Oran

La rue arabe regorge de drames qui peuvent nourrir le théâtre



La rue arabe regorge de drames qui peuvent nourrir le théâtre
Ya Rab (Ô, mon Dieu) est une pièce qui fait débat actuellement dans les pays arabes. Elle soulève une grande polémique en Irak depuis sa première présentation à Baghdad. La pièce écrite par Ali Abdelnabi Zaidi, l'un des dramaturges les plus en vue actuellement dans les pays arabes, a été mise en scène par le jeune Mustafa Setar El Rekabi.Elle raconte l'histoire d'une mère, déléguée par d'autres, qui interpelle directement Allah en lui demandant d'arrêter le massacre des enfants sous peine de faire grève. Elles menacent de ne plus faire carême et prière. C'est là que le prophôte Moussa arrive pour essayer de les dissuader. Moussa va découvrir que la Terre n'est plus la même. Ya Rab était en compétition au 9e Festival du théâtre arabe qui s'est déroulé du 10 au 19 janvier à Oran et à Mostaganem.- Ya Rab évoque le sacré d'une manière ou d'une autre. Comment avez- vous adapté ce texte malgré sa difficulté tant philosophique que politique. Un texte ouvert à toutes les interprétations 'Ya Rab fait partie d'un projet d'écriture défendu par Ali Abdelnabi Zaïdi avec qui j'ai travaillé pour d'autres pièces. J'ai pris ce texte, car cela obéit à ma volonté de présenter des spectacles audacieux et provacteurs. Des spectacles qui interpellent le public et qui les invitent au dialogue et à la réflexion. Je refuse les spectacles doux qui n'apportent rien de nouveau. J'ai pris du texte ce qui est convenable au spectacle. Après lecture, j'ai préparé une conception de mise en scène. J'ai abandonné certains passages qui ne s'inséraient pas dans cette conception.- Il y a de l'aventure dans cette pièce. Le prophôte Moussa est sur scène malade, Allah est directement interpellé par une mère...Dans nos pays arabes, il y a un tabou autour du sacré. Il nous est interdit de débattre de ce genre de sujets. Je suis musulman et je connais ce qui est toléré et ce qui ne l'est pas dans la religion. La société interdit, parfois, des choses par sa propre jurisprudence. Je pense que chaque être humain a le droit de débattre avec Dieu, Lui parle comme l'ont fait les Prophôtes et les Envoyés. Ils Lui ont demandé des choses et leur a répondu. Dans la pièce, le personnage de la mère (Souha Salem) interpelle Dieu et lui propose même un troc.Cette mère se sent proche d'Allah et donc se permet de discuter avec Lui directement. Elle n'est pas en train de commettre un outrage. Je crois à l'existence de Dieu. Il est donc de mon droit de Lui demander d'intervenir. Comme je le fais pour mon père à la maison lorsqu'un de mes frères me fait mal. Et comme je le fais pour le président de la République. Allah est le président de la République de l'univers. Nous avons donc le droit de lui demander ce qu'on veut.- Vous avez démarré votre spectacle à partir d'une scène du film de la Libanaise Nadine Labaki, Hala lawine (Maintenant, où vas-t-on) sur le duel des femmes. Des femmes qui ont tout fait pour éviter l'affrontement entre les hommes. Pourquoi le choix de ce long métrage 'J'aime bien l'intertexualité, prendre d'autres expressions artistiques pour nourrir mes spectacles. Mais le choix doit se porter sur des éléments qui obéissent au contexte du spectacle. Je voulais dès le départ faire de Ya Rab un spectacle universel. Après des recherches, j'ai trouvé que cette scène du film de Nadine Labaki répondait le mieux à la vision que je voulais donner au début du spectacle. Le film est libanais mais évoque par extension la situation de tous les pays arabes- Vous avez justement beaucoup travaillé sur l'image. Des phrases étaient écrites sur support vidéo pour expliquer ou compléter le jeu sur scène...C'est mon style. Je travaille sur l'écriture à l'intérieur du spectacle et je considère la langue comme un outil de mise en scène comme la lumière, le comédien ou la musique. J'éloigne parfois les éléments du décor pour les remplacer par la langue. J'écris sur écran en interpellant le spectateur : «Imaginez que telle chose va arriver...»Lorsque le spectacle se déroule dans une chambre, j'évoque les autres pièces de la maison par l'écriture sur support visuel. Je dis par exemple, que dans telle pièce, il se passe ceci... J'ai eu recours à cette technique dans tous mes spectacles, cela m'évite d'aller vers les mises en scène classiques et mettre les spectateurs devant un jeu qui peut être agréable. Un jeu auquel le public adhère facilement.