Après avoir triomphé cet été à Oslo et Paris, Hasna El Bacharia a fait une brève escale cette semaine, à Oran, avant de retourner chez elle,
à Béchar, sa ville natale. Du haut de ses 62 ans, Hasna est devenue aujourd'hui un monument de la musique gnawie.
Elle est connue, entre autres, pour s'être imposée comme l'unique femme, de par le monde, à jouer du gumbri, instrument de musique qui a de tout temps été accordé qu'aux hommes. Gentiment, elle a accepté pour nous de revenir sur sa carrière. C'est en 1972, à Béchar, qu'elle a pris goût à la musique. D'un père marocain et d'une mère algérienne, elle est issue d'une famille quelque peu conservatrice, pour qui la femme ne doit pas jouer d'instruments musicaux. C'est donc en «cachette» qu'elle apprend la guitare, sur le toit de l'habitation familiale, afin que personne ne l'entende. Sa mère était très malade, frappée de cécité, et un père très sévère. Mais elle avait toutefois trouvé en la personne de son cousin Mohamed un complice, qui ne manquait jamais de «siffler» à chaque fois que le père de Hasna revenait à la maison.
Alors, aussitôt, elle arrêtait de jouer. Cette fameuse guitare, d'ailleurs, avec laquelle elle fit ses premières notes musicales, appartenait à ce cousin, qu'il la lui louait à un centime. Un jour, entrant en transe par les sons de guitare qu'elle émettait, elle oublia la marmite sur le feu, provoquant l'ire de son père. Mais son «envol» musical a véritablement commencé le jour où sa voisine, sur le point de se marier, lui a proposé de venir chanter à son mariage. C'est ainsi qu'elle a connu son premier succès, avec skini la taâdbini et tal adabi . «Le père de ma voisine, en m'écoutant jouer, m'avait dit Toi, il te faut une guitare électrique ! Je lui ai répondu : ça veut dire quoi guitare étrique '» C'est ainsi qu'on lui proposa de jouer, de temps à autre, dans les mariages et les soirées de «hanna», avec l'aval de la mère, mais en cachette du père. Elle s'était illustrée également en jouant en compagnie d'un groupe de quatre femmes. Les premiers cachets qu'elle avait touchés ont été directement pour les soins de sa mère, de plus en plus malade. Doucement mais sûrement, elle était devenue ce qu'on appelait alors une «Cheikha».
Elle avait plaisir à jouer de la guitare électrique, et voulait en posséder une. Pour cela, il lui fallait aller à Oran. «J'ai vendu mes deux bracelets en or pour payer mon voyage à Oran, et pour m'acheter cette fameuse guitare, qui était de couleur rouge.» Arrivée à El Bahia, elle se rend directement au fameux magasin qui vend des instruments de musique. «J'ai pris un taxi, et lui ai demandé de m'emmener pour acheter une guitare électrique ; il m'a dit : c'est pour qui, pour ton fils ' ». De retour à Béchar, elle continue d'animer les mariages. Entre-temps, son père a décidé de quitter la maison pour se remarier. C'était donc elle qui subvenait aux besoins de la famille. Plus elle jouait de la guitare, plus elle se perfectionnait et s'imposait comme une chanteuse incontournable. Un jour, par hasard, elle a entendu le gumbri, cet instrument à trois cordes, et qui émettait un son envoûtant, qui vous transperce le c'ur. «J'ai alors décidé d'apprendre à en jouer, j'en ai même fabriqué un, en contreplaqué». Il faut savoir que son père, malgré son conservatisme, était un cheikh du diwan.
Aussi, au fil des ans, il a quand même fini par accepter de voir sa fille devenir «cheikha» ; mais pour ce qui est de jouer du gumbri, il n'en a jamais rien su, et cela jusqu'à son dernier jour. Les années passent, et elle continue, occasionnellement, à jouer pour les mariages. Il a fallu attendre 1999 pour qu'on l'invite à Paris, et cela après qu'on ait eu vent d'une certaine chanteuse bécharienne jouant du gumbri. On l'avait invité à l'occasion des festivités du 8 Mars, qui était consacré à l'Algérie. «J'ai dû emprunter un gumbri chez un ami, qui a fini par me l'offrir !». C'est alors, bien que tardivement, que la consécration est arrivée. En chantant Salou nabina, tout le monde dans la salle était debout à l'acclamer.
«Il y avait même des Françaises qui étaient en transe !» Le journal Le Monde avait titré : «Hasna, la rockeuse du désert». Ce premier succès sera suivi par un autre, l'année suivante, lors d'une tournée française qui s'intitulait : «Algérie, j'écris ton nom». Les années suivantes, elle jouera un peu partout en Europe, au Maroc et en Egypte. Aujourd'hui, elle est connue sur les deux rives de la Méditerranée. Lors de ses tournées nationales, que ce soit à Alger, Oran, Adrar ou Tindouf, elle draine une foule nombreuse. On se souvient du mois de février dernier lorsqu'elle avait joué dans la petite salle de l'Institut français : le public était si nombreux que beaucoup n'ont pas eu la chance d'entrer dans la salle. Aujourd'hui, elle projette d'enregistrer un nouvel album, et de faire une «mhala», tradition bécharienne, en l'honneur de son père. Son public attend avec hâte qu'elle se reproduise sur scène.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Akram El Kébir
Source : www.elwatan.com