La crise que vit
aujourd'hui le modèle économique dominant a mis à nu sa vocation première d'être
une véritable fabrique de profits. Cette fabrique de profit, en l'absence d'une
politique de redistribution a été victime de sa propre voracité. La crise a
surtout établi que le modèle n'avait pour objectif que sa propre dilatation, il
n'est porteur d'aucun projet pour l'homme.
Pour la première
fois dans leur Histoire les hommes ont peu «d'avenir» à offrir à leurs enfants.
L'Université instrumentalisée dans «La Bataille de l'Intelligence» a payé le
prix de l'irrésistible ascension du système en divorçant avec ses principes
fondateurs.
Elle doit mettre à profit l'alitement du
modèle pour briser le charme mercantile auquel elle a succombé. «Le monde de
l'entreprise, s'appuyant sur l'impératif de l'efficacité, fait pression sur
celui de l'éducation en faveur des savoirs les plus directement utiles. Pour
l'O.M.C, l'idéal consisterait à faire de l'éducation une marchandise dont la
vente de formations encapsulées, disponibles sur les marchés nationaux et
internationaux, obéirait aux règles ordinaires de transactions commerciales et
transformerait les établissements d'enseignement en points de services où les
étudiants, clients ou consommateurs, feraient leur choix selon les pressions du
marchée de l'emploi»(1).
L'Université est embrigadée par un marché qui
fonctionne à l'organique, amplifiant les pulsions et étouffant toute
conscience. Son credo est que pour augmenter la richesse de tous il suffit de
libérer l'initiative individuelle dans la recherche du profit et de n'interdire
que le vol et la violence.
L'Université est alors invitée à assurer
l'épanouissement du différentiel de potentiel sans s'impliquer dans une autre
équation sociale. L'efficience organisationnelle des ressources matérielles,
financières et humaines et l'efficacité de leur gestion deviennent ses
finalités en lieu et place de la légitimité scientifique, culturelle et
politique.
Ses pratiques et ses résultats sont tronqués
par l'exigence d'utilité et de technicité au mépris des nécessités du progrès
scientifique et de la transmission du savoir.
La qualité de l'enseignement est jaugée à
l'aune de la compétitivité sans autre regard à la pertinence sociale et
culturelle.
Cette nouvelle orientation délibérément
choisie par les dirigeants européens a vu ses bases établies par le processus
de Bologne en 1999.
Ce processus est un engagement pour
construire un espace européen de l'enseignement supérieur avant 2010.
Il vient concrétiser l'appel du 25 mai 1998
fait dans cet objectif lors du colloque organisé à la Sorbonne à l'occasion du
800ème anniversaire de l'Université de Paris. Ce processus a identifié six
actions :
- Mettre en place
un système facilement compréhensible et comparable pour permettre une bonne
visibilité et faciliter la reconnaissance internationale des diplômes et qualifications.
- Organiser les
formations sur un premier cycle destiné au marché du travail (de 3 ans au
moins) et un deuxième cycle achevant le premier.
- Valider les
formations par un système d'accumulation de crédits transférables entre
établissements.
- Faciliter la
mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs.
- Coopérer en
matière d'assurance de la qualité des enseignements.
- Donner une
dimension véritablement européenne à l'Enseignement Supérieur.
La démarche a été régulièrement renforcée et
améliorée notamment en matière de garantie de qualité de l'enseignement, de
flexibilité des parcours de formation, de cadres de qualification, de
reconnaissance de diplômes par les conférences ministérielles successives de
Prague en 2001, de Berlin en 2003, de Bergen en 2005, de Londres en 2007, et
plus récemment en avril 2009 à Louvain.
«L'esprit de Bologne» n'est autre que celui
des écoles de commerce, qui fait de l'Université un prestataire de services
devant se recentrer sur les disciplines «pragmatiques» (gestion, sciences de
l'ingénieur…) au détriment des disciplines moins «utiles» (les sciences
humaines et sociales en particulier). Il s'agit ni plus ni moins de transformer
radicalement les conditions de la production et de la diffusion du travail
intellectuel en réduisant son autonomie par des logiques gestionnaires et
marchandes»(2).
Mais les besoins d'un système en pleine
expansion ont vite débordé les capacités de formation des grandes puissances.
La migration des cerveaux et la formation transfrontalière sont alors
encouragées. Les Pays du Sud dans leur ambition de rattrapage adoptent
rapidement la démarche de leurs anciennes métropoles sans pour autant
s'inscrire dans le même cadre de garantie scientifique ni dans le même réseau
de capacités managériales, ni dans le même espace de mobilité scientifique. Ils
bénéficient des droits d'usage des procédures, des schémas d'organisation et
des profils élaborés avec une assistance technique pour leurs mises en place.
En contrepartie ces pays impliquent leurs Universités dans une compétition
mondiale dans laquelle leurs économies nationales sont absentes. Mieux, au même
moment, ils organisent le contournement de l'Université dans son propre espace
par la destitution de l'Enseignant dans un nouveau rapport «allégé» au savoir.
Cette destitution est d'abord sociale par le
refus de lui assurer un revenu à même de rétribuer son effort réel, d'assurer
sa quiétude matérielle, d'encourager son engagement professionnel et de
préserver sa place dans la société. Aujourd'hui l'Enseignant Universitaire vit
un véritable déclassement social et son influence sur son environnement est à
la petite mesure de son pouvoir d'achat.