- Vous interpellez surtout l'imagination du spectateurC'est une nouvelle méthode pour établir une interactivité avec les spectateurs. Nous avons pris habitude de voir le comédien tendre la main au public, jeter de l'eau dans la salle ou briser le quatrième mur. A mon avis, le meilleur moyen d'obtenir une réaction du public est de lui offrir 50% du spectacle et de le laisser imaginer l'autre moitié. Je lui propose de voir un comédien sur scène, lui laisse le soin d'imaginer une table. Je lui propose une fenêtre, à lui d'imaginer ce qu'il y a dehors... Je suis metteur en scène même dans l'imagination de ceux qui regardent la pièce en utilisant les images cumulées !- Et dès le début, vous avez proclamé, à travers l'écran, que la pièce Ya Rab ne se déroule qu'en dix minutes...Le spectateur a le droit d'interpréter ce qu'il voit sur scène comme il veut. La minute, celle calculée d'après le temps réel de la salle, était de presque quatorze minutes. C'est donc une longue minute. Je travaille sur le temps paralysé, celui que nous vivons actuellement. Dans la pièce, le prophôte Moussa symbolise une institution religieuse aujourd'hui malade. Moussa est retraité, poursuit des soins et son bâton n'a d'autre miracle que de lui organiser ses rendez-vous médicaux.J'ai essayé de montrer Moussa dépouillé de sa coranité (du Coran) et de son histoire cultuelle. Moussa est dans son histoire humaine. De nos jours, les institutions religieuses vivent selon un rythme lent et routinier, alors que nous vivons une époque rapide. Nous essayons un tant soi peu d'aider ces institutions religieuses pour qu'elles-mêmes nous soutiennent et nous sauvent !- Le bâton est d'ailleurs symbolisé par une infirmière habillée entièrement en blanc (Zaman Rabi'e). Une infirmière qui ne prononce aucun mot...Dans le texte original, le bâton de Moussa n'a pas la forme humaine. J'ai changé pour justement m'éloigner du Moussa historique, car je ne veux pas cibler le prophôte Moussa. Pour moi, le personnage de Moussa représente l'homme capable de miracles, l'homme qui a divisé la mer en deux, au moment, où aujourd'hui, les Arabes se noient dans la mer, fuyant les drames au Moyen-Orient. Donc, quand je convoque Moussa, je ne convoque pas un culte, mais un homme-providentiel. Sur scène, Moussa est malade. Son bâton est une infirmière qui ne peut pas scinder la mer en deux ou se métamorphoser en serpent.Le temps de cet homme malade et de son bâton est lent. Il lui demande à moment donné de sécher la mer pour sauver les enfants. Le bâton ne se rappelle pas d'avoir fait cela par le passé en raison des falsifications cumulées au fil de l'histoire. Le temps des miracles est révolu. Nous vivons l'époque de la maladie.- Dans le spectacle, les premières minutes étaient lentes, puis se sont accélérées. Pourquoi 'Au début, Moussa parlait avec la mère dans le temps lent. Lorsque Moussa commençait à oublier son histoire, comme nous l'avons nous-mêmes oublié, les temps se sont mélangés. Moussa ne se rappelait plus ce qui est arrivé aux autres prophôtes, cela lui a valu de la moquerie.Il ne s'agit, bien entendu, pas du Moussa le prophète, mais de l'Institution religieuse qui a mélangé l'histoire d'une manière curieuse. A un moment donné du spectacle, Moussa a décidé de devenir un être ordinaire, de retrouver son humanité. Il a alors enlevé sa tunique, celle de l'Histoire et de la Révélation, et est entré dans notre époque. D'où l'accélération des minutes. Il est devenu comme nous, incapable de changer les choses...- Vous avez donné un sous titre à votre pièce, Al ardhou al bared (Le spectacle froid). Aviez-vous peur que le spectateur soit chaud 'C'est vrai, le spectateur était chaud. J'essaie toujours de m'adresser à ce spectateur à partir d'un angle différent. Le spectateur arabe, la personnalité arabe, est de nature réactive, croit aux discours bruyants, aux sentiments débordants, au mouvement... Une personnalité vivace et troublée. J'ai tenté de faire une lecture de la douleur qui traverse la personnalité arabe. Une douleur qui remonte à très longtemps et qui est continue.Cette personnalité a été anesthésiée tellement elle a subi la souffrance, est devenue