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L'orientalisme : une nouvelle aurore '



L'orientalisme : une nouvelle aurore '
Cet article à paraître dans Confluences Méditerranée (n°81) et que nous reproduisons (1) avec l'aimable autorisation de son auteur Gilbert Meynier*, est une réflexion sur Après l'orientalisme. L'Orient créé par l'Orient, livre paru en France en 2011 (IISMM-Karthala, Paris). Edité par François Pouillon et Jean-Claude Vatin, cet ouvrage collectif fait le point sur la question de l'orientalisme depuis Orientalism d'Edward Saïd. Il examine l'image de pays orientaux comme l'Inde et le Japon, peu au centre des polémiques entre les orientalistes et leurs adversaires et étudie les lignes de continuité entre l' « exotisme occidental » et le regard porté par des auteurs « orientaux » sur leur société. Il s'intéresse, enfin, à la réception arabe des images de l'orient, souvent directement inspirées des Mille et une nuits.
Ce livre est issu d'un colloque tenu à l'EHESS et à l'IMA du 15 au 17 juin 2011 (« L'orientalisme et après. Médiations, appropriations, contestations ») dont François Pouillon (FP) et Jean-Claude Vatin (JCV) (1) ont été les maîtres d''uvre. Saluons la rapidité avec laquelle ces actes ont été publiés 'en octobre 2011, soit environ quatre mois après. Nous sommes en présence d'une récapitulation savante salutaire sur l'état des recherches et des débats inspirés, dans le champ des postcolonial /aeras studies, pendant les trois décennies qui ont suivi la publication du livre vedette d'Edward Saïd (1935-2003), Orientalism (2), traduit et paru en français en 1980 sous le titre de L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident (3).
Les deux textes de présentation de JCV et de FP donnent le la : suite à l'orientalisme, serait-il advenu un « Orient des Orientaux » (JCV) et une résurrection après la mort de l'orientalisme (FP) ' L'ensemble de l'ouvrage est, en dosages et approches variés, d'un grand équilibre, même si le parti-pris de se démarquer de Saïd apparaît d'emblée, mais de manière dialectique et dans l'ensemble nuancée. On comprend bien le pourquoi de la virulence, en son temps, de Saïd contre l'orientalisme : il n'était ni pleinement arabe ni pleinement américain 'encore que... Né à Jérusalem, il reçut le prénom du roi Edouard VII. Au c'ur de la tragédie palestinienne, ce Palestinien de la diaspora écrit dans un anglais raffiné ; il fait une brillante carrière universitaire, notamment à l'université de Columbia ; son livre témoigne d'une posture -inconsciente '- de repentance vergogneuse qui explique son maximalisme de compensation à l'égard d'un Occident impérial, cheval de Troie du sionisme. Il est, aussi, des catholiques pour se dresser en protestant contre l'Eglise à laquelle le destin les a rattachés -mais les attaques de Saïd contre l'impérialisme excluent de fait de son champ, nommément, l'Amérique.
