Dès quinze
heures, il y a foule dans la petite cafétéria du siège de l'Assemblée populaire
et dans la salle des pas perdus sur laquelle ouvre son hémicycle.
Les autorités
locales, les hauts responsables de l'administra-tion, les notables de la ville,
les dirigeants d'entreprises et d'établissements publics, les représentants des
organisations professionnelles et des associations de toute nature, tout le
monde est là pour assister au rassemblement clôturant la tournée d'un dirigeant
national dans la région. Dans le cadre de la campagne électorale, ce haut
responsable du pays a programmé une demi-dizaine de rencontres dans les villes
voisines avant ce rassemblement, qu'il a prévu en fin d'après-midi. Des petits
groupes se forment spontanément dans un brouhaha indescriptible. Les
responsables influents sont, évidemment, les plus courus, par les représentants
de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile. Des affaires se traitent,
des engagements et des rendez-vous se prennent, des coordonnées et des
informations s'échangent.
Les personnalités sollicitées s'en tirent
avec des promesses, qu'elles ne tiendront probablement pas. Leurs
interlocuteurs le savent, mais ils ont le sentiment d'avoir fait une démarche
et se nourrissent d'espoir, jusqu'à la prochaine occasion. Dans ces rendez-vous
publics, les mêmes personnes se retrouvent depuis un quart de siècle. Elles ont
décidé d'être les représentants d'un peuple dont la première génération les a peut-être
connus mais pas les suivantes. Elles sont toujours là parce qu'elles ont plus
d'un tour dans leur sac pour y être, parce que les autres ont abdiqué leurs
droits ou encore parce que cela arrange bien les affaires de tout le monde.
Elles ont élaboré un langage stéréotypé et
des formules creuses et inodores qui disent en même temps tout et rien. Des
formules d'apparence courageuse et déterminée, mais au fond sans grande
conséquence, pour personne.
Les présents, à quelques petites exceptions,
se connaissent, ils se saluent, s'interpellent, se contredisent parfois,
divergent rarement et finissent toujours par se congratuler. Le manège dure
depuis plus de trois heures et l'orateur avait déjà une heure de retard. Les
échanges reprennent, des voix s'élèvent çà et là et des groupes qui s'étaient
séparés se reforment une nouvelle fois. Tous les sujets sont en débat et d'un
cercle à un autre on peut passer de l'éducation à l'économie ou encore au
sport, selon les affinités et les préoccupations. Les plus entreprenants sont
les jeunes, de place en place, ils s'incrustent dans la discussion et la
détournent pour en venir à leurs préoccupations et solliciter des aides et des
solutions que leurs interlocuteurs sont susceptibles d'apporter. Ils ne
quittent un lieu pour l'autre qu'après avoir pris les cartes de visite.
Les femmes aussi
ne manquent pas d'être très actives, les plus jeunes jouent un peu de leur
charme et butinent au gré de l'invite des regards. Les plus âgées abusent de
leur «ancienneté» et imposent leur présence aux autres, se prévalant de leur
long combat pour une cause commune. Les responsables assiégés se drapent dans
la dignité de la réserve et affichent dans leurs propos le souci de l'intérêt
général et de l'équité publique. Cette attitude est censée tenir à distance les
prétentions privées ou les sollicitations à la limite de la légalité. Elle leur
évite surtout d'être importunés outre mesure. Et c'est dans cette ambiance de
tables rondes, sans les tables, qu'est invoqué, dans tous ses aspects, l'état
de la ville et du pays. Le passé, le présent et l'avenir sont passés en revue,
évalués, projetés; avec satisfaction pour les participants à la décision et ses
bénéficiaires, avec ressentiment pour ceux qui ont raté l'aubaine mais qui ne
désespèrent pas de se rattraper, avec déception pour les oubliés.
Tout à coup, la
foule s'ébranle en direction de l'hémicycle, les regroupements s'éparpillent
dans la précipitation et chacun, oubliant subitement les civilités et les
amabilités d'il y a un instant, participe à la bousculade pour s'assurer un
siège au premier rang. S'asseoir en première ligne est un indicateur du rang
social, donne plus de visibilité et permet la proximité avec l'Autorité. En un
rien de temps, la salle est comble et quelques retardataires quêtent des yeux
les rares places encore libres.
Le silence dure peu, la discussion reprend de
plus belle cette fois-ci entre voisins de travée que le hasard du remous de la
foule a mis côte à côte. Trois heures sont déjà passées depuis l'heure annoncée
du rendez-vous. C'est l'heure du «vingt heures», des employés s'activent pour
mettre en marche un téléviseur posé sur une table à l'angle droit de la pièce,
sans succès.
Les invités à
l'origine de l'initiative des agents, déçus, reprennent leur discussion. La
salle renoue avec le désordre sonore des échanges multiples et simultanés.
Mais au fil du
temps, les sujets s'épuisent, la faconde décline, les tons baissent et beaucoup
ne se parlent plus mais ne s'observent pas moins. La fatigue gagne les corps et
les esprits, l'enthousiasme du début d'après-midi a laissé place à la
lassitude. On n'attend plus un événement, on s'acquitte d'une corvée. Il est
minuit, mais de la bravoure aucune trace.
Un mouvement du personnel et du service
d'ordre annonce brusquement la fin du calvaire. Il est là, avec un énorme
retard mais il est enfin là. Accompagné du premier responsable des lieux, il
rentre à grands pas dans la salle, salue brièvement de la main l'assistance et
s'installe dans la tribune. Après une brève allocution de bienvenue de son
hôte, il prend aussitôt la parole, s'excuse pour le retard, sur les causes
duquel il ne s'attarde pas et entame une longue litanie sur les conditions
d'exercice de sa primature et sur la situation du pays. Répété pour la sixième
fois, le discours bien rodé est débité sur un rythme si monotone qu'il achève
une assistance déjà assommée par l'attente.
Personne ne se
rend compte qu'il prononça le mot de la fin et son accompagnateur a dû élever
la voix pour trouver un premier «volontaire» qui daigne prendre la parole
offerte à une présence purement physique. Pris de court et émergeant
difficilement de sa torpeur, le responsable local des « condamnés à mort»
brandit une médaille pendant à un collier aux couleurs du drapeau national et
déclare en descendant les marches de l'amphithéâtre: «Je n'ai rien à dire, je
me contente de vous élever à la présidence d'honneur de notre association, vous
êtes désormais le président des condamnés à mort; à vous de défendre nos
intérêts.» Un tonnerre d'applaudissements accompagna l'intervenant dans son
geste.
Le représentant
des enfants de chouhada se lève en second lieu. Lui aussi a été bousculé dans
sa somnolence et n'avait pas les idées très claires, il s'en tire alors avec
une pirouette: «Monsieur le Président, nous avons, je crois, trop parlé, nous
avons vieilli en parlant. Nous n'avons pas cessé de réclamer nos droits et nous
n'abandonnons pas, mais comme à notre âge il est trop tard, alors, occupez-vous
de nos enfants, donnez-leur nos droits». L'assistance, émue, oublia
d'applaudir, les responsables s'en rendirent compte et s'appliquèrent à le
rappeler aux présents qui compensèrent leur réaction tardive par l'intensité de
leur ovation. Arrive enfin le tour des grands blessés de guerre. Dans le
silence qui attend le premier mot, on entend un clic-clac métallique puis le
bruit sourd d'un objet heurtant le pupitre. L'auteur du geste venait d'enlever
la prothèse en bois de sa jambe et de la poser devant lui, il promène son
regard dans toute la salle, puis, sûr de son effet, s'adresse à la tