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La sémantique piégée de la violence



La sémantique piégée de la violence
Quelle est la frontière entre résistance et terrorisme ' Comment protéger sémantiquement les mouvements d'émancipation des peuples, à l'instar de la résistance palestinienne, des éclaboussures nauséabondes de Daech et consorts ' Qu'est-ce qui motive réellement les interventions militaires au Mali, en Syrie et en Irak ' Est-ce uniquement la traque des groupes djihadistes ' Sommes-nous vraiment tous des Charlie ' Autant de questions qui ont été soigneusement disséquées par une brochette de prestigieux panelistes réunis autour d'une table ronde, jeudi soir, à la salle Le Colisée, au c?ur de l'avenue Habib Bourguiba, à Tunis.Il s'agit d'un cycle de tables rondes en nocturne, organisées dans le cadre du Forum social mondial sous le titre générique «Quel monde se prépare '», et modérées par le journaliste Patrice Barrat. Sur le plateau de la belle salle conçue à l'italienne étaient réunies cinq «pointures» : le philosophe tunisien Youssef Seddik, la charismatique Aminata Traoré du Mali, grande figure du mouvement altermondialiste africain, le secrétaire général par intérim du FPLP, Abou Ahmad Fouad, l'anthropologue africaniste Jean-Loup Amselle, et le président du réseau euro-méditerranéen des droits de l'homme, Michel Tubiana.«Est-il possible de tracer une ligne de démarcation claire entre résistance et terrorisme '» interroge Patrice Barrat. Michel Tubiana tranche en posant comme postulat de principe que le terrorisme englobe «toute violence indiscriminée à l'égard des populations civiles». «Quelle que soit la légitimité d'une lutte, on ne peut considérer que la fin justifie les moyens», appuie-t-il en constatant une «militarisation accrue de tous les rapports, politiques, économiques et sociaux» au niveau mondial. Se tournant vers son voisin, Abou Ahmad Fouad, il jugea utile de préciser dans la foulée que «le peuple palestinien a le droit de résister, les armes à la main, face à Israël», pour peu, suggère-t-il, que cela épargne les civils.«Daech est une création impérialiste»Le responsable du FPLP et membre du Parlement palestinien ne se fit pas prier pour dresser un réquisitoire détaillé des exactions israéliennes à l'encontre de la population palestinienne pour dire que l'entité sioniste produit du terrorisme de masse, à une échelle industrielle.Le n°2 du FPLP rappelle, pour commencer, que le secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine, Ahmad Saâdat, croupit depuis maintenant 12 ans dans les geôles israéliennes.D'après lui, «il y a une différence incommensurable entre le terrorisme et la résistance. Tous les pays qui ont arraché leur indépendance l'ont fait à la faveur d'une lutte armée». Le député palestinien précise cependant que «le peuple palestinien dénonce le terrorisme». «Mais il faut noter, poursuit-il, que la plus grande manifestation du terrorisme dans la région, c'est Israël et l'occupation de notre terre.Et malgré l'attachement de l'OLP aux résolutions de la communauté internationale, et qui ont plus de 67 ans maintenant, rien n'a changé. Prenez la résolution 194 relative au droit au retour. Elle a plus de 67 ans d'âge et elle est restée lettre morte. Les administrations américaines successives ont opposé leur veto à 67 reprises contre le peuple palestinien». Abou Ahmad Fouad insiste : «Nous sommes contre le terrorisme et particulièrement les crimes perpétrés au nom de l'islam, que ces crimes soient commis à Paris, à Tunis, à Ghaza ou à Haïfa. Mais je vous laisse méditer les crimes, sans commune mesure, commis par Israël à Ghaza à l'été 2014.Ces crimes sont connus de tous. Des atrocités qui n'ont pas leur pareil dans l'histoire de l'humanité et la communauté internationale n'a pas bougé le petit doigt. Aussi nous demandons à nos amis dans tous les pays de nous aider à juger ces criminels de guerre ». Le secrétaire général par intérim du FPLP observe : «Il