Des « orientalismes » et des « Orients »
Il n'est guère possible de résumer un tel livre tant sa richesse flamboie, tout au long des quatre parties thématiques qu'il comporte :
I- Retours sur l'orientalisme (4) Ce 'I- comprend une sous-partie « Récapitulation » qui offre au lecteur un état des débats, passés et présents, et une autre, dénommée « Examens critiques », qui renvoie plus précisément aux terriers de discussion des lièvres qu'aurait soulevés Edward Saïd. Signalons pour faire court la polysémie de « orientalisme », « pas entièrement soluble dans le colonialisme » (Emmanuel Szurek), le refus de l'unilatéralisme et des simplismes, la mise en valeur des croisements entre « Orient » et « Occident » : Taha Hussein trouvait certes Châteaubriand désobligeant à l'égard de l'islam, mais il l'admirait ; et plus largement il disait son « amour véritable de la pensée française ». On comprend aussi qu'une grande arabo-islamisante comme Jacqueline Chabbi veuille de nos jours sortir l'islam du fantasme ; et quelqu'un de la stature de Mohammed Arkoun sera-t-il à ranger dans le camp de l'orientalisme vu ses références au structuralisme français '
II- Orients pluriels (5) élargit le champ des « orientalistes » à ces Orients divers, jusque là guère concernés coram populo par les échanges et les diatribes, et pourtant vraiment « orientaux », eux -Japon, Chine, « Sud de l'ex-URSS », via l' « orientalisme juif ». Le lecteur ignorant apprend une foule d'informations 'ainsi le traitement des musulmans en URSS, qui s'adoucit quelque peu avec la déstalinisation, puis décisivement avec la Perestroïka. L'amélioration fut plus tardive en Chine où, au temps du Grand Bond en Avant et de la Révolution culturelle il y eut des musulmans obligés d'élever des porcs et d'en manger... Des examens critiques sont faits à propos du regard porté sur l'Inde, avec entre autres une analyse sans concession de l'humanisme à la fois généreux et simpliste de Sartre. Passionnants sont aussi les regards portés sur le camp ottoman et les Turcs des Tanzimât, à la fois admirateurs et contempteurs de l' « Occident », Turcs qui furent plutôt épargnés par l'orientalisme -Kemal Ataturk relèverait, lui, d'un « orientalisme mimétique et vernaculaire ». On apprend sans surprise le traitement réservé au Mahomet de l' « orientaliste juif » et marxiste Maxime Rodinson, stigmatisé en Egypte en 1997 par une pétition et retiré de ce foyer intellectuel premier qu'est la bibliothèque de l'American University in Cairo.
Un « orientalisme oriental » '
III- Relectures (6) aborde « l'orientalisme », du folklore égyptien au prétendu « anti-islamisme » des Zkara du Maroc, via la figure d'Ahmed Amîn (1886-1954), lecteur appliqué et réfléchi d'Edward William Lane, et ce « pionnier de l'anthropologie » que fut en Egypte, Mohammed Galal (1909-1946), les traductions en arabe des 'uvres des orientalistes, le cas italo-libyen, assez peu connu en France, celui, plus courant, de la « latinité » de la patrie - elle deviendrait l'Algérie - d'Augustin de Thagaste (Souk Ahras), le plus célèbre des pères de l'Eglise, et le cas inédit pour le grand public des oasis du Sud-ouest algérien du Tuwât.
De l'orientalisme « occidental » à l'orientalisme « oriental », que de continuités quand on prend en compte la figure d'Ahmed Amîn, auteur d'un dictionnaire des m'urs et des coutumes d'Egypte, largement inspiré par Lane : on y trouve peu d'aménité sur les excentricités des confréries soufies, sur la place des femmes dans l'islam et plus largement sur l'islam. L'examen de la production orientaliste arabe se relie à l'arrivée massive, au XXe siècle, dans les universités et les champs académiques français et anglo-saxons de nombreux auteurs d'origine arabe. Est analysée aussi la relation entre les savants italiens 'notamment Enrico de Agostino- et la réappropriation à des fins identitaires de construction nationale telle qu'elle fut mise en 'uvre et reprise à partir de 1975 par Khalifa Tellissi dans les quatre volumes de son grand dictionnaire encyclopédique des populations libyennes, inspiré aussi d'un érudit du XVIIIe siècle.
Plus connu en France, le mythe bâtisseur de la latinité de l'Algérie tel qu'il fut porté par le Louis Bertrand du Sang des races (1899), puis l'Emile-Félix Gautier des Siècles obscurs du Maghreb (1927), qui fut par la suite approuvé par un Fernand Braudel 'le grand historien des échanges méditerranéens ne désavoua pas ses divagations sur la confrontation avec le barbare/ennemi. A l'inverse, Kahina Mazari rappelle l'influence des Maghrébins Tertullien, Cyprien et Augustin sur l'Europe chrétienne ; et, un millénaire et demi plus tard, l'arabisation de l'obscurantisme de pouvoir boumédiéniste disqualifia l'Algérie cosmopolite qui fut, aussi, celle de Jean Sénac, de Jean et Taos Amrouche, d'Henri Alleg, de Mouloud Feraoun, de Paul-Albert Février, de Yacine Kateb, tous écrivains, historiens et/ou militants francophones... En clair, tout ne se joua pas, ainsi que le mijotent les catégories essentialistes figées, dans un duel Occidentaux versus « indigènes ».
