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La jungle, histoire naturelle d'une résidence universitaire algérienne (2 et fin)



Par Hassan Saadoun
La Jungle est une maison dont les propriétaires sont moins bien lotis que leurs employés. En pénétrant dans l'un des bâtiments dédiés à l'hébergement des étudiants, vous êtes frappés par la simplicité de l'architecture, la même qui se répète treize fois, une entrée, trois marches, le premier palier, un couloir à gauche et un autre à droite qui se termine par une salle d'eau.
La même chose sur trois ou quatre étages sans aucune variante. Des portes le long des couloirs. Encore le souci de symétrie, de parallélisme. Une obsession. Pas une lucarne rebelle, pas un arc de cercle pour égayer ces bâtisses, une morosité à donner le tournis ou des états dépressifs si on donne de l'importance aux couleurs. Du gris, peut-être du bleu, ou du marron pour les murs, une couleur indéfinissable, indescriptible, déjà, en est-ce une ' Marron foncé, presque noir pour les portes et les boiseries. Quand vous marchez le long d'un couloir, vous ne vous rendriez pas compte de votre avancée s'il n'y avait ces chiffres au-dessus des portes, et ces taches sur les murs, qui changent de taille, de forme et de couleur. En ces lieux, la routine et la morosité sont inscrites sur les murs comme des devises, des lois.
Salles d'eau ou grottes humides '
Il y a certains détails de cette institution qui méritent plus d'attention que les autres. L'hygiène fait partie de ces détails et qui dit hygiène dit douches, lavabos et lieux d'aisance. Dans cette cité, douches et cabinets se font face dans ce qu'on appelle pudiquement salles d'eau, alors qu'elles tiennent plus de la grotte humide. L'eau suinte de partout, le plancher défoncé éclabousse tout usager ne marchant pas assez prudemment, l'étudiant risque l'électrocution dès qu'il aspire à un peu de lumière. On y a découvert récemment des stalactites qui s'étaient formés sur les plafonds et des champignons gris de la grosseur de mon poing ont poussé sur les cadres en bois. Ceci confirme qu'on est bien dans une grotte humide et que, comme je l'ai dit plus haut, les résidences universitaires sont vraiment des écosystèmes riches et intéressants pour tout naturaliste ou géologue. Cet endroit est tellement insalubre que les résidents n'y vont qu'en cas de force majeure et dans les cafés voisins de la résidence, il est possible de surprendre un étudiant sortir des cabinets avec un grand sourire sur un visage presque ému. Que c'est bon de faire ses humanités dans une cabine propre et saine qui sent bon le citron ! La restauration fait partie de ces détails qui comptent. L'alimentation, c'est ce qui détermine les rapports de force dans la nature, la hiérarchie. L'analyse de la chaîne alimentaire dans un milieu naturel nous apprend beaucoup sur son fonctionnement. Ceci s'applique à notre cité. Tout ce qui y vit ou presque se nourrit aux restaurants universitaires, il y en a deux, un tout en bas, un autre tout en haut, en retrait des pavillons comme si on avait voulu épargner aux étudiants les odeurs nauséabondes qui sortiraient des cuisines.
