Oran - Revue de Presse

La limite à ne pas franchir pour les Démocrates



Depuis les travaux de 1928 de Frank Ramsey, les économistes ont accepté l'argument utilitaire que, dans une bonne économie, les retours sur investissement ne doivent pas être un multiple trop important inférieur à trois  du taux de croissance économique par habitant. En effet, dans une économie où les bénéfices des investissements sont élevés par rapport à la croissance, l'épargne et les investissements sont insuffisants.

En outre, cette idée a donné lieu à l'hypothèse solide que si dans l'ensemble une économie n'épargne et n'investit pas assez, le gouvernement doit aider à résoudre le problème en enregistrant des excédents et en n'aggravant pas la situation par des déficits qui épuisent les fonds d'épargne privée disponibles pour les investissements. C'est pour cela que la plupart des économistes font la chasse aux déficits.

Certes, les gouvernements ont besoin de provoquer des déficits en cas de récession pour stimuler la demande et juguler le chômage. De plus, nombre de dépenses publiques d'urgence sont bien acceptées en tant qu'épargnes et investissements nationaux. Franklin Delano Roosevelt n'aurait pu faire de meilleur investissement pour l'avenir de l'Amérique et du monde entier que de déclarer une guerre totale contre Adolf Hitler. De même, George H.W. Bush et Bill Clinton auraient dû admettre dans les années 1990 qu'une sorte de plan Marshall pour l'Europe de l'Est dans le cadre de la transition post-communiste aurait été un excellent investissement pour l'avenir de la planète.

Mais la règle veut que les gouvernements visent à l'excédent et non au déficit – les conseillers économiques de nombreux présidents américains ont été partisans de politiques budgétaires excédentaires hormis en période de ralentissement de la demande et de menace de récession. C'est certainement vrai pour les conseillers économiques d'Eisenhower, de Nixon, de Ford et pour ceux de George H. W. Bush et de Bill Clinton.

C'était aussi vrai pour les conseillers économiques de Reagan, dont certains ne croyaient pas sincèrement que les réductions d'impôts du début des années 80 généreraient de tels déficits (les noms de Beryl Sprinkel et Lawrence Kudlow me viennent à l'esprit). D'autres, comme Martin Feldstein et Murray Weidenbaum, ont compris les conséquences de ces réductions et ont été d'amers opposants bureaucrates, même s'ils ne s'exprimaient pas en public.

En fait, depuis la Seconde Guerre mondiale, seuls des conseillers économiques de George W. Bush ont brisé ce consensus. Ils sont peu nombreux, car soucieux de leur carrière de Républicains fidèles à la doctrine du parti, et ont donc pour priorité de dire aux politiciens républicains ce qu'ils veulent entendre (les noms de Josh Bolton et Mitch Daniels me viennent à l'esprit). Quant aux autres, leurs raisons de soutenir les politiques d'épuisement de l'épargne du gouvernement Bush restent un mystère ce n'est pas comme s'ils cherchaient à obtenir des privilèges ad vitam aeternam à la cafétéria de la Maison blanche ni comme si dire « oui » à George W. Bush leur ouvrirait des portes à l'avenir.

Leurs échecs pose un dilemme aux économistes démocrates anti-déficit qui s'efforcent de déterminer quelles politiques économiques conviendraient si Barack Obama devenait président. Ceux d'entre nous qui ont servi dans le gouvernement Clinton et travaillé dur pour remettre de l'ordre dans les finances du pays et transformer le déficit et excédent ont parfaitement conscience qu'après huit années de gouvernement Bush, la situation semble pire que lorsque nous avons débuté en 1993. Tous nos travaux ont été réduits à néant par nos successeurs dans leur quête de remporter la lutte des classes, en aggravant la répartition inégale des revenus américains.

Une chaîne n'est jamais plus forte que son maillon le plus faible ; et il semble vain de vouloir renforcer les maillons démocrates de la chaîne des conseils budgétaires quand les maillons républicains ne sont pas juste faibles mais absents. Les conseillers politiques des futurs gouvernements démocrates pourraient affirmer que la seule façon de lier les mains des Républicains et de les empêcher de lancer une autre offensive de polarisation des richesses consiste à creuser suffisamment le déficit pour les effrayer.

Il est possible qu'ils aient raison. Les politiques budgétaires génératrices d'excédent établies par Robert Rubin et compagnie durant le gouvernement Clinton auraient été très judicieuses pour l'Amérique si le successeur de Clinton avait été normal. Mais quelle politique budgétaire doit suivre un gouvernement démocrate lorsqu'il n'y a aucune garantie que les éventuels successeurs républicains seront « normaux » ? Voilà une question difficile dont je ne connais pas la réponse.

Malgré tout, il est indispensable de respecter un principe budgétaire. Les déficits assez importants pour conduire le ratio dette/PIB sur une pente montante explosive ne font pas que freiner une croissance économique de longue durée : à tout moment, l'économie peut se trouver confrontée à une catastrophe macroéconomique et financière immédiate. Il est possible qu'une position budgétaire plus belliciste ne soit plus envisageable pour les futurs gouvernements démocrates, et ne soit plus du tout judicieuse compte tenu des éventuels gouvernements successeurs. La stabilisation du ratio dette/PIB est donc la limite à ne pas franchir.

Traduit de l'anglais par Magali Adams

* Professeur d'économie à l'université de Californie à Berkeley



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