«Le gouvernement
de l'homme par l'homme, sous quelque nom qu'il se déguise, est oppression.»
Pierre Joseph Prudon
Quand, une entité
administrative de souveraineté, tourne le dos à sa profondeur territoriale,
elle ne fait qu'exacerber les tensions sociales générées souvent, par l'absence
d'anticipation dans l'acte de gestion quotidien. Barrer les routes par des
herses de fortune et des pneus enflammés, n'est pas moins qu'un appel de
détresse. On trouve couramment, sur les «barricades», des femmes et des
enfants, ce qui dénote déjà du tacite consensuel.
Il y a de cela, à peine quelques mois, la rue
bouillonnait à Médina(1). Elle venait d'apprendre que son projet de centre
universitaire de 8000 places pédagogiques, serait délocalisé au profit de
Assima (2), le chef lieu de wilaya. Vérité ou canular, seul l'avenir nous le
dira. Une instance scientifique locale, aurait rendu ex cathedra son arrêt,
arguant que la partie sud de la wilaya aura sa propre université, dès la
prochaine réorganisation territoriale ?! Annoncée pour bientôt par la vox
populi, celle-ci ferait changer inévitablement le statut administratif de la
vieille sous-préfecture érigée à la fin des années cinquante du siècle dernier.
La messe est ainsi dite ! Si, lors du gavage en projets du chef-lieu et de sa
périphérie, le motif invoqué tenait plus ou moins la route ; le statut de daira
ne permettant pas beaucoup d'ambitions, les administrés faisaient volontiers
preuve de patience et s'en accommodaient. Les considérants avancés présentement
s'inscrivent beaucoup plus, dans le registre de la pirouette que dans celui de
la rationalité. Il existe des dairas qui n'ont pas décliné d'autre statut que
le leur, pour devenir des sites universitaires. Est-ce de droit divin de
s'approprier les richesses de la communauté nationale pour en faire des acquis
irréversibles ? Et, ils le sont déjà ! La décentralisation débridée de
certaines décisions de portées socio-économique et culturelle, continuent
d'influer négativement sur de grands bassins de population rendus marginaux par
la seule volonté des hommes. Cette procédure de planification a, d'ailleurs,
scindé la circonscription territoriale, en Nord suréquipé et en Sud traînard
broyant du noir en se suffisant de son exotisme. Ce «wilayo-centrisme», ne date
pas d'aujourd'hui, il remonte aux années 80 où la population qui s'est,
légitimement, sentie lésée par le découpage administratif de 1974, a manifesté
son souhait de se libérer de l'emprise d'un chef-lieu vorace. Les chances
d'envol économique étaient sensiblement égales, aussi bien pour l'une que pour
l'autre agglomération. Malheureusement, c'était compter sans les relents
grégaire et émotionnel de certaines chapelles.
La grogne a
atteint son paroxysme en 1989, lors de manifestations populaires où la
revendication de changement de statut administratif était portée, autant par le
prospère négociant que par le chômeur ordinaire. Tout le monde avait compris
que l'amélioration des conditions socio économiques et la promotion culturelle,
passaient indubitablement par la promotion administrative. Il faut reconnaître
que les us de la machine bureaucratique, n'étaient pas faits pour influer sur
les intimes convictions. Les élus, légitimes représentants de ces multitudes,
ne feront pas mieux en matière de perception des pulsions de leurs mandataires,
encore moins, en les restituant fidèlement aux décideurs. Temporairement
apaisées par des promesses non tenues, ces revendications se sont exacerbées
par le comportement de commis de l'Etat et mêmes d'élus au niveau du chef-lieu,
s'exerçant à la moindre occasion, à la raillerie et aux attitudes humiliantes.
On a même affublé, la «nouvelle wilaya», d'une numérotation nationale virtuelle.
La déception s'est transformée au fil du temps, en résignation en dépit de la
récente dynamique de développement que tentent d'imprimer, les autorités
locales actuelles. La béance du hiatus entre les deux entités géographiques,
créée par l'artifice du déni, est telle, qu'il sera difficile à toute bonne
volonté de la combler. Et s'il fallait illustrer la situation à laquelle ont
abouti certaines décisions d'apparence anodines et relevant du fonctionnement «
normal» d'une structure de souveraineté, en voici quelques illustrations. En
juillet 2006, la commission de l'industrie de l'Assemblée Populaire de Wilaya,
a approuvé la création d'une deuxième zone industrielle. La nouvelle zone de
426.275 m2 couvrira la partie nord du chef lieu. Oui ! la partie nord de la
commune du chef- lieu. Assima, commune chef-lieu d'une wilaya qui couvre 47
communes dont près de 40% gravitent autour de Médina est, évidemment, la moins
déshéritée pour bénéficier d'une telle largesse. La dernière agglomération se
contentera d'un passé touristique effiloché et d'une agriculture de
subsistance, même son marché de gros en fruits et légumes annoncé depuis
longtemps, n'a pas encore vu le jour.
