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La question du samedi



La question du samedi
A quoi sert le vent ' Le vieux Mahmoud sourit encore affectueusement à son petit-fils qui venait de lui poser la question. Comme toutes les fois où il n'a pas de réponse précise à une question, il est embarrassé mais il sait qu'il va s'en sortir avec une majestueuse pirouette.Ce n'est pas sûr qu'elle soit convaincante mais les enfants ne demandent pas toujours à être convaincus. Ils attendent surtout d'être émerveillés.Et ça, le vieux Mahmoud le sait parfaitement. Il se rappelle alors tous les mensonges, parfois grossiers, qu'il avait racontés à ce petit et à d'autres enfants de sa grande famille.Il sourit encore plus largement en se rappelant comment les gamins ont tout fait pour lui faire croire qu'ils le croyaient, de peur d'offenser leur papi adoré.Dans la foulée, il lui est également revenu en tête son effort d'ingéniosité pour leur? faire croire qu'il était convaincu qu'ils? étaient convaincus. «Si» Mahmoud a déjà la tête qui tourne en remontant ce jeu un peu puéril. Ça lui en coûte physiquement mais il a besoin de ça pour vivre. A quoi sert le vent ' Aymen n'est pas du genre à renoncer face à une petite hésitation de son grand-père qui, il le sait, ne résiste jamais à ses sollicitations.Le vieux Mahmoud remonte alors le temps, loin, très loin. Quand il avait l'âge de son petit-fils, on ne posait pas trop de questions. Les temps étaient durs et les questions un caprice de riches auquel il n'avait pas accès.Quand le vieux Mahmoud était gosse, on se «battait contre la vie». Une formule lapidaire et désespérée mais tenace pour dire qu'il fallait la gagner, la vie. Alors il se rappelle que lui aussi a eu un grand-père.Non, il n'a jamais osé lui demander à quoi sert le vent. D'abord, parce que rien autour de lui ne lui faisait croire qu'il était pauvre et les questions sont un privilège de nantis.Ensuite, parce qu'à son époque, les grands-pères étaient beaucoup moins affectueux que maintenant. Trop austères et ignorants pour répondre aux questions savantes, trop coincés pour trouver des mensonges sympathiques susceptibles de satisfaire la curiosité mal placée de leur progéniture.Il n'a pas posé de questions mais il se souvient qu'on parlait du vent. C'est qu'à l'époque, le vent faisait partie de la vie. D'abord, parce qu'il menaçait la vie.Quand il soufflait fort, il détruisait entièrement ou en partie les toits de chaume, cassait les arbres, empêchait de conduire le maigre troupeau vers les pâturages et de travailler dans les champs. Le vent, on le voyait de manière beaucoup plus terre à terre et on en parlait de longs soupirs désespérants.Mais un jour quelqu'un a osé poser la question. Non ce n'était pas un gamin de son âge mais un adulte qui avait gagné le droit de s'interroger, à la sueur de sont front.Il a labouré, il a gardé les chèvres, il a coupé du bois et il a colmaté les brèches dans une maison régulièrement sinistrée. Alors un jour, il a dit sur le ton de la bravade : à quoi sert le vent 'Le vieux Mahmoud se rappelle aussi la réponse de l'érudit de la tribu : sans le vent, le blé aurait un goût amer. Et puis, celle-ci : c'est le vent qui tire les épis de la terre, pour grandir.Alors, le vieux Mahmoud regarde triomphalement Aymen dans les yeux et pour une fois, il n'avait pas besoin de lui mentir. C'est du moins ce qu'il croit.Slimane Laouari


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