Par Ahmed Tessa
Ah ! si Mouloud Feraoun était vivant ! Il aurait revu de fond en comble son ouvrage Les chemins qui montent. Tout au moins dans la partie descriptive du sublime panorama de sa région natale. Certes, les chemins montent toujours pour rejoindre tel hameau, tel village ou telle ville, mais le paysage a énormément perdu de son charme naturel : moins pittoresque.
En été, brûlant sous les rayons d'un soleil de feu, l'asphalte des routes grimpantes dégage une odeur de goudron. Le noir liquide colle aux roues des voitures. Une fenêtre ouverte et c'est la respiration qui est coupée. L'habitacle est envahi par les émanations asphalteuses auxquelles se mélangent celles des maquis et forêts incendiés la veille. Sans oublier les parfums des poubelles géantes qui «embellissent» les routes dans une belle indifférence citoyenne – exception faite de quelques villages, des exemples de civisme.
Désolation et colère sourde devant ce spectacle d'oliviers et de figuiers qui se meurent, criant leur douleur via les pleurs et la tristesse de leurs propriétaires. Ce patrimoine ancestral est en danger de mort. Mais pas que ! Que sont nos villages et la mythique maison kabyle devenus ' Un roman du réel se lit à regard nu : et ça zappe ! Nichés sur les crêtes ou accrochés aux flancs des montagnes, les fantèmes du passé vous offrent à voir des hameaux vidés de leur sang et de leur oxygène. Pour la plupart bombardés par les avions de l'armée coloniale ou souillés par les hordes assassines de la décennie noire. Ils demeurent noyés dans leurs blessures : toits écrasés, murs démolis, venelles bouffées par les mauvaise herbes, champs noyés dans la broussaille. Même les fontaines de jadis ont perdu leurs eaux : asséchées par la nature et la main des hommes. Il paraît que la modernité est à ce prix-là : vendre les terres héritées des ancêtres pour habiter en ville. Quitter son village en fermant la porte à double tour. Et jeter la clé au fond d'un ravin. Ne plus se retourner pour se sentir moderne. Toutefois, l'espoir se ravive ici et là , mais pas dans les centres urbains acquis à la mode algérienne du regda wetmangi — dormir et manger. C'est dans les villages (thouder) que des âmes sensibles s'activent à réanimer les valeurs de solidarité, de travail d'utilité collective, d'entraide et de propreté. Ce sont, pour la plupart, des retraités revenus aux racines. Ils ont du mérite, mais la partie n'est pas facile à gagner. L'aspect positif réside dans l'engagement du mouvement associatif villageois. En Petite et en Grande Kabylie, des jeunes investissent leur dynamisme dans cette noble mission de sauvegarde. Ils veulent leur eldorado ici et pas un hypothétique avenir dans un pays étranger. Elles sont rares mais embaumantes, ces initiatives citoyennes. Dans la wilaya de Tizi-Ouzou, elles sont couronnées par le concours du village (et non de la ville) le plus propre. Cette initiative hautement pédagogique a été lancée par feu Rabah Aïssat, ancien président d'APW et grand éducateur devant l'éternel. Et oui, les oasis de propreté se trouvent dans les villages et non dans les «bétonvilles» des chefs-lieux gangrenés par l'affairisme et le laxisme généralisés. N'a-t-on pas vu une décharge sauvage puante à vomir en plein centre de la ville balnéaire d'Azeffoun ' Depuis dix ans qu'elle nourrit les poumons et caresse les narines des habitants. Ses immondices vous narguent à moins de vingt mètres du tribunal, du siège de l'APC et de la mosquée. Pas un doigt ne bouge, pas un son ne sort pour dénoncer : omerta complice. Par contre, la puanteur de cette décharge rejoint celle du vocabulaire utilisé habituellement par l'imam du vendredi. A grand renfort d'images pornographiques crues, il aime habiller ses prêches à forts décibels de critiques acerbes contre les femmes. Et, de temps à autre, des propos peu amènes à l'encontre des juifs, des athées et de ceux et celles qui s'éloignent du comportement wahhabiste. Làencore, silence gêné mais”? complice.
