
L'été dernier, une chaîne de télévision privée avait intitulé son reportage sur les musiciens de hard rock en Algérie «Immersion chez les adorateurs de Satan». Ce n'est pas la première fois que ce genre musical est stigmatisé par certains médias, souvent par ignorance, parfois par simple mauvaise foi.Le hard rock et le death metal sont considérés comme des registres marginaux ou, au mieux, alternatifs. L'un des aspects qui poussent la plupart à stigmatiser et à émettre des jugements souvent erronés sur cet univers artistique est le look des musiciens : cheveux longs en bataille, style vestimentaire négligé et décalé, iconographie gothique, occulte, assez flippante pour le commun des mortels et se confondant parfois avec les images récurrentes du cinéma d'horreur, etc. Tout de suite, se constitue donc dans l'imaginaire collectif une idée fixe sur ces artistes : toxicomanie, violence, délitement total des mœurs et”? satanisme ! Souvenez-vous, le fameux groupe marocain Hoba Hoba Spirit s'est même retrouvé devant un tribunal en 2003 pour le même chef d'accusation mais il s'est aisément avéré que ce sont leurs textes engagés et politiquement incorrects qui leur ont valu cette cabale savamment orchestrée par les autorités. Ce qui les a sauvés, ce sont uniquement leur grande popularité et la peur d'El Makhzen d'en faire des martyrs supplémentaires de la liberté d'expression. Bref, en Algérie, ce cliché a la peau dure : les métalleux sont des drogués et des adorateurs de Satan. Redouane Aouamer était le leader d'un groupe précurseur : le fameux Litham. Aujourd'hui, il est dans une nouvelle formation, Lelahell très vite devenue une icène de l'underground algérien. Selon lui, ce look si particulier qui fait pleuvoir les préjugés n'est rien d'autre qu'un costume : «Il faut se dire que c'est comme dans une pièce de théâtre ou un film ; les musiciens jouent un rèle, incarnent des personnages”?»Or, la nuance échappe souvent aux médias conservateursqui les couvrent régulièrement d'insultes et les accusent même d'embrigader les jeunes dans leurs sectes diaboliques ! Récemment, une télé privée a enfoncé le clou dans le but manifeste de doper son audience : son reportage qu'elle rebaptise imprudemment «enquête» prétend donc révéler au grand jour les pratiques de ces ennemis de l'Algérie et de l'islam qui propagent leur dangereuse doctrine à travers cette musique ésotérique et pleine de «codes» malfaisants ! Satanistes mais aussi francs-maçons, ces musiciens arborent «dans leurs gestes le symbole du diable» (les deux doigts représentant ses cornes), fabriquent des sons emplis de cris et de voix animales et destinés à «faire perdre la raison à l'auditeur», boivent du sang et infestent nos universités”'enfin, vous l'aurez compris : tout un programme qui ferait rougir les meilleurs scénaristes du cinéma d'épouvante à Hollywood !Pourtant, le hard et le metal ont bel et bien un public en Algérie. Ce dernier est loin d'être cette bande de possédés qui se retrouvent à la pleine lune pour faire des sacrifices à la gloire de Lucifer ! Il y eut même dans les années 1990 des émissions à la télé publique où les artistes du fameux groupe Litham furent invités et salués comme des créateurs à part entière qui ont le mérite «de diversifier et d'enrichir le paysage musical algérien» (Parole d'un animateur de l'ENTV !). Mais il est vrai qu'aujourd'hui, l'accès aux espaces de représentation, dont la plupart sont monopolisés par l'Etat, s'avère plus que difficile et ce manque de visibilité accentue naturellement l'image marginale et «sectaire» répandue chez certains et largement exagérée par les médias cités plus haut. «C'est malheureux de le dire mais il nous est plus facile de jouer à l'étranger qu'ici, car en Algérie on n'a plus d'espace où se produire même si nous avons un public nombreux, composé majoritairement d'étudiants», explique Redouane.Finalement, il suffit d'admettre que cette musique, à l'image de beaucoup d'autres, obéit au fameux credo : «Soit on aime, soit on n'aime pas.» L'absence de mélodie, la «brutalité» des jeux instrumentaux, l'enchevêtrement effréné des sons, les voix caverneuses et criardes, etc. ne sont pas destinés à plaire à tout le monde. «Cette impression d'inintelligibilité est due au fait que l'on n'a pas l'habitude d'écouter ces sons comme la distorsion de la guitare et les rythmes rapides de la batterie, mais une fois que l'on s'y met, on ne peut plus s'en passer !»Pour l'instant, le regard porté sur ces artistes donne raison à l'amer constat de John Lennon : «On a tendance à détester ce que l'on ne comprend pas.» Redouane estime qu'«il faudra que notre société évolue en premier lieu, ce qui n'est pas du tout le cas pour le moment. à‡a viendra mais ça risque de prendre beaucoup de temps». Enfin, aimer ou pas ce genre de musique relève de la liberté de chacun, médias y compris, mais de là à décréter que ces artistes, tout comme leurs fans, sont de dangereux disciples de Méphistophélès, à les accuser de représenter un danger public et à distiller des messages haineux à leur encontre, cela relève tout bonnement de la diffamation !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Sarah Haidar
Source : www.lesoirdalgerie.com