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Le chant d'une liberté confisquée



Projeté devant un public nombreux, le premier long métrage de la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid a séduit le public algérois mercredi dernier.Le film vient de boucler les 50.000 entrées en Tunisie, un record! Un chiffre donné à l'Institut français d'Alger, mercredi dernier, par la réalisatrice tunisienne Leyla Bouzid qui signe avec «A peine j'ouvre les yeux» son premier long métrage, avec brio, tant son film, fait avec un petit budget, a réussi à faire entendre parler de lui partout dans le monde et gagner même un prix au prestigieux festival de Venise (le Label Europa Cinemas Ndlr).Suppléant aujourd'hui au fantôme du père qui planait au-dessus d'elle, avec ce long métrage Leyla Bouzid signe son entrée de plain- pied dans le monde du 7e art côté long métrage! Avec un film qui, tout en étant beau, musical et distrayant aborde néanmoins une thématique des plus importantes et grave dans la Tunisie d'aujourd'hui. Un film fait de subtilité et d'«arrangement» scénaristique tel que la révolution du Jasmin qui est sous- tendue n'apparaît qu'en arrière-fond car arborant l'histoire d'une famille avant tout qui sera amenée à jouer sa propre révolte personnelle et faire sa mue sociopolitique. Une partition humaine pas très facile à jouer, ni à assumer dans la vie de tous les jours, a fortiori dans une société telle que nous l'avons connue avant la chute du président Ben Ali. C'est d'autant plus bouleversant en abordant les prémices à l'avènement de cette actualité brûlante qui a secoué la Tunisie et partant, le Monde arabe, voire le monde tout court. C'est ainsi que la tension épouse ici parfaitement les rôles des acteurs dont la plupart sont des anonymes. Que dit le synopsis du film' Tunis, été 2010, quelques mois avant la Révolution, Farah 18 ans passe son bac et sa famille l'imagine déjà médecin... mais elle ne voit pas les choses de la même manière. Farah, alias la pétillante Baya Medhefer, fille de la célèbre plasticienne tunisienne Aïcha Filali est une artiste née. Dans le film elle chante pour de vrai au sein d1un groupe de rock engagé. Elle vibre, s'enivre, découvre l'amour et sa ville de nuit contre la volonté de Hayet, sa mère, qui connaît la Tunisie et ses interdits. Campée avec justesse par la chanteuse tunisienne Ghalia Benali, celle-ci est une mère aimante qui se voit rattrapée par son passé rebelle et sa relation avec un policier des services secrets. Le père de Farah travaille dans une usine à Gafsah, là où les manifestations des travailleurs des mines ont commencé et suscité par la suite la montée de la révolte chez les Tunisiens avec l'acte funeste de Mohammed Bouazizi. Tout le monde dans cette famille subit la pression du système totalitaire qui empêche qui que ce soit de hausser le ton ou la voix.Il se trouve que Farah chante des textes engagés qui vont déplaire à la police. Fière comme son père qui refuse au départ d'avoir la carte du parti, Farah, refuse d'abdiquer, si ce n'est sa prise en otage par les policiers qui après avoir été torturée et menacée, sort de prison en décidant de quitter le groupe. Intervient sa mère qui, au départ l'en empêchait, tente son possible pour que sa fille retrouve à nouveau son sourire, sa joie de vivre...Si le film sonne très juste, c'est parce que les personnages dépeints ne prétendent pas être des super héros, mais le plus normalement du monde juste des gens simples qui vivent au fur et à mesure que le rythme du film monte crescendo et ses couleurs s'assombrissent, des moments difficiles qu'ils essayent de surmonter par tous les moyens.Des comédiens de talent et des scènes audacieuses, mais vraies, plein de sensibilité et de poésie, mais de rage aussi, comme l'est le coeur d'une passion, portée par une mise en scène feutrée alternant douceur et rentre-dedans. Un film sur la liberté confisquée. Mieux! sur l'amour confisqué. Celui d'une musique jugée subversive, celui d'une parole qu'on refuse d'écouter, celui d'un comportement jugé «amoral», enfin celui d'un amour naissant, avorté car anéanti par toutes ces contingences sociétales...Un film nécessaire estimera la réalisatrice pour ne pas oublier comment c'était avant, d'autant qu'aujourd'hui, mentionne-t-elle il y a une frange de la classe politique qui essaye de jouer sur la fibre nostalgique de la population...«On ne parlait pas de politique entre nous, on était très parano, Ça m'a beaucoup marquée cette peur avec l'autocensure. Je me suis dit qu'il fallait aborder ce sujet. Le film recrée ce que l'on ressentait en Tunisie, au début on se dit que c'est hyper cool la Tunisie, plus ça avance, plus l'étau se resserre. J'avais envie de parler de cette Tunisie-là, surtout qu'on n'a pas de traces intimes sous Ben Ali, je voulais parler à travers des personnages essentiellement des dernières années où la chape de plomb était là. Au même moment on sentait l'énergie des jeunes qui était très forte, mais c'était un élan coupé. Le film raconte vraiment ça, le processus de destruction d'une énergie d'une jeunesse. Le film est coloré au début en termes de lumière, il est bleu nuit, la caméra qui bougeait au début se calme, et les plans deviennent blancs. C'était une des choses principales et puis j'ai déjà réalisé un court métrage sur la relation mère/fille où j'évoquais la main de la police. Je voulais refaire ça. Parler d'une fille, juste habitée par une envie de liberté assez simple que l'on ressent à 18 ans.»Et Leyla Bouzid d'ajouter: «Tous mes personnages sont complexes. Ils sont fait de concessions, sont pervertis par le système, ils ont une double face. Farah est très simple. Elle est presque romanesque. Elle va agir comme un révélateur sur tous les personnages qui sont obligés d'être confrontés à leur duplicité et notamment la mère. Farah est obligé de se confronter d'abord à ses parents, ensuite avec la société et enfin avec le système. La famille est un des obstacles majeurs. (...) la fille fait des choses, elle n'est peut être- pas consciente, mais c'est surtout la société qui est pervertie pas elle. Un des problèmes de la société c'est tout de même la frustration. (...) La fin du film on voit bien que Farah a grandi. Ce sont des étapes dans la vie, aller un peu trop loin, tomber amoureux, boire un peu trop, pousser ses limites. C'est normal. Se brûler les ailes. C'est un parcours initiatique dans la vie d'une personne...» confie la jeune réalisatrice dont le film est sorti cette semaine en dvd en France après une tournée marathon dans de nombreux festivals. Et ce n'est qu'amplement mérité!


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