Tels marxistes/crypto-marxistes sont aussi remis à leur place, entre autres pour la faiblesse de leurs appuis documentaires dans le cas du Tuwât sud-algérien où, à l'inverse de leurs postulats, les confréries jouèrent au XX e siècle un rôle somme toute mineur au regard de l'action des 'ulamâ' du cru : un bon marxiste est-il fondé à stigmatiser les archaïsmes pour libérer les masses opprimées en vue de construire une Algérie idéalement nouvelle '... Algérie où, au début du XXIe siècle peut être glorifiée une islamisation relevant d'une « histoire du dimanche » (Ismaël Warscheid), faisant la part belle à des polémistes islamiques du XVe siècle auxquels n'ont rien à envier les Tawfîq al-Madanî, puis, en pire, les idéologues langue de bois de l'Algérie indépendante du gabarit de Mouloud Kâcim Naït Belkacem (7). En clair, trop convenue et trop étriquée se révèle la thèse qui assène que le Maghreb fut et est exclusivement arabe et islamique. Mais le risque existe bien de « jeter trop systématiquement les productions orientalistes avec l'eau du bain colonial » (Ariel Planeix).
L'Orient : entre savoirs solides et fumeux stéréotypes
Cela n'empêcha pas des constructions du type de celle du d'Auguste Mouliéras : ce disciple d'Auguste Comte, professeur d'arabe et président de la société de géographie et d'archéologie d'Oran, voyait dans les Zkara, Zénètes berbérophones du Maroc, au sud-ouest d'Oujda, des anti-musulmans (8) fondamentaux, des libres penseurs avides de ressourcements dans la jâhiliyya, contempteurs du Ramadan et menacés par l'obscurantisme musulman (9). Nul plus que les Zkara ne fut autant « pris au piège du contre-orientalisme » et ne honnit davantage les fantasmes de Mouliéras : qu'un groupe humain soit, au Maroc ou dans le reste de Maghreb proprement antimusulman, est en effet proprement inconcevable. Pour le jeune intellectuel et polytechnicien marocain Omar Berrada, « il n'y a pas d'islam, il n'y a que des musulmans » -ne pourrait-on en dire autant du christianisme et des chrétiens ' Et il ne faut pas jeter les productions musulmanes avec l'eau du bain islamiste/obscurantiste.
IV- Patrimonalisations (10) : il s'agit de la fabrication et du marché d'un patrimoine arabe: plus généralement, et en épilogue, cette dernière partie traite de la réception arabe des Mille et une nuits, des collections de peintres orientalistes au Proche-Orient, via le thème 'naguère ressassé- des odalisques ; et aussi, parmi les musées du Caire, de son « musée arabe », et, en tant que produits de marché, des copies des 'uvres orientalistes au Liban, de « l'invention » du tapis marocain ainsi que, en Tunisie, de la poterie de Nabeul via ses promoteurs français inspirés de modèles limougeauds ; jusqu'aux actuelles collections « moyen-orientales », du Caire, de New-York, de Genève...
On ne rendra pas compte de manière exhaustive de l'analyse fouillée de Sylvette Larzul sur les Mille et une nuits, leur réception puis leur reconstruction, depuis la « traduction » d'Antoine Galland, de 1701 à sa mort en 1715, jusqu'à la traduction parue dans la Pléiade en 2005-2006, à laquelle coopérèrent l'Algérien Jamal Eddine Bencheikh (1930-2005), son frère Touhami et le grand arabisant André Miquel - Jamal Eddine Bencheikh, qui finit professeur aux universités de Paris VIII puis à Paris-Sorbonne/Paris IV, bouscula l'approche philologique de l'orientalisme traditionnel. Il y avait eu après Galland son successeur Denis Chavis à la fin du XVIIIe siècle (Les continuations des Mille et une nuits), puis l'édition en arabe, en 1835, par l'imprimerie de Bulâq au Caire, d'un texte quelque peu édulcoré par l'islamiquement correct d'Al-Ahram ; et dans les années 60 du siècle suivant, il y eut les analyses et l''uvre de traduction de René Khawam, puis en 1984 l'édition critique du manuscrit de Galland par Mushim Mahdi, universitaire irakien d'origine formé à Harvard.
