autres. Des lois se chargeront de définir cette protection. L'important était d'écarter la notion de criminalisation. Nous y sommes parvenus d'un commun accord avec nos partenaires au sein de la troïka, y compris les gens d'Ennahda.
-On peut donc dire que ces questions de la complémentarité entre l'homme et la femme et des éventuels risques sur le devenir du code de statut personnel n'ont plus lieu d'être '
C'était à la limite d'une extrapolation. L'égalité homme-femme n'a pas été remise en cause. C'est dans le cadre d'une discussion sur la famille, qu'un article a parlé de la complémentarité homme-femme. Cela a été monté en épingle. Le dossier est maintenant classé. Pour le code du statut personnel, tous les partis politiques tunisiens se sont engagés en sa faveur, sauf peut-être les salafistes. La quasi-majorité ne le remet pas en cause.
-Pourtant, le camp républicain crie à l'atteinte aux libertés fondamentales. Qu'en est-il '
On dirait que cette liberté était un acquis et qu'elle est maintenant en péril. La liberté, c'est la révolution qui nous l'a accordée ! La réalité de la société tunisienne, que cachait la dictature, est alors apparue. Une société avec ses salafistes, ses gauchistes, ses anarchistes. La population tunisienne ne vit pas dans un monde régi par la Déclaration universelle des droits de l'homme. Il y a une élite qui a milité pour les droits de l'homme. Mais il faut de la pédagogie pour développer cette culture dans un pays privé de débats pendant si longtemps. La plupart des salafistes ne connaissent même pas le Coran. Ils se laissent pousser la barbe et disent ceci est bon, cela est péché. Il faudra des années pour que les gens instruits reprennent le dessus. Nous sommes dans une situation post-révolutionnaire qui est d'une très grande instabilité et où la raison a du mal à percer. Malheureusement, au lieu de prendre en compte cette situation critique, une bonne partie de l'opposition se comporte comme si nous vivions dans une vieille démocratie, prête à supporter une compétition électorale permanente.
-Mais votre parti a reçu un sacré coup dans cette lutte...
Certains ne veulent pas comprendre que sans notre alliance avec les islamistes, le processus de transition n'était pas assuré, et le pays aurait sans doute connu le chaos. Pouvait-on, au lendemain des élections du 23 octobre 2011, constituer un assemblage cacophonique de tout ce qui n'est pas Ennahda et laisser les islamistes dans la rue ' Je n'ose imaginer ce qu'aurait donné ce scénario. Il n'y avait pas d'alternative. Nous sommes en train de récolter les fruits de notre dialogue avec Ennahda, qui est fondé sur la confiance.
-Il est clair pourtant qu'Ennahda est dans le double langage...
Ennahda n'est pas un bloc homogène. Il y a des gens très ouverts et d'autres appartenant à la frange radicale, qui cherchent à capter l'électorat salafiste. Nous faisons un pari. S'il réussit, ce serait fantastique pour le monde arabo-musulman': imaginez qu'apparaissent d'ici quelques années des partis ayant le profil des démocrates-chrétiens européens. Une séparation du religieux et du politique serait une révolution. Ce pari ne peut être gagné que si l'on prend des risques. Il faut de la persuasion pour faire évoluer les idées, et finalement modifier le rapport des forces. Si on refuse toute discussion, le risque est de rejeter les partisans d'Ennahda prêts à dialoguer avec les forces de progrès, dans les bras du salafisme.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mourad Sellami
Source : www.elwatan.com