
La pièce Koul chi ân abi (Tout sur mon père) questionne l'Histoire contemporaine du Maroc.Le spectateur de la pièce Koul chi ân abi (Tout sur mon père), du Marocain Bousselham Daïf, sort avec beaucoup de questions dans la tête. Le spectacle est construit autour de la forme du cercle. Le cercle du temps, le cercle de l'Histoire, le cercle de la vie, le cercle des questions sans réponses, le cercle des rêves inachevés ! Bousselham Daïf, qui s'est fait connaître au Maroc avec la pièce Ras el hanout (Mélange d'épices) en 1999, a lu et adoré le roman de Mohamed Berrada, Loin du bruit, près du silence (il est connu pour être un grand lecteur) au point de l'adapter pour en faire une pièce.«L'adaptation et le passage du roman à la scène est quelque chose d'important pour le théâtre. Le texte de Berrada m'a provoqué par les questions qu'il pose. Il est porteur d'une matière dramatique dense. Il fallait encore condenser cette matière pour la porter sur scène. Le metteur en scène n'a pas le même espace temporel que le romancier.Berrada a apprécié le spectacle parce qu'il a trouvé une écriture parallèle à son roman. La pièce théâtrale ne doit pas expliquer le roman, mais doit être l'expression de l'idée essentielle du texte, traduite sur les planches», a souligné Bousselham Daïf lors d'une rencontre avec les journalistes à l'hôtel Le Méridien. Bousselham Daïf a travaillé par le passé sur des textes soufis et sur l'œuvre du romancier japonais Yukio Mishima, La musique.Koul chi an abi, présentée jeudi soir au Théâtre régional Abdelkader Alloula d'Oran, à la faveur de la compétition au 9e Festival du théâtre arabe, raconte le Maroc de ces soixante dernières années, depuis la période coloniale française jusqu'au début des grands bouleversements dans les pays arabes à partir de 2011. Elle pose une foule de questions sur le sens de l'Histoire, du travail politique, du rapport à l'autre, de la faillite des élites, des luttes entre marxistes et islamistes à l'université, des syndicats d'étudiants, de la société civile, de l'inaction des partis, de la course aux postes, du chômage des diplômés, du mariage traditionnel, du poids des coutumes, de la modernité, de l'autorité parentale...Chaque période historique porte son lot de questionnements, posés parfois sous forme de conflits, à travers quatre personnages, à égalité de sexes. Il y a aussi des doutes, des remises en cause, des hésitations, des erreurs. Au début du spectacle, après des moments de silence, les quatre personnages qui n'ont pas d'âge, partagent la lecture d'un texte pour mettre dans l'ambiance le public et présenter le contexte socio-politique marocain. Il est question aussi de déchirements entre modernité et tradition. «Je ne vais pas changer. Car un tronc d'arbre qui reste dans l'eau ne deviendra jamais un crocodile.Ceux qui font des sit-in ne peuvent pas imaginer une époque où le rêve était interdit ici», dit Toufik Sadki (Saïd El Hrassi). Le rapport à l'ancienne puissance coloniale est évoqué à travers Toufik Sadki et Salah Al Raji (Rachid Adouani) aux points de vue opposés. Le paradoxe est que Salah Al Raji, militant socialiste, opposant, hostile à l'influence de la France, part en exil à Paris. Et la fille de Toufik Sadki (Zineb Najem), celui qui défendait «la France des lumières», se marie avec un Français. «Est-il circoncis 'Est-il musulman '», demande le père. «Le Maroc a souffert d'une crise cardiaque», a lancé Nabiha Smaan (Wassila Sobhi). Nabiha passe au mixeur des tomates, boit un peu de jus et évoque les désirs féminins, sans voile. Le rapport à l'homme est évoqué d'une manière déroutante. Il y a de l'ironie et de l'humour acide dans la pièce de Bousselham Daïf. Il y a aussi de la critique politique soigneusement distillée à travers des dialogues tracés presque au crayon. Les mots chez ce metteur en scène intelligent portent parfois une double, voire une triple, signification.La scénographie dynamique de Amine Boudrika, construite autour du blanc et des costumes partagés entre noir, rouge et blanc, relance les dialogues, complète le propos, intensifie les moments dramatiques et fait oublier parfois les petites lenteurs narratives. «La narration existe dans le théâtre, mais elle est différente des romans. Le présent est la mémoire de demain. Il est du rôle du théâtre de se poser des questions. On évoque l'Histoire du Maroc, mais cela peut concerner l'ensemble des pays arabes. Il s'agit de la transition démocratique, de l'identité, du rapport à la langue, de la relation avec l'autre...», a relevé Bousselham Daïf lors du débat avec le public après le spectacle.Le metteur en scène a fait appel à de la musique gnawie et parfois à de la musique sacrée pour assurer des transitions douces sans rompre le charme esthétique dans un spectacle au rythme régulier. Un rythme qui capte l'attention du spectateur du début jusqu'à la fin. Le passage d'une scène à l'autre se fait parfois selon la technique du scénario de film, «extérieur nuit, intérieur jour» ou le contraire. Cela peut s'expliquer par le fait que le texte, à l'origine, ressemble à un film d'événements.A un moment, le spectateur pense que la pièce est terminée. Les quatre personnages commencent à parler avec le metteur en scène qui donne des directives sur la prochaine scène relative au Maroc des années 1990. «Cela a eu lieu dans l'avant ou dans le post-modernisme», lance un comédien. Une manière pour Bousselham Daïf de se moquer quelque peu des concepts théoriques relatifs aux études et analyses sur les arts dramatiques. «Le spectacle théâtral est une sensibilité, un goût, une sensation, un plaisir et un partage. Avant d'être une technique, le théâtre est d'abord une rencontre humaine», a-t-il souligné.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Fayçal Métaoui
Source : www.elwatan.com