Quant aux rares activités de militantisme écologique qui redonnent espoir en Kabylie, elles sont motivées par un double devoir : de fidélité aux ancêtres et de mémoire. Certains villages abandonnés ont été classés par les services du ministère de la Culture — en vain ! Il manque le réflexe et la culture du patrimoine à promouvoir — et pas seulement le patrimoine financier ou métallique — voiture, commerces ou villas bétonnées. Que reste-t-il des champs et des parcelles cultivables généralement situés en aval des villages kabyles, bordant les ruisseaux et les rivières, nos oueds fétiches – la Soummam, le Sebaou, Yesser ' L'Etat a donné le la et l'exemple funeste. Partout en Algérie les pouvoirs publics ont squatté et détruit le patrimoine agricole et forestier pour planter des forêts de bâtiments sans esthétique et sans âme.
Des «bétonvilles» jaillissent du sol pour remplacer les coquettes petites bourgades d'antan. Plus dramatique, ils (les pouvoirs publics) ont cloné le paysage de régions entières, jadis florissantes de santé économique facilitant l'avancée du désert. Ils ont arraché des milliers d'arbres – eucalyptus, platanes, frênes — et des milliers d'hectares de maraîchers et de vignes. Mortes et enterrées la Mitidja, les plaines de l'Est et de l'Ouest, les Hauts-Plateaux de l'Atlas !
L'Algérie n'est plus le grenier de l'Europe mais sa poubelle qui achôte des milliards de dollars chaque année en «produits d'estomac» — de la boustifaille en patates, ail, oignons, oranges, blé”? ll paraît que c'est ça, la modernité : manger son patrimoine afin de paraître moderne. Et surtout éviter de ne pas être authentique. Se délester de son identité millénaire. Périmée, disent-ils !
Scénario identique en Kabylie. Les terres autrefois pourvoyeuses de richesses – même chichement – servent dorénavant de plateformes bétonnées à des bâtisses à étages qui vous bousillent la vue panoramique : point de charme et surtout sans jardin, potager ou verger. A quoi bon ' La mamelle financière est là pour subvenir aux besoins des œsophages. Mais jusqu'à quand ' En argument avancé, le bétonnage de ces terres rapprocherait les habitants de la route et des centres urbains «algérianisés».
En matière d'urbanité et de civisme, les leçons ne manquent nullement en Algérie. Et la Kabylie ne fait pas exception. Elles ne sont pas du tout drèles mais tristes à en pleurer. Le touriste de passage aura de quoi remplir sa besace. Des leçons dispensées gratuitement sous forme d'images désopilantes. Emotions fortes garanties !
Dodânisation
Il est cependant un domaine où les Algériens ne négligent pas le civisme : le devoir d'hommage. Ainsi, les deux bêtes domestiques les plus emblématiques du pays sont immortalisées par un hommage insolite et durable. Aucun Algérien ne peut se déplacer de chez lui sans qu'il soit mis en présence d'une statue érigée en leur honneur. Un devoir de reconnaissance pour les services inestimables rendus, par le passé, par ces deux animaux aux populations des douars, mechtas et autres zones enclavées du pays profond. Ces marques de respect sont nombreuses, trop nombreuses même, et envahissantes. Elles sont dédiées, au Nord, au voltigeur des montagnes, l'âne, si doux, et au Sud, au TGV du désert, l'imperturbable chameau. Et, cerise sur le gâteau, en attendant que le Larousse ou le Littré l'adoptent, le dictionnaire populaire des Algériens s'est enrichi d'un mot nouveau : le «dodâne».
Il va jusqu'à se conjuguer : dodâniser. Partant de cette grammaire inédite dans les annales, nous pouvons l'adjectiviser. Nous dirons de telle région qu'elle est dodânisée un peu, beaucoup, à outrance. La Kabylie n'est pas première seulement aux examens scolaires et à la collecte des impôts. Sur ces deux points, les statistiques officiels en font foi. Mais le domaine où il n'y a pas eu d'évaluation c'est celui de la dodânisation. Et à coup sûr, c'est à cette région du pays que reviendra la palme. Et haut la main ! Mieux, haut le pied d'un âne bâté !
Reprenons les chemins qui montent, à partir d'un chef-lieu, en compagnie d'un touriste venu de la capitale et avide de découvrir les trésors de la région. Ce voyage est réel et n'est pas une fiction. Dans sa voiture flambant neuf et pour laquelle il est aux petits soins, on embarque pour le pic d'Azru N'thor, au- dessus de la ville de Aïn-El-Hammam. Il veut assister au pèlerinage annuel qui se tient chaque vendredi du mois d'août. De là , son programme de visite nous fixe une descente vers la vallée de la Soummam. Des surprises nous accueillent dès la première bifurcation à partir de la route nationale, pompeusement appelée autoroute alors que ce n'est qu'une route à double voie, séparée par un parapet en ciment. Aux statues des colonels historiques de la wilaya érigées tout au long de «l'autoroute», vont succéder celles dédiées au voltigeur des montagnes. Et vlan ! Crissement de pneus et choc frontal contre une montagne de bitume dressée tout au long de la route départementale. L'automobiliste freine calmement et lève ses mains d'impuissance. La colère n'est pas au rendez-vous. Il s'en prend à lui-même : «Je suis bête, je n'ai pas eu le réflexe de regarder de loin.» Le pauvre ! Il s'apercevra que, de loin ou de près, le réflexe n'a rien à voir devant l'imagination fertile des «dodânisateurs», ces bâtisseurs de «dodânes».
A peine la seconde embrayée pour redémarrer qu'une autre montagne se dresse devant nous. Couleur sombre, épousant celle du macadam, l'obstacle «dodânisé» devient piège dangereux, de nuit comme de jour. Et rebelote ! Impossible de passer la troisième vitesse, encore moins les autres. Redémarrage en première, puis légère accélération en seconde et soudain”? freinage sec.
Ce cycle infernal nous accompagne tout au long des trente kilomètres avalés de travers la gorge, à pas de tortue : presque deux heures de temps.
Les nerfs du chauffeur commencent à danser, les yeux à rougir de colère, les mains à devenir nerveuses. De la sueur perle de son front. Il fulmine au bout du cinquième kilomètre. Il s'arrête devant un commerce et achôte une bouteille d'eau. Il m'avoue qu'il est hypertendu et craint de piquer un pic de tension. Je lui propose de prendre le volant. Chose faite : nous échangeons nos places.
Le voilà rassuré par un connaisseur des pièges subtils qui pourraient caresser les pneus, les rotules et les amortisseurs de sa belle berline.
Encore vingt-cinq bornes à avaler de travers.
Le calvaire ne s'arrête pas. Même la rase campagne est dodânisée, tout comme les venelles et les impasses des villages et hameaux ! Cette fois, c'est moi qui commence à subir l'impact des chocs, des arrêts, des coups de volant brusques. Rien n'y fait, les statues en hommage à l'âne se succèdent à distance régulière – avec, en sus, un comité d'accueil abominable sur les bords de la route : des montagnes d'immondices puantes. Sachets éventrés, pleins de déchets alimentaires putréfiés, des cannetes et des bouteilles vides de gazouze, de jus et de bière. Vite, fermons les fenêtres ! Je rougis de honte à la vue de ce spectacle. La voilà la belle leçon de civisme algérien que notre touriste est venu prendre en Kabylie ! Lui qui croyait les fières montagnes et les villages altiers non encore contaminés par la dodânisation citadine.
Erreur de casting ! J'aurais dû lui proposer une monture de cheval ou d'âne pour grimper ces chemins qui montent.
Et ce n'est pas fini, l'élément humain n'est pas absent de ce chemin de croix. Parfois, entre deux dos d'âne, les deux roues avant tombent dans une tranchée ou des «nids d'autruche» placés de façon à vous obliger à slalomer ou à enclencher le point mort. Sinon vous y chutez avec fracas. Dans ces cas de figure, les
creuseurs de tranchées et les maçons de dos d'âne en ciment (ou en terre) sont des agents de Sonelgaz, d'Algérie Télécom ou de l'Algérienne des eaux ainsi que des riverains en plein chantier d'une villa bétonnée.
Une fois le jus arrivé à bon port, ils abandonnent à la va-vite le raccordement d'eau, de gaz ou de fils téléphoniques. Peu leur importe le travail fini !
Le comble de l'irritation sera atteint au vingtième kilomètre, après une heure un quart de «voyage dodânisé». A la sortie d'une bourgade, une villa en chantier se dresse au loin. Je flaire le coup fumant d'un dos d'âne à venir. Précautions prises, je roule doucement et hop ! Un grand fracas métallique. Une tranchée profonde et large coupe la route sur toute sa largeur. Le moteur à l'arrêt nous laisse entendre un éclat de rire sortant d'une voix au timbre puissant. C'est le propriétaire de la bâtisse qui ricane tout en se prélassant sur sa terrasse, un verre de café à la main et une cigarette au bec. «Ya madame, nous en sommes à la cinquième voiture», cria-t-il à son épouse installée à côté de lui. Du sadisme en direct ! Nous sortons de la voiture pour constater les dégâts : pare-choc amoché, plaque d'immatriculation froissée et à moitié arrachée. De son poste d'observation, le monsieur nous lance d'un air hautain : «Ce sont les ouvriers de Sonelgaz qui l'ont creusé. Mais c'est efficace. Cela apprendra aux gens à bien conduire et nous évitera des accidents mortels.» Guérir le mal par un autre mal : telle est la devise des dodânisateurs. Sont-ils malades ' Leur comportement – comme celui des pyromanes — relèverait-il d'un traitement psy '
Il se dit dans la légende du terroir que 99 saints veillent sur les villages de Kabylie, éloignant le mauvais œil, les épidémies, la famine, la sécheresse et les envahisseurs. La statue du voltigeur des montagnes figurerait bien dans ce panthéon protecteur.
A défaut de les ramener, le dos d'âne ne fait-il pas fuir les touristes '
A son retour sur Alger, ville génitrice du dodâne, mon ami, amoureux des montagnes et des villages anciens, m'envoie un sms : «Je ne ferai plus de ''tout-risque en Kabylie, à moins que la région ne se dédodânise.» Message décodé cinq sur cinq : à cause de ses milliers de «dodânes» point de visites touristiques en Kabylie.
Pour les plus audacieux des touristes, ce sera des virées «tout-risque» !
Les «bétonvilles», nouvelles-villes dans le jargon officiel, ont accouché de ces monstruosités affichées avec ostentation par des mains irresponsables. Ces «dos d'âne» et ces tranchées ou «nids d'autruche», ces décharges sauvages, ces poubelles à ciel ouvert empoisonnent la vie et la santé des citoyens, dégradent l'environnement, ajoutent de la pollution à la pollution et font fuir les touristes. Catastrophique est le message éducatif en direction des enfants et des adolescents : les habituer, dès le berceau, à la laideur, au laxisme et à l'irresponsabilité. Cela est un fait ! Mais à l'analyse, ces comportements condamnables ne sont-ils pas le fruit d'une dodânisation des esprits et des âmes ' Un dos d'âne dans le cerveau et le cœur d'une catégorie d'habitants. Et, plus que tout : un dos d'âne et un dos de chameau dans le logiciel des autorités en charge d'appliquer la LOI ' Ainsi va la Kabylie en cette année 2017. Et l'Algérie avec !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A T
Source : www.lesoirdalgerie.com