Cette destitution est méthodologique dans la
mesure où la formation de véritables compétences a cédé le pas à la formation
utilitaire et à la formation «prêt à porter». Le savoir est bridé par
«l'employabilité». les temps de l'étude approfondie sont révolus et
l'initiation à la «disputatio» n'est plus de mise. Cette destitution est
médiatique par le fait que la visibilité universitaire dans les médias n'est
organisée qu'à travers les réalisations physiques : places pédagogiques,
capacités d'hébergement, capacités de restauration effectifs étudiants, sans
autre considération pour les questions de pédagogie, d'évaluation ou de
recherche scientifique. Cette destitution est aussi politique, quand les
autorités politiques privilégient les compétences étrangères dans leurs
demandes d'études et d'expertises. L'appel aux nationaux est généralement fait
à titre individuel ce qui décourage tout effort d'organisation de l'expertise
nationale et d'intégration des compétences.
Cette destitution est enfin symbolique par le
détour que doit prendre la reconnaissance de la performance en passant par
l'Etranger ou en s'y exilant.
Ainsi sans gain prévisible, l'Université des
pays du Sud a abandonné délibérément son rôle dans la société pour remplir une
fonction pour laquelle elle est très peu outillée.
Les responsables politiques du sud méritent
tout autant, les reproches qu'adressent Louis BRUNET (3) aux dirigeants de son
pays «A défaut d'avoir une véritable vision de l'éducation, à défaut de
comprendre la mission d'avancement des connaissances de l'Université et à défaut
de reconnaître le rôle social des intellectuels et des professeurs, c'est une
vision marchande qui tient lieu de programme politique pour nos gouvernements
actuels».
Or, «L'Institution Universitaire se définit
comme la connexion entre la société et le savoir. L'existence de l'Université
signifie que la société reconnaît au savoir une nécessité et une fonction
propre. Elle investit des ressources dans l'exercice de cette fonction et elle
confère un statut particulier à ceux qui l'exercent» (4).
En contrepartie les animateurs de cette
fonction sont tenus d'avoir une haute conscience de leur responsabilité envers
la société, car cette conscience participe, pour une très grande part, à la
légitimité de l'Université.
Leur obligation première est de développer en
permanence leurs compétences propres et de participer activement à la
construction incessante du savoir et à sa transmission critique entre
générations.
C'est cette obligation qui explique le lien
organique entre enseignement et recherche qui identifie le savoir universitaire
et le distingue des autres formations supérieures.
Le temps est peut-être venu pour l'Université
de retrouver sa raison d'être dans sa propre société, de renouer avec son rôle
fondateur de valeurs.
Concrètement les universitaires qui par
besoin, par dépit, par lassitude ont tourné le dos à leur espace naturel pour
se «shunter» aux autres corps professionnels de la société (professions
libérales, experts, consultants) ou pour «chasser» le contrat d'association
dans les «banlieues» de la formation édifiées sans «lotissement scientifique»,
doivent se réapproprier leur fonction première et renouer avec «la base de vie»
qui les nourrit autant qu'ils la nourrissent.
L'Universitaire n'est plus ce maître établi
par l'autorité publique et bénéficiaire de privilèges es qualité mais le maçon
fidèle et obstiné de la maison commune, toujours en construction, refuge à la
fois du doute et de la liberté où le regard est toujours neuf et l'esprit
constamment critique.
Il ne doit pas son respect à une consécration
administrative, il le doit à sa compétence, à son détachement par rapport à
l'immédiateté du présent et à son engagement aux services des autres.
L'Université ne peut être réhabilitée ni par
une forme d'organisation ni par un mode de gouvernance, elle ne peut se
réapproprier sa faculté d'autonomie et sa force symbolique que dans la posture
critique de ses principaux acteurs.
«L'Intellectuel doit d'abord vouloir survivre
et vivre comme intellectuel, précisément parce qu'il subit des forces de
dégradation interne énormes et qu'une formidable pression politique,
idéologique, technocratique … tend à le laminer et le détruire» (5).
L'Université, étouffée par une gouvernance
procédurière mais qui s'accommode paradoxalement de prestations très légères en
enseignement comme en recherche, a lentement quitté son cadre traditionnel pour
se reconstituer ailleurs en ordre dispersé. Les capacités universitaires
réfractaires à l'oisiveté se sont investies dans la sous-traitance intellectuelle
dans tous les milieux, des affaires à la politiques.
L'Université sera-t-elle réoccupée, un jour,
par son esprit créateur ?
Notes :
1. Lise Bessette,
«Mondialisation et Internationalisation des activités universitaires», colloque
international du 11/14 mai 2009, Paris VIII.
2. Rémy Caveng
«Universités européennes à vendre», le Monde Diplomatique, novembre 2008,
Paris.
3. Louis Brunet,
«nos gouvernants savent – ils encore ce qu'est une Université,
http://spugengreve. wordpress.com.
4. André Ségal,
«l'Université ou le savoir comme enjeu social» www.uqac.ca/jmt-sociologue/
5. E Morin, «pour
sortir du XXe siècle, le seuil, Paris 1984.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Abbou
Source : www.lequotidien-oran.com