A la
trente-huitième session de leur réunion annuelle tenue à Abuja (Nigéria) en
2005, les ministres africains des finances, de la Planification et du
développement économique ont publié la déclaration suivante:
«Il est indéniable que les progrès dans la
réduction significative de la pauvreté et la réalisation des OMD ont été
entravés parce que la croissance économique était insuffisante et que les
bénéfices de la croissance réalisée n'ont pas été, dans la majorité des cas,
répartis entre toutes les couches de la société. En allant de l'avant, il sera
important d'accentuer la croissance dans les secteurs qui peuvent créer
davantage d'emplois.»
Bien que cette déclaration date de 2005, elle
est encore plus pertinente aujourd'hui qu'elle ne l'était alors. Les crises
alimentaire, pétrolière et financière des dernières années ont nettement
aggravé la situation. C'est précisément pour cette raison que la troisième
réunion annuelle conjointe de la Conférence des ministres de l'Economie et des
Finances de l'Union africaine et de la Conférence des ministres africains des
finances, de la planification et du développement économique de la Commission
économique pour l'Afrique ont pour thème: Promouvoir une croissance forte et
durable pour réduire le chômage en Afrique. La réunion se tiendra à Lilongwe
(Malawi) les 29 et 30 mars 2010.
La réunion d'Abuja se tenait en une période
d'expansion économique favorisée par les cours élevés des produits de base, qui
a commencé au début du siècle et a pris fin en 2008. Néanmoins, sur les trois
dernières décennies, les taux de chômage et de pauvreté sont restés dans une
large mesure, inchangés en Afrique.
La grande majorité des Africains continue de
dépendre de l'agriculture de subsistance ou de l'emploi dans le secteur
informel, en tant que moyens de subsistance. Ce sont là deux secteurs à faible
productivité. L'agriculture pluviale de subsistance pâtit du peu
d'investissements qui y est consacré, de techniques devenues obsolètes et d'une
forte vulnérabilité aux variations climatiques. L'emploi dans le secteur
informel pâtit, lui aussi, de l'insuffisance des investissements, d'une quasi
absence de protection contre les caprices des employeurs et du peu de scrupules
des responsables des organes de réglementation.
Les pays
africains ont dès lors l'impérieux devoir d'adopter et de mettre en Å“uvre des
stratégies de développement propres à orienter les investissements vers des
secteurs à forte valeur ajoutée qui créent des emplois pour leurs citoyens.
Cela va dans le sens de l'appel à la mise en place d'un «État
développementiste», dont le rôle va au-delà de celui de «l'État compétent». Ce
dernier s'acquitte simplement du minimum - politique fiscale efficace,
éducation fonctionnelle, soins de santé tout juste acceptables. Ce rôle peut
être décrit comme celui consistant à gérer le statu quo. Or, dans le cas de
l'Afrique, cela revient à gérer la pauvreté. Il s'agit là d'une action qui ne
poursuit pas d'objectifs à long terme et qui ne s'inspire d'aucune vision à
long terme. En revanche, la véritable raison d'être de «l'État développementiste»
est d'élaborer une vision à long terme du développement qui puisse servir de
socle à la transformation économique.
L'État développementiste, c'est celui qui a
la prévoyance et la capacité de mener le type de réflexion nécessaire à une
orientation des investissements publics et privés vers des intérêts à long
terme. L'État développementiste est celui qui est à même de mettre en Å“uvre des
mesures d'incitation appropriées et de prendre des risques favorisant une
croissance de l'industrie manufacturière, un développement du secteur bancaire,
la diffusion des technologies de l'information et de la communication (TIC).
L'État
développementiste peut s'attaquer au problème du sous-investissement chronique
dans l'agriculture, mettre des systèmes d'irrigation à la disposition de nos
paysans, orienter les investissements vers une amélioration de la qualité de
l'infrastructure de transport et des autres infrastructures. Dans pratiquement
tous les pays africains, les possibilités de croissance et d'investissement
sont entravées par les difficultés que la majorité des entreprises rencontrent
pour trouver un financement, en particulier pour avoir accès à des capitaux à
risque. En outre, ces entreprises ont à faire face à des coûts élevés de
transaction, conséquences de la médiocrité des infrastructures et d'obstacles
d'ordre réglementaire et institutionnel.