Pour revenir à
cet «innocent» et énième petit investissement, la nouvelle zone industrielle,
phagocytera 8,17% de l'enveloppe globale du programme inscrit, dans le cadre du
plan de développement dit des Hauts Plateaux pour la wilaya. Est-il rationnel
et équitable de consacrer plus de 10% d'une enveloppe financière destinée à
près de 1 million d'habitants à une aire qui recevrait 78 lots d'éventuels
investisseurs ? Cet investissement a créé une irrésistible attractivité de la
nouvelle zone par un phénomène d'aspiration de certains projets privés qui
pouvaient absorber des dizaines de désoeuvrés dans des communes moins loties.
Ce paradoxe a été généré par la disponibilité in situ de grands débits
d'énergies gazière et électrique ; faut-il noter au passage, que cette
coïncidence ne saurait relever du fortuit ? L'exemple le plus illustratif,
selon des sources dignes de foi, serait l'implantation d'une usine de rond à
béton dont l'investisseur n'avait d'autre choix que de se plier à la contrainte
énergétique. L'unique et probable exception est sans nul doute la cimenterie
dont l'implantation ne pouvait, impérativement, répondre qu'à la proximité du
gisement de marne. Un ancien membre de cette auguste assemblée se rappelle
encore qu'à la création de cette nouvelle wilaya qu'on se plaisait à appeler
«fatia», le souci de chacun des membres était, «d'arracher» un projet pour
chacune des communes, à l'effet de les soutirer progressivement de
l'enclavement et du sous équipement. S'il fallait encore des pôles économiques
ou éducatifs pour la wilaya, la commune de… aurait été plus indiquée, de par sa
position géographique axiale et son atout aéroportuaire (Aérodrome ) et qui
n'est, actuellement, d'aucune utilité. A ce propos, on vient d'apprendre qu'un
nouvel aérodrome est prévu pour le chef-lieu de wilaya distant du premier, de
quelques kilomètres à peine. Cette réplique, «tuera» à jamais l'actuelle
infrastructure. Quant aux moyens de transport, le chef lieu vient être relié à
la capitale par autorail ignorant superbement la profondeur territoriale. La
ligne de Constantine, récemment inaugurée en grande pompe, a été «ajournée»
pour insuffisance d'affluence.
De toutes les
wilayas du pays, celle qui nous intéresse aujourd'hui, se distingue par son
particularisme bicéphale. Ses deux centres urbains d'égale importance
démographique au départ, se disputaient sainement le leadership local. Médina
en pôle position de par sa situation géographique centrale, traversée par deux
routes nationales, vit un marasme socio économique imposé par la posture
statutaire dominante de Assima. Le déséquilibre a commencé lors de la création
de la première zone industrielle au chef-lieu. Il est d'ailleurs rapporté dans
la même session (APW) que cette zone industrielle a bénéficié de 200 millions
de dinars pour sa bonification en 1998 sans résultat d'ailleurs. La dramatique
déstructuration de la famélique zone d'activité de la deuxième agglomération a
été, par contre, sans appel. La création du centre universitaire devenu
université avec ses 12.000 places pédagogiques, a creusé davantage l'écart. Ce
déséquilibre sera plus criard avec le nouveau campus universitaire de 20.000
places pédagogiques. Véritable pôle économique, il absorbera à lui seul la
population désoeuvrée du chef lieu de wilaya. Il consommera des biens et
services équivalents à ceux d'une ville moyenne. L'Agence de l'Emploi locale de
Médina, aurait enregistré au mois de janvier, près de 15.000 postulants dont
une grande majorité de diplômés. Décidément l'aisance financière du pays a
ouvert de nouveaux appétits, jusqu'à inscrire des projets répétitifs. Tout
observateur impartial, remarquera à loisir que cette implantation confortera
l'étudiant des environs immédiats du chef-lieu dans son confort d'externe en
condamnant l'étudiante du sud de la wilaya au pensionnat, avec ce qu'il
implique comme désagréments et dérives. Que l'on ne se méprenne surtout pas sur
nos intentions, celles-ci, ne sont ni bellicistes ni séparatistes. Elles ne
participent que du souci de justice humaine et d'équité sociale. Les rancoeurs
croissent dans le lit de l'iniquité, surtout quand celle-ci élude les appels
qui fusent çà et là et de manière lancinante. Les mêmes observations peuvent
être formulées sur le plan régional. Il est remarquable à ce titre, que l'on
relève les mêmes scories qui ont émaillé la planification administrée locale.
Il est aisément décelable, que la densification infrastructurelle d'une région
est une véritable injure au dénuement de l'autre, pourtant voisine et de même
configuration socio-culturelle.