Cheminant sur la sinusoïde de l'appréciation/dépréciation du monde arabe, Paul Siblot repense les « imbrications équivoques entre érotisme et orientalisme » en revisitant Shéhérazade et la lignée des autres odalisques anonymes dont se sont abreuvées la littérature française -de Gautier à Feydeau en passant par Loti, Maupassant, Daudet, les Goncourt...- et la peinture de l'Algérie galante, -Ingres, Delacroix, Renoir, Matisse...-, et dont la célèbre photographie de 1999 (Femmes maures distinguées dans leur intérieur), fut une mise en scène d'un « parfait document ethnographique ». Pour Rachid Boudjedra, Picasso trancha, avec la désérotisation et la rigidité de ses « guerrières » algériennes, endolories, mais aux antipodes des créatures de harems de Delacroix. En recourant à Malek Alloula et à Rachid Boudjedra, en recensant la série d'expositions 'plus de deux dizaines- qui, de 1983 à 2011, montrent à voir l'Orient fantasmé, Siblot souligne l'apport majeur d'Assia Djebar, militante de l'écriture pour qui la claustration des femmes algériennes n'est pas que fantasmatique.
L'exotisme occidental réapproprié par les « Orientaux » '
Si l'exotisme servit à dessiner un ailleurs plus séduisant que le quotidien des « Occidentaux », les Egyptiens ne l'ont-ils pas repris à leur compte en rouvrant, en 2010, dix ans après sa fermeture, le superbe musée d'art arabe de la rue Port Saïd, créé en 1905, et sur lequel la figure de Gaston Wiet avait régné de 1926 à 1951 ' Rebaptisé « musée des arts islamiques », certes non sans une concertation avec des spécialistes du Louvre, son réaménagement et son esprit sont bien au premier chef le fait de concepteurs égyptiens, réinventeurs de patrimoine national sous la marque de fabrique obligée de al-umma al-islâmiyya (la communauté musulmane universelle).
Si le XXI e siècle 'suite au 11 septembre 2001 '- voit la multiplication en « Occident » des musées d'art islamique, la réinvention concomitante de l'orientalisme en « Orient » se fait en continuité avec la phase coloniale. C'est le cas pour la céramique de Nabeul, qui n'a guère plus d'un siècle d'existence, portée qu'elle a été par des inspirateurs français comme son promoteur Louis Teissier, puis, aussi, par la famille Abderrazak. Malgré les avanies qu'elle a essuyées dans les années 1980-1990, elle ressurgit, le tourisme/voyeurisme aidant. C'est en parallèle, à partir du Lyautey inventor of tradition, qu'a été impulsé l'engouement pour le « tapis marocain ». Tout portée qu'elle ait été par la vision française des « arts indigènes », sa promotion reflète aussi l'émergence nationale d'un Maroc où le succès du « tapis de Rabat » annonce la modernité urbaine. Cela au prix du déclin des tapis tissés au milieu du XXe siècle. Puis, là aussi, le tourisme aidant, devient prédominant le « tapis berbère » avec, brodée dans ce contexte, sa typologie régionale 'les tapis Chichaoua, Glaoua, du Moyen-Atlas... Ressurgit ensuite, avec les modèles du klim turc, le tapis ras léger, qui triomphe notamment à Marrakech.
Les circonstances politiques ne comptèrent pas pour peu dans la destinée de la production artistique libanaise d'inspiration orientaliste, progressivement étiolée à partir du début du XXe siècle: l'accord de Taef du 22 octobre 1989 qui, sous l'égide des Etats-Unis et de l'Arabie saoudite, mit un terme à la guerre civile libanaise, puis les accords d'avril 1996 qui suivirent la violente opération israélienne des « Raisins de la colère », aidèrent à sa renaissance. Désormais, des « Arabes authentiques » entendent montrer la valeur de leur appartenance culturelle, dans le contexte d'une mondialisation économique portée par le FMI et la Banque mondiale, et où « les goûts esthétiques d'un magnat arabe anglophone convergent avec ceux d'un marchand de voitures libanais » ; avec, in situ, des oppositions où le goût et le niveau social ont partie liée : la nukhba 'l'élite- a des penchants orientalistes quand la masse mubtadhala 'vulgaire- s'en tient au souci du paraître selon des formes normées réputées « occidentales ». Parallèlement à ce renouveau des copies orientalistes au Liban, renouveau aussi, ici et là, des collections de peintures moyen-orientales ' à Genève, à New York, et au Caire où, depuis 2008, le somptueux catalogue de l'érudit de l'art Shafik Gabrit invite à contempler les collections de sa luxueuse résidence dans le récent quartier branché des Qatamiyya Heights. Révolution au sens premier : triomphe l'orientalisme sur ces terres de l « 'Orient » qui l'ont inspiré.
L' « Occident » et l'« Orient » existent-ils'
On pourra in fine s'interroger sur ces concepts d'« orientalisme », d'« Orient » et d'« Occident ». Pour Michelet, on rappellera que « la vraie France », c'était « la France du Nord », et que, à côté des représentations des « femmes maures », ont aussi existé des « femmes méridionales », des « femmes alsaciennes »... : pour quelles raisons, alors, n'ont pas fructifié les dénominations et les concepts de « nordisme » et de « méridionalisme » ' Serait-ce que, en France du moins, la France-peuple commence à exister à partir de la Révolution et qu'elle est de ce fait peu ou prou solidaire de l'entreprise coloniale entreprise outre-Méditerranée en 1830 '
Pourtant, des maîtres travaux d'Henri-Irénée Marrou sur l'Antiquité grecque (11) au Harem et les cousins de Germaine Tillion, en passant par la somme de Fernand Braudel sur la Méditerranée, on tire l'idée d'une proximité et d'affinités méditerranéennes, du nord au sud, de l'est à l'ouest. Paraphrasant Freud, ne pourrait-on dire que, vu leurs proximités avec les Maghrébins, des Marseillais peuvent voter pour le Front national sur fond de « narcissisme de la petite différence », qu'on pourrait là dénommer « racisme de la petite différence » -pour sûr, le vote Front national en Alsace repose sur des données différentes.
A titre de comparaison, qu'en est-il de ce Nord-Méditerranéen ' Sur le plan de ce que bien d'autres que Hortefeux et Guéant persistent à dénommer l'identité, combien d'Occitans déclarés n'ont pas ressassé les vers convenus de Frédéric Mistral : « Qu'un pòble tombe esclau. Se tèn sa lenga tèn la clau. Que dei cadenas lo deslieura » (12) ' Mistral, le célébrateur de ce « poble lèri » (peuple alerte) occitanophone, de dialecte provençal/provençal gavot (alpin) qui s'étend « jusqu'au bàrri neven que Briançoun auburo (13) ». Et pourtant, tout n'est-il pas joué en France, entre le Nord et le Sud dès la fondation, sous l'égide de Frédéric Mistral, en 1854, de cette institution culturelle défensive que fut le Félibrige ' Sur les sept fondateurs de cette pléiade poétique identitaire, le seul à avoir vraiment été un républicain, et ouvert d'esprit, était l'Avignonais Théodore Aubanel -nombre d'autres, à commencer par Mistral et Roumanille, étaient des notables du terroir profond distancés par la modernité, et largement marqués par une droite relevant surtout du royalisme légitimiste : volens nolens, ils étaient dans le moule français, et pas -euphémisme- dans la partie la plus progressiste du moule. Mistral reçut le prix Nobel de littérature en 1904, mais il refusa, lui, à la veille de sa mort en 1914, l'Académie française. Mais on rappellera que Charles Maurras fut lui aussi un félibre, de Martigues. Ce poète académique provençal devint le maître à penser de l'Action française aux côtés de Léon Daudet, il accepta son élection à l'Académie française en 1938, avant de célébrer le maréchal Pétain, « la divine surprise », et son régime de Vichy permettant d'éliminer les juifs et les démocrates honnis...
Des travaux fondamentaux mais peu connus
Pour revenir in fine au livre dirigé par FP et JCV, sur un point précis, on notera en passant à propos de la Libye, que n'ont pas été requis les grands historiens de la colonisation italienne comme Angelo del Boca, auteur notamment de cette somme qu'est Gli Itliani in Libia, publiée dans les années 1990 chez Mondadori à Milan, Giorgio Rochat, Marta Petricioli ou Michele Brondino ' ce dernier est pourtant partiellement traduit en français (14). Ignoré aussi le récent livre de Dino Costantini sur le discours colonial français (15). Sur le Touat, si les recherches de Gilbert Grandguillaume sont bien signalées, et sur le Gourara, si la référence de Rachid Bellil est heureusement examinée, les travaux d'Yves Guillermou n'apparaissent pas. On ajoutera que, sur la longue durée, l'entreprise coloniale européenne n'est pas née de l'opération du Saint Esprit : elle ne fut pas exempte d'un processus d'auto-colonisation préalable 'ainsi les avantages considérables consentis aux commerçants étrangers dans les fundûq(s) de Tlemcen à partir du XIVe siècle, cela avant la rente corsaire dont Lemnouar Merouche a si bien analysé les mécanismes et les effets (16) -dommage qu'il soit aussi peu connu. Et pourtant, ce grand historien algérien, formé à la Zaytûna puis à l'université de Gizeh au Caire, avant la Sorbonne où il fut un disciple d'Ernest Labrousse, réside à Paris depuis sa retraite de professeur de l'université d'Alger où il enseigna de 1975 à 1990 'et d'autres ottomanistes algériens comme Fatima Zohra Guechi, de l'université Mentouri de Constantine, et Abd el Hadi Ben Mansour, naguère ingénieur de recherche CNRS à la Sorbonne-Paris IV, ne sont pas davantage convoqués.
Pourtant, tant la conception du livre que ses auteurs se situent bien dans ce que Gérard Noiriel a appelé « la cage de Faraday parisienne » -incontournable en France, il est vrai. 13 des 32 auteurs sont des chercheurs de l'EHESS, avec en prime la prédominance du CHISM. Il y a bien des auteurs de diverses origines (Turquie, Pays Bas, Maghreb, Egypte, Royaume Uni...) mais plus de la moitié sont français. On n'y a, sauf erreur, guère trouvé d'Allemands ' en tout cas, parmi les historiens, ni Harmut Elsenhans, ni Werner Ruf, ni Frank Renken, ni Rachid Ouaissa... Ce livre rutilant comporte aussi -est-ce évitable '- des redites, longueurs et lacunes ; il aurait gagné à être plus condensé -mais il ne se serait pas, alors, agi des actes d'un colloque. Trop érudit et spécialisé pour qu'on puisse l'évoquer en deux mots, il n'est guère accessible à un grand public qui aurait besoin d'une synthèse plus abordable et plus ramassée. Tel quel, il lui manque un index des noms propres et une bibliographie thématique d'ensemble pour aider le lecteur à se repérer. Il est des communications à être suivies d'une bibliographie, mais pas toutes, et toutes ces références sont trop morcelées. Il va sans dire que l'ensemble de ces remarques, obligées pour une recension critique, n'enlèvent rien à la valeur et à la portée de ce livre considérable.
* Gilbert Meynier, historien et ancien maître de conférences à l'Université de Constantine, est professeur émérite de l'Université Nancy II. Il est spécialiste de l'histoire de l'Algérie sous la domination française.
Les intertitres sont de la rédaction de Maghreb Emergent.