Deux heures de queue pour un minable plateau
Aujourd'hui, les odeurs sont trop fortes et on les sent de tous les recoins de La Jungle. Bonne mais vaine intention de la part de l'architecte. Identiques en tous points, les restos U sont deux grandes salles abritant un capharnaüm de chaises et de tables qui sont paradoxalement presque au même nombre (ce que j'expliquerais par la plus grande taille des tables et la difficulté qu'on a à les déplacer), disposés sans aucun ordre, sans aucune logique. Le parterre est visqueux et les glissades fréquentes. A l'heure des repas, les étudiants font la queue enfermés dans des sortes de tunnels en grillage censés maintenir l'ordre. La queue peut durer plus de deux heures pour un misérable plateau, où il y a plus à jeter qu'à manger. Il arrive sûrement que l'étudiant perde, en faisant la queue, plus de calories qu'il n'en reçoit de son plateau- repas. Ici, la chaîne alimentaire n'est pas définie par les notions de prédateurs et de proie, car heureusement, on n'en est pas encore arrivés au cannibalisme. En fait, on est plus ou moins proches du sommet de la chaîne en fonction de la facilité qu'on a à accéder à la nourriture. Vous l'aurez compris, les étudiants enfermés dans leur boyau de grillage ne doivent pas être au sommet de cette chaîne. Non, cette place est occupée par ceux qui sont derrière les guichets, en cuisine, ceux qui préparent les repas (je ne dirai pas «cuisinent», ça serait une insulte faite à tous les cuisiniers du monde). Puis viennent les agents de sécurité, les femmes de ménage, les magasiniers… Priorité à tout ce qui n'est pas étudiant, puis après, viennent les «extras» qui sont ni étudiants ni employés de la cité et dont on dit qu'ils sont aussi botanistes que les agents de sécurité, ce qui expliquerait leur bonne entente avec ceux-ci. Les «extras» partagent la nourriture des étudiants, sans toutefois partager la longue attente que ceux-ci endurent. De là est née la contre-chaîne. Et enfin, viennent les étudiants. Non, pas encore, j'ai failli oublier d'autres occupants de la résidence qui sont du point de vue pratique tout aussi importants que les autres ; les chats et les rats, qui, étant plus agiles et plus discrets que les étudiants, n'hésitent pas à entrer en cuisine par la multitude d'ouvertures qu'ils trouvent sous les portes ou les fenêtres. A propos des chats et des rats, je voudrais vous signaler l'un des prodiges que La Jungle nous offre à voir, ce prodige est que les rats, les chiens et les chats ont profité de l'abondance de nourriture pour faire la paix, les chats obèses ne peuvent plus courir derrière les rats et les chiens n'étant plus obligés de disputer les restes dans les poubelles aux chats, ont arrêté de courir après ceux-ci.
Un loup plus féroce que tous les autres
La paix règne entre ces trois espèces, les rats prospèrent et se sont enhardis, quand les chats ont arrêté de les chasser ils ont perdu l'habitude qu'ils avaient de détaler au moindre bruit et depuis, ils osent tout. L'étudiant, quant à lui, vient presque en dernier, presque, parce qu'il devance, de peu, dans cette chaîne les chiens errants qui pullulent dans cette réserve. Les chiens passent après les étudiants parce que, trop gros, ils ne peuvent entrer en cuisine comme les chats ou les rats, mais ceci ne veut pas dire qu'ils sont moins bien nourris que les autres. La légende raconte qu'il régnerait sur La Jungle une meute de loups qu'on appelle comptables, chefs de service ou magasiniers et qu'à la tête de cette meute, il y aurait un loup, plus féroce que tous les autres et qu'on appelle par le terrifiant nom de «Directeur». On sait peu de choses sur ces êtres mythiques. Le commun des résidents vous diront qu'ils ne les ont jamais vus, et qu'ils ne sont même pas sûrs de leur existence. Quant aux plus anciens, ils vous affirmeront que ces loups existent, qu'ils les ont aperçus quelquefois à divers points de La Jungle mais jamais au restaurant, jamais à l'intérieur des pavillons. Ces espèces ne se nourriraient pas comme nous autres, les rumeurs disent qu'ils préféreraient manger des pots de peinture, des meubles, du carrelage ou des parties des restos universitaires… Ce sujet est tellement mystérieux, tellement sombre que chacun se raconte sa propre histoire, sa propre théorie sur ce qui serait à la tête de La Jungle. Moi aussi j'ai la mienne. Au lieu de loups, je vois une araignée géante, qui, à partir du bâtiment blanc qu'on a vu tout à l'heure, tisse des fils invisibles, longs et au nombre infini qui vont dans toutes les directions, couvrent chaque recoin de la résidence, entrent dans chaque chambre et dans chaque trou à rats. Des fils de corruption, de mépris, des fils d'intimidation aussi, des fils pour voir, sentir, prendre, punir et récompenser. Ces fils dépassent les limites de La Jungle, ils s'étendent au loin pour relier cette araignée à d'autres plus grandes et plus voraces. Mais un fil est plus important que tous les autres, c'est un fil vital pour l'araignée du bâtiment blanc, il part de sa tête pour la relier vers je ne sais quelle bête vivant dans les hauteurs opaques de l'autre jungle qu'on appelle Algérie. Ce fil a servi à poser notre araignée sur le bâtiment blanc, il pourrait aussi servir à l'en retirer un jour si les résidents, ne supportant plus que les rats et les chats soient mieux nourris qu'eux, ne le coupent avant et précipitent l'araignée du bâtiment blanc dans une chute déshonorante et douloureuse.
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