froide, insensible. En psychologie, on sait qu'un grand choc provoque une paralysie. Les petits chocs peuvent être suivis de fuite, de cris...Nous sommes aujourd'hui devant un grand choc, donc nous sommes figés, paralysés. Le personnage de la mère est resté assis sur une chaise pendant cinquante minutes de la pièce. Je travaille sur l'âme du comédien plus que sur son corps.Donc, je veux parler de notre froideur devant ce qui nous arrive, devant les drames qui nous entourent. Nous nous sommes habitués à cette situation. La routine s'est installée. La mort d'un proche ne nous fait plus réagir. Après quatre ou cinq catastrophes, on s'habitue, on ne crie plus, on devient indifférent ! Le spectateur est chaud mais il est devant une pièce négative, paralysée. Cela va lui faire sentir qui est lui même figé dans la salle.- Ici, à Oran, la pièce Ya Rab a commencé avec une projection vidéo en dehors de la salle, dans le hall du Théâtre régional Abdelkader AlloulaJe voulais justement préparer le public au spectacle. Il était nécessaire de marquer une étape intermédiaire pour passer d'un univers à un autre. C'est une manière de préparer le spectateur et lui «ôter» sa vivacité. Il entre en salle préparé psychologiquement, déjà troublé. Mais, si on laissait le spectateur passer d'un marché ou d'une belle maison vers la salle, la pièce serait inaccessible pour lui. Il ne pourra pas s'y adapter.- Comment la pièce Ya Rab a-t-elle été reçue par le public et la critique en Irak 'En Irak, la pièce a divisé les rangs. Une partie de ceux qui ont vu Ya Rab ont estimé que nous avons dépassé des lignes rouges et que nous ne devions pas le faire. Ce n'était pas l'avis de l'autre partie. Selon ceux qui ont apprécié le représentation, la pièce interpellait les gens de la religion qui ont oublié leur mission.D'après eux, la mère a le droit de faire des requêtes à Dieu comme Sayida Meriem ou le prophôte Aissa l'avaient fait auparavant. Tous les prophôtes et Envoyés ont interpellé Allah. Il n'est pas interdit de faire des demandes au Créateur. Nous faisons la prière chaque jour, suivies de dou'a... Nous sommes au début de notre projet artistique et nous savons que nous allons faire face à des réactions d'hostilité dans les pays arabes.Notre ennemi est en fait le fanatique-terroriste. Un ennemi audacieux qui fonce vers la société. Nous devons être aussi audacieux que lui pour l'affronter. Le théâtre ne doit pas avoir peur. Un équilibre doit être trouvé entre l'intellectuel qui est au théâtre et le terroriste. Notre discours doit être courageux pour lui tenir tête, lui répondre.- L'auteur de votre pièce dit justement que le théâtre arabe doit dépasser ses craintes, aller sur des terrains difficiles...Bien sûr, mais je suis contre que le théâtre se transforme en une tribune. Mais en tant que citoyen arabe, la situation actuelle m'impose à faire preuve d'audace. Cet environnement doit être reflété par le théâtre. Après la Deuxième Guerre mondiale, le théâtre des pays qui ont participé à la boucherie s'est radicalisé en critiquant tout sur son passage, remettant en cause tous les croyances...Je ne dis pas qu'on aille vers cela, mais ce que nous vivons aujourd'hui doit se retrouver dans ce que nous faisons au théâtre. Je ne veux pas voir une pièce dans un pays arabe éloignée de nos réalités dures. Ici, au festival du théâtre arabe, ceux qui ont vu la pièce Ya Rab savent que ça vient d'Irak, ils ont retrouvé l'atmosphère irakienne... Je ne dis pas que je suis un ambassadeur, mais en tant que metteur en scène, je suis natif d'un climat, d'un bruit qui m'entoure et qui doit être exprimé sur les planches...- Et comment évolue le théâtre actuellement en Irak 'Le théâtre irakien fait face à une grande épreuve. Une épreuve difficile, celle de la rue. Tous les hommes de théâtre arabes connaissent la même situation. La rue arabe regorge de drames qui peuvent nourrir le théâtre. Ce qui complique la tâche des dramaturges, car comment interpeller un spectateur qui vit tous les jours des tragédies. C'est un grand défi. En Occident, la rue est calme. Cela facilite la tâche aux metteurs en scène de proposer ou d'essayer de nouvelles idées. Chez nous, les choix sont compliqués. Nous devons au moins à la hauteur de ce que vit le spectateur en dehors de la salle...
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