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La mémoire coloniale en partage



La mémoire coloniale en partage
Outre les projections, une rencontre autour des liens entre cinéma et mémoire s'est tenue hier à la salle El Mouggar. Ahmed Bedjaoui, qui a traité de ce rapport, à la fois évident et complexe dans son dernier livre, n'y va pas par trente-six chemins. « Tout ce qui a été produit en Algérie, y compris les films sociaux, ont un rapport direct ou indirect avec la mémoire », a-t-il affirmé. Pour ne pas prendre comme exemples que les deux films produits ces derniers mois en Algérie, « L'Oranais » de Liès Salem, et « Crépuscule des ombres » de Lakhdar Hamina, l'un et l'autre ont pour matière l'histoire durant la période coloniale ou ses implications. Un film ou un documentaire exhibe toujours des souvenirs ou s'appesantit sur des événements ou des faits passés qui concernent tantôt une personne, tantôt un groupe. On ne compte plus, chez nous ou ailleurs, les films qui relatent des batailles, des itinéraires de personnages historiques ou humbles. Ahmed Bedjaoui n'a pas manqué, au passage, de rappeler son admiration pour Assia Djebbar et Azzedine Meddour qui ont su faire et subvertir les archives. Le cinéaste vietnamien lam Lé, dont les ?uvres tournent toutes autour de la mémoire tourmentée de son pays natal, a estimé, de son côté, que « notre histoire est souvent écrite par les vainqueurs. Nos films doivent servir à faire acquérir une identité aux jeunes issus des pays décolonisés qui vivent en Occident. Ils doivent être également un outil pour contrebalancer des discours marqués par la partialité et l'occultation ». Le cinéma peut être le vecteur d'autres versions de l'histoire, celle des vaincus qui comme celle du lion de la légende fut toujours écrite par les chasseurs. Le cinéaste vietnamien a expliqué comment son pays fut une sorte de laboratoire où l'armée coloniale française avait inventé certaines méthodes comme la gégène en 1948 qui sera expérimentée plus tard à large échelle en Algérie. Il citera aussi les bombardements au napalm. Idrissou Mora Kpai, cinéaste originaire du Bénin mais vivant en Allemagne, s'est intéressé de près aux mémoires imbriquées des pays colonisés. Il a raconté comment des rencontres en Algérie, au Vietnam et en France lui ont permis de comprendre notamment le cas des soldats des pays africains (Maroc, Sénégal ou Algérie...). Par quels mécanismes ils se sont retrouvés sur des terrains où d'autres peuples qui vivaient sous le joug se battaient pour leur indépendance. « On parle certes des montants de la retraite, de la participation des colonisés à la Première ou la Seconde Guerre mondiale parce qu'on estime qu'ils étaient du bon côté, mais le reste est encore occulté ». En Algérie, peu de films ont traité de la question, hormis peut-être « Fleur de lotus » de Amar Laskri et « Camp Thiaroye », une coproduction algéro-sénégalaise. Fouad Souffli, l'ex-directeur des Archives nationales, qui a collaboré avec des cinéastes pour l'élaboration des scénarios, a plaidé pour une histoire par le cinéma qui, reconnaît-il, « a plus d'impact que les livres d'histoire barbants ». D'autres intervenants ont par contre plaidé pour préserver le côté spectaculaire et esthétique des ?uvres présentées au public. Les intervenants ont pointé du doigt les défaillances des télévisions nationales, les difficultés d'accès aux archives et le poids des pouvoirs politiques dans la construction du récit national. Malgré de réelles avancées, qui selon Bedjaoui, « se sont déjà traduites par de belles productions comme celles de Rachedi, William Klein sur le festival panafricain de 1969 », le chemin est encore long et nous devons « écrire aussi l'histoire d'une révolution qui a vaincu ». L'Algérie, comme le dira avec conviction et émotion Claude Ribb, qui a témoigné sur des souvenirs indélébiles sur la répression d'Octobre 1961 à Paris alors qu'il n'avait que sept ans. Il se dit engagé dans une ?uvre, lui qui se dit « fier d'être français » est un moyen de décoloniser l'histoire d'un pays qui a, selon lui, une relation schizophrénique avec son passé. L'engagement prend plusieurs chemins et diverses formes et le cinéma demeure l'un de ses étendards.


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