«Je me souviens comme si cela datait d'hier» de leur entrée à l'université.
C'était au milieu des années 1970.
Certains allaient jusqu'à se déchausser pour entrer en classe comme cela se faisait avant d'entrer dans une mosquée. En classe, ils croisaient même les pieds, s'asseyaient par terre, bien en face du tableau. Normal : ils arrivaient tout fraîchement des zaouïas où ils avaient appris le Saint Coran. Nous les reconnaissions de loin à leur tenue vestimentaire dans laquelle ils flottaient littéralement. Allez savoir pourquoi ils étaient toujours habillés deux tailles au-dessus de la normale. Mystère de la nature, le pantalon était toujours court quoique trop large. Pour l'anecdote, pour se moquer un peu d'un camarade qui portait un vêtement neuf qu'il venait d'acheter et qui nous demandait comment on le trouvait, on lui répondait souvent que c'était un vêtement d'«arabisant». Pareil pour celui dont les habits sont froissés : un vrai «arabisant», lui disions-nous !
Effacés, timides, toujours à l'écart ou groupés entre eux, ils évitaient tout contact avec les étudiants francophones. Quand nous prenions l'initiative de les approcher, ils rougissaient et ne savaient plus comment se tenir et encore moins comment parler. Très courtois cependant. Tolérants ' Oui, mais c'était nous, francophones, qui l'étions.
«Je me souviens comme si cela datait d'hier» que lorsqu'un élève, en vertu de ses mauvaises notes, était orienté vers une filière arabisante, il usait de tous les recours pour l'éviter. Certains avaient même astucieusement quitté le pays pour étudier une année à l'étranger puis revenir et s'inscrire de droit dans une filière francophone. D'autres avaient tout bonnement décidé de mettre un terme à leur scolarité. D'autres enfin, résignés, s'en cachaient.
«Je me souviens comme si cela datait d'hier» de nos activités culturelles. Les deux salles de musique étaient situées à 10 m à peine et dans le même couloir que la salle de prière. Après l'adhan, un des leurs venait nous demander très gentiment avec un sourire en prime de cesser la musique le temps de la prière. Ce que nous faisions avec plaisir. Après cela, il revenait nous voir, toujours avec le même sourire, pour nous dire que nous pouvions reprendre nos répétitions. C'était beau ; c'était notre islam, l'islam de nos aïeuls, l'islam algérien, limpide, dépourvu de toute suspicion politicienne. Cela c'est du côté forme.
Côté fond : absolument pas scientifiques, c'est tout naturellement qu'ils avaient investi les filières littéraires, sociologiques et autres juridiques. Ils étaient enseignés essentiellement par des Egyptiens qui leur distribuaient généreusement des 18,19 et même des 20/20 dans des matières où ces notes n'avaient à aucun moment existé chez les francophones qui suaient pour en décrocher la moyenne.
Bientôt, tout le monde sera «douktour» et personne ne saura rien faire.
Seulement, leur complexe d'infériorité allait croissant et hantait leurs esprits.
A défaut de débats qu'ils savaient perdus d'avance et de compétences à faire valoir, ils ne versent pas dans la critique car trop scientifique, mais dans l'insulte. Nous voilà illégitimes, parlant une langue étrangère qui de surcroît était celle du colonisateur. Le raccourci était vite trouvé. Nous sommes des auxiliaires de la France coloniale. Quelle honte !
Et comme le loup d'Alfred de Vigny, nous étions résignés à souffrir et mourir sans rugir.
Pour s'exprimer en français devant les caméras de télévision, le francophone commençait toujours par s'excuser du délit qu'il s'apprêtait à commettre : s'exprimer dans une langue étrangère. Or, lorsqu'on présente ses excuses à quelqu'un, il reste libre de les accepter ou pas. Puis, ne dit-on pas que celui qui s'excuse s'accuse ' Voilà la légitimité linguistique mise en avant et la compétence remise au placard.
La médiocrité a triomphé.
La voie est dégagée
Place aux arabisants
Belkhadem peut prospérer.
Le pays entier s'en ressentira.
Mais qu'importe '
Depuis, nous connaissons tous la règle des 49/51 mise en place par le régime pour accéder à des postes de haute responsabilité : culturellement intégriste à 49% et idéologiquement khobziste à 51% ; le tout étant 100% hallal. Dociles, maniables et malléables, ils seront les préférés d'un pouvoir qui les contentera de vivre une vie végétative à l'état le plus pur.
Entre-temps, les penseurs du pays avaient décidé que lorsqu'un élève échoue au baccalauréat, il sera orienté pour devenir enseignant. Ce qui signifie en gros que quand quelqu'un est mal formé, il sera déclaré apte à mal-former les générations futures. De ce point de vue et honnêteté oblige, nous pouvons reconnaître que la mission est accomplie. Devrions-nous rappeler que les appels à la mobilisation populaire pendant la guerre de Libération, les tracts, les discours des dirigeants de la Révolution, les accords d'Evian... ont tous été faits en français ' Que c'est en français que les Algériens s'étaient adressés aux Français pour leur dire en français qu'ils n'étaient pas français ' Mais que suis-je en train de faire en rappelant ces faits historiques ' Justifier mon délit !
Yahia Ouazib
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com