Les enseignements à tirer de l'histoire sont
évidents. Une croissance rapide a en règle générale pour fondement des réformes
structurelles profondes, impulsées par la transformation du secteur agricole,
l'industrialisation, la modernisation et l'innovation. Beaucoup de pays en
développement sont parvenus à ce résultat dans un passé récent, en étant partis
de situations semblables à celles que nous connaissons aujourd'hui en Afrique.
Nous n'avons aucunement besoin de réinventer la roue. Il nous faut simplement
regarder du côté des États développementistes de l'Asie de l'Est et de
l'Amérique latine pour nous inspirer de leurs expériences. Une analyse des
expériences réussies en Afrique, en Amérique latine et en Asie fait apparaître
les caractéristiques communes suivantes:
- La mise en
Å“uvre de bonnes stratégies de développement, notamment des stratégies en
matière de croissance, d'emploi et dans le domaine industriel qui ont favorisé
une croissance forte et durable et la création d'emplois.
-Les pays qui ont
connu des expériences réussies se sont systématiquement employés à passer d'une
dépendance des exportations de matières premières et de minéraux à
l'exportation de produits manufacturés et transformés.
- Le renforcement
des capacités dans les domaines de l'innovation et des technologies revêt une
grande importance, si l'on veut parvenir sur la durée à une transformation de
l'économie et à une amélioration de la croissance.
- Les pays
doivent mettre en oeuvre des programmes ambitieux de création d'un
environnement favorable pour attirer les capitaux à risque et stimuler l'esprit
d'entreprise.
- S'attaquer aux
carences du marché du travail et faire passer la force de travail d'activités à
faible productivité à des activités à forte productivité est d'une importance
capitale.
- La productivité
agricole doit être améliorée et des liens doivent être établis avec d'autres
secteurs par la création de chaînes de valeur stratégiques nationales et
régionales. L'action de nombreux pays africains dans le domaine du
développement a sans doute subi le contrecoup de la crise des années 1980, qui
a été la conséquence de l'accent mis, dans le cadre de politiques
macroéconomiques, presque exclusivement sur la stabilisation de l'économie
plutôt que sur la croissance et l'emploi. L'objectif de la stabilité étant
atteint, le moment est venu de placer la création d'emplois au cÅ“ur de la
gestion macroéconomique, l'emploi en devenant l'objectif à poursuivre.
Par conséquent, les politiques nationales de
création d'emplois devraient être liées à des objectifs budgétaires
quantifiables. Elles devraient aussi être mieux coordonnées entre ministères et
services, en particulier lorsqu'il s'agit des politiques de l'emploi.
Enfin, et il s'agit là probablement du point
le plus important, la traduction dans les faits des déclarations et engagements
relatifs au travail décent demeure un défi majeur. Dès lors, les stratégies de
création d'emplois doivent comprendre des objectifs contraignants en termes de
délais, des objectifs mesurables. Les progrès devraient faire l'objet d'une
vérification annuelle de la part des acteurs étatiques et non étatiques, cette
vérification devant être considérée comme un élément constitutif du processus
annuel d'examen du budget et des dépenses.
Comme nous l'a rappelé le Président Bingu wa
Mutharika du Malawi lors du Sommet des Chefs d'État et de gouvernement de
l'Union africaine, «l'Afrique n'est pas pauvre, mais sa population, elle, est
pauvre.» Et tant que nous resterons des paysans s'adonnant à une agriculture de
subsistance et des débrouillards du secteur informel, nous resterons pauvres.
Cette pauvreté n'est pas une fatalité; elle est la conséquence des politiques qui
ont été mises en Å“uvre. Changer cette situation est à notre portée.
* Jean Ping est
le Président de la Commission de l'Union africaine et Abdoulie Janneh est
Secrétaire général adjoint des Nations Unies et Secrétaire exécutif de la
Commission économique pour l'Afrique.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Jean Ping Et Abdoulie Janneh*
Source : www.lequotidien-oran.com