n'y a pas de consensus quant à la distinction entre résistance et terrorisme.Et cette confusion est sciemment entretenue de la part de l'impérialisme.» Et de marteler : «La destruction de pays entiers, ce n'est pas du terrorisme ' Qui a détruit la Libye, le Liban et Ghaza ' Ce déluge de feu, ce n'est pas du terrorisme ' L'occupation de l'Irak, ce n'est pas du terrorisme ' Les forces de la coalition qui bombardent la Syrie et l'Irak, ce n'est pas du terrorisme ' Et cette intervention militaire au Yémen, qu'est-ce qui la justifie ' Pourquoi ne pas laisser le peuple yéménite décider lui-même de son propre sort '»Abou Ahmad Fouad accuse, par ailleurs, les puissances occidentales de parrainer les mouvements djihadistes. «Daech, qui coupe les têtes, est financé par des parties ayant des liens directs avec l'impérialisme américain. Et ce que font les forces coalisées ne vise pas à mettre fin à ce phénomène mais à faire perdurer la situation !», dénonce-t-il. Pour sa part, Aminata Traoré s'est attardée sur l'intervention militaire française au Mali sous le couvert de la campagne anti-AQMI, avec à la clé une mise en perspective économique de la guerre au Sahel.La cofondatrice du Forum social malien a indiqué d'emblée qu'un document a été élaboré au nom des femmes africaines «pour dire non à la guerre par procuration». «Lorsqu'on a annoncé le sauvetage du Mali par l'ancienne puissance coloniale, je disais que le remède peut être plus destructeur que le mal», lance Aminata Traoré, avant d'ajouter : «C'est clair que Tombouctou était occupée, mais la colonne de véhicules djihadistes venant prendre Bamako, on pouvait empêcher cela par un appui aérien. Au lieu de cela, on a fait débarquer 5000 soldats.On a assisté à la militarisation du Mali, et aujourd'hui, dans cette zone désertique où il n'y a plus rien, plus d'artisanat, plus d'économie, il n'y a plus qu'une économie de guerre. On assiste à l'approvisionnement des soldats en biens de consommation à profusion dans un désert où les gens n'ont strictement rien», dénonce-t-elle.Aminata Traoré «flingue» l'opération ServalSelon Aminata Traoré, «l'une des caractéristiques de cette guerre est qu'elle est racontée par l'autre. Il faut s'inscrire dans le discours dominant. Malheureusement, je ne sais pas le faire», dit-elle avec ironie. L'auteur de Le viol de l'imaginaire met magistralement à nu ce qu'elle appelle «une guerre de prédation». «Et l'Afrique, qui est immensément riche, constitue à la fois un réservoir et un dépotoir.» «Il faut qu'on rentre dans le système, il faut réformer l'Afrique pour que les biens, les services et les capitaux puissent circuler au profit des multinationales», analyse-t-elle.«Vous voyez passer ici des milliers de jeunes Africains qui viennent se noyer aux portes de l'Europe et il a fallu ajouter à cela la violence armée. Je considère que la militarisation est la suite logique de cette entreprise de domination du monde. La crise systémique et surtout l'émergence des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ndlr) obligent aujourd'hui les dominants à se positionner dans la bande saharienne.On n'est pas présents au Mali pour la sécurité des Maliens, mais précisément parce que toute cette bande recèle des richesses immenses et il n'est pas question que la Chine, les Brics, s'y installent.Donc c'est la reconquête des bases, des aéroports, toutes les infrastructures héritées de la période coloniale dont on a besoin pour relancer la croissance de l'Europe», dissèque Aminata Traoré.«Un traitement inégal des victimes»L'anthropologue Jean-Loup Amselle, rédacteur en chef du Cahier d'études africaines, s'est attaché quant à lui à déconstruire le récit véhiculé par le slogan mondialement repris «Je suis Charlie». Iconoclaste au possible, il développe un contre-récit en déclarant sans ambages : «Je ne suis pas Charlie.» Non pas qu'il ne fût pas sensible à la tragédie qui a frappé la bande à Wolinski, loin s'en faut. Ce que dénonce l'anthropologue, c'est cet «unanimisme factice», selon ses mots, assorti d'un climat d'«hyper surveillance des individus » comme il dit. L'après-7 janvier a donné lieu à une «conjoncture nouvelle», constate-t-il, notamment après la grande marche républicaine du 11 janvier 2015, qui a fait l'objet, selon lui, d'une «récupération immédiate par François Hollande».Jean-Loup Amselle note également qu'il y a un «traitement inégal des victimes», en citant en exemple «la policière d'origine antillaise (Clarissa Jean-Philippe, ndlr) qui n'a pas reçu de traitement compassionnel, alors que François Hollande s'est rendu à la grande synagogue de Paris aux côtés de Benjamin Netanyahu» pour honorer la mémoire des victimes juives de la tuerie de la supérette casher. «Les attentats qui ont eu lieu au Yémen et qui ont fait 142 victimes on n'en a pas parlé, en tout cas pas autant que les victimes de l'attaque contre Charlie-Hebdo», appuie-t-il.Analysant les conflits asymétriques, Jean-Loup Amselle considère que «le terme de terrorisme est aveuglant en ce qu'il interdit de comprendre les tenants et les aboutissants de ces conflits asymétriques». «Ce que je dis n'est pas une façon de justifier les crimes commis par Daech, Al Qaîda ou Al Nosra», précise-t-il. «Il n'empêche qu'il faut replacer ces exactions terroristes dans un cadre plus global». Apportant de l'eau au moulin d'Aminata Traoré, l'anthropologue, qui a beaucoup travaillé au Mali, souligne : «Il faut replacer ça dans le cadre des interventions françaises au Mali, d'abord en Centrafrique, où l'armée française a pris le parti des chrétiens contre les musulmans.»Et d'affirmer : «Je pense qu'il y a une politique pro-israélienne et antimusulmane de François Hollande.» Le panéliste a évoqué aussi l'effet boomerang des interventions françaises au Moyen-Orient, «notamment en Irak et en Syrie qui provoquent des réactions du monde musulman, du moins de certaines de ses fractions».Revenant aux conséquences des attentats de Paris, l'anthropologue estime qu'il y a une sorte de «Patriot act» qui ne dit pas son nom. «Il y a aujourd'hui un problème de liberté d'expression en France tel qu'il n'est plus possible de remettre en cause le récit officiel», regrette l'orateur en se disant clairement «hostile à ces mots d'ordre». «?Je suis Charlie', ?Je suis la Tunisie'?Ce sont des détails sémantiques. Ce n'est pas une façon de mener un combat politique», assène-t-il.Enfin, le philosophe Youssef Seddik a plaidé pour une réforme en profondeur de la pensée islamique. Parfait érudit, connu pour sa fine connaissance du corpus coranique pour avoir consacré sa thèse de doctorat à l'anthropologie du texte sacré, le délicieux philosophe a tenu à apporter cette nuance : «Moi je ne suis pas de ceux qui vous diront ça, c'est pas de l'islam.» (Allusion aux groupes djihadistes). «La porte de l'ijtihad est fermée depuis 1000 ans»Avec son humour féroce, il use d'une métaphore scatologique pour le moins osée, pour qualifier les extrémistes en disant : «Vous savez, tout organisme vivant, qu'il soit théorique ou biologique, a ses excréments.» Youssef Seddik est de ces voix qui ont inlassablement et courageusement milité pour une relecture du Coran à la lumière des mutations structurelles de la société humaine.«Il est absolument temps, pour ce vaste territoire théorique qu'est l'islam, d'opérer une réforme, une rupture avec ce qui s'est arrêté il y a plus de 1000 ans», insiste-t-il. «La porte de l'ijtihad a été fermée. Je n'ai plus rien à faire avec l'ijtihad. Les grandes écoles ont épuisé leurs ressources. Il faut dire que nous avons été floués pendant des siècles.Ce texte (le Coran) a des joyaux pour qui recherche la paix, mais ils ont été scotomisés, biffés, raturés». Youssef Seddik recommande de graver sur tous les frontons des édifices publics le verset qui proclame : «Il n'y a point de contrainte en religion.» «Et cela date du VIIe siècle, quand personne n'était tolérant !»


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