Sans intention
délibérée de remettre en cause les études prospectives supposées adosser ces
réalisations, celles-ci ne peuvent être sereinement opposées au raisonnement de
l'usager habituel. Dès que l'équilibre est rompu, aucune circonvolution
cérébrale, ne peut résister au bon sens rural d'essence pastorale. Malgré les
bouleversements sociétaux induits par l'éducation et la communication, surtout
satellitaire, la planification administrée continue, en toute bonne foi de
sévir. Nous savons, par avance, que d'aucuns seront tentés d'opposer à nos
propos, une profuse nomenclature de projets destinés à la partie sud de la
wilaya. S'il est vrai que les enveloppes budgétaires sont souvent conséquentes,
il est tout aussi vrai que les choix économiques sont aux antipodes des besoins
exprimés par de larges franges de la population à savoir : une activité
économique à même de générer des richesses durables. Malheureusement, ce n'est
pas le cas ; il ne s'agit le plus souvent que de réalisation de logements
sociaux à concours définitif ou d'aménagements urbains. La ville nouvelle de
Médina, en dépit du nombre impressionnant d'unités d'habitat réalisées, présage
de la naissance d'un faubourg urbain à la lisière de la marginalité. Le
président de la République a, lui-même, stigmatisé cette urbanisation, qu'il a
qualifiée à juste titre, de bombe à retardement. Les dérives socio urbaines
observées jusque là dans les métropoles du Nord, essaimeront dans les Hauts
Plateaux, jusque là relativement épargnés si ce n'est déjà fait. La centaine de
logements dits «Cnep», réalisée depuis près de quinze ans est livrée jusqu'à ce
jour aux aléas de la dégradation. Le citoyen qui souffre de promiscuité, ne
pourra jamais admettre le motif fut-il d'ordre légal, qui fait que ces
logements demeurent inoccupés. La passivité de la machine bureaucratique,
entame invariablement son crédit. En ce qui concerne le côté culturel et
sportif, le marasme est plus que chronique. Medina qui disposait de deux salles
de cinéma, dont l'une était des plus anciennes salles du pays et d'un
hippodrome dans le turf était connu dans toute la région, n'existent plus
depuis les années soixante du siècle dernier. Le sport équestre a depuis
longtemps quitté la mémoire de la ville et ne constitue plus qu'un souvenir
étriqué de quelques anciens. L'immense vivier culturel, à défaut de Maison de
la culture, végète dans des lieux inappropriés relevant plus de l'initiative
privée que publique. Les repères culturels de la cité, sont lamentablement
translucides. La place publique, jadis ouverte et aérée, est présentement mitée
par de hideuses bâtisses et un marché informel faisant dans le commerce de
bazar. Impuissants, les commerces légaux geignent sous l'emprise d'envahissants
étals hétéroclites ; ils espèrent encore, le sursaut salvateur de l'Autorité.
Célèbre par ses
atouts naturels, Médina, ne constitue actuellement qu'un faire-valoir de
visites beaucoup plus protocolaires pour chancelleries étrangères, qu'un
véritable pôle touristique attractif. Hormis son célébrissime hôtel sauvé in
extremis par le groupe El Djazair, les autres, tombent en ruine sous la déprime
générale des initiés, le cÅ“ur gros comme çà ! Grosse agglomération
urbaine(130.000 hab), la cité dont la population dépassait en 1974, celle du
chef-lieu, est soumise en matière de transport au diktat des taxis et des
clandestins. Aucun transport en commun urbain, à part une poignée de vieilles
guimbardes dont la date de «péremption» est largement dépassée. Le chef-lieu
par contre, est triplement chanceux, il dispose du transport en commun
communal, du transport urbain à l'instar des grandes métropoles et du transport
universitaire. Même les entités nationales, à l'exemple d'Air Algérie, ne
dérogent pas à la règle du centrisme wilayal. Son agence, l'une de ses plus
anciennes représentations locales, a été sacrifiée en dépit de l'importante
communauté expatriée et par conséquent son chiffre d'affaires florissant.
L'intention du planificateur national n'a jamais été de suréquiper les
agglomérations à statut de chef-lieu, mais les bassins de population en tenant
compte de la densité démographique érigée en norme arithmétiquement neutre.
Sans cette perception, les équilibres souhaités s'inscriront beaucoup plus dans
la virtualité statistique que dans le vécu au quotidien des composantes
sociales locales. L'approche de planification qui n'a pas encore tenu compte
des besoins sociaux spécifiques aux groupements humains, ne fera que retarder
les frondes qui se suivront et ne se ressembleront pas. La dérive, dans ces
cas, ne pourra être qu'aventureuse. Le cas de Berriane dont les relents ne sont
pas qu'exclusivement communautaires, essaimera sous l'Å“il impavide de décideurs
qui n'auront pas su percevoir au moment opportun, les signaux annonciateurs du
désordre annoncé.
(1) et (2) noms
fictifs de cette vielle cité médiévale et de son siège de wilaya
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com