Notes
(1) François Pouillon : anthropologue, directeur d'Etudes à l'EHESS (CHSIM : Centre d'Histoire sociale de L'Islam méditerranéen), auteur notamment, avec le regretté Bruno Etienne, de Abd el-Kader le magnanime, Paris, Gallimard : IMA, 2003, 127 p. , et directeur du Dictionnaire des Orientalistes de Langue française, Paris, Karthala : IISSM (Institut d'Etudes de l'Islam et des Sociétés du Monde musulman), 2008, XXII-1007 p. ; Jean-Claude Vatin : politologue, directeur émérite au CNRS -il fut au Caire dans les années 1980 directeur du CEDEJ (Centre d'Etudes et de Documentation économiques, juridiques et sociales), auteur entre autres de L'Algérie politique, histoire et société, Paris, Armand Colin : Presses de la FNSP (Fondation nationale des Sciences politiques), 19674, 311 p. ; 2e édit. augmentée, 19683, 394 p. Parmi les auteurs, on relève, entre autres éminents spécialistes, Bernard Heyberger, directeur de l'IISMM et spécialiste du christianisme arabe.
(2) Londres, Routledge and Kegan Paul, 1978, XI-368 p.; New York, Vintage Books, 1979
(3)Paris, Seuil, 1980, rééd. augmentée, 1997, 428 p., deux autres rééd. en 2005.
(4) Auteur(e)s : Guy Barthèlemy, Thomas Brisson, Léon Buskens, Baudouin Dupret, Abdolu Filali-Ansary, Bernard Heyberger, Robert Irwin, Zakaria Rhani, Emmanuel Szurek, François Zabbal.
(5) Auteur(e)s : Elisabeth Allès, Patrick Beillevaire, Stéphane A. Dudoignon, Edhem Eldem, Mohammed Hatimi, Olivier Herrenschmidt, Jean-Claude Vatin, Emmanuel Szurek, Yinde Zhang
(6) Auteur(e)s : Nicholas Hopkins, Richard Jacquemond, Mouldi Lahmar, Kahina Mazari, Emmanuelle Perrin, Ariel Planeix, Ismaïl Warscheid.
(7) A cet « intellectuel » kabyle (1927-1995) se voulant plus arabe que les Arabes, et épris de langue allemande qu'il voyait à l'égal de l'arabe comme une langue supérieure, un colloque, organisé par le Haut Conseil Islamique et ouvert par le président Bouteflika, a rendu un vibrant hommage en mars 2005.
(8) Une tribu zénète anti-musulmane au Maroc (les Zkara), Paris, Challamel, 1904, 264 p.
(9) Ces vaticinations apparurent comme si insanes à son supérieur René Basset, directeur de l'école supérieure des lettres d'Alger, qu'il fut mis sur la touche et remplacé à son poste par Alfred Bel, alors directeur de la médersa de Tlemcen.
(10) Auteur(e)s : Christian Hongrois, Sylvette Larzul, Jean-Gabriel Leturcq, Alain de Pommereau, Kisrsten Scheid, Paul Siblot, Mercedes Volait.
(11) Cf. Histoire de l'éducation dans l'antiquité, Paris, Seuil, 1948, 596 p. -il y aura plusieurs éditions ultérieures.
(12) Qu'un peuple tombe en esclavage, qui tient sa langue tient la clef qui des chaînes le délivre.
(13) Jusqu'au rempart neigeux que Briançon dresse (tirade d'Aufan de Sisteroun, acte 1 scène de La Reine Jeanne, Rapèle les Arles, CPM Marcel Petit, 1990, 311 p. [édition du centenaire]).
(14) Cf. entre autres Michele Brondino et Yvonne Fracassetti (dir.), La Méditerranée voit, écrit, écoute : la diversité culturelle face aux technologies de la communication, Paris, Publisud, 2009, 524 p.
(15) Una malattia europea. Il « nuovo discorso coloniale » francese e i suoi critici, Pavie, Edit. plus (Pisa University Press), 2006, 331 p.
(16) Recherches sur l'Algérie à l'époque ottomane, -1 : Monnaies, prix et revenus, Saint Denis, Bouchène, 2002, 314 p. ; -2 : La course, mythes et réalités, ibid., 2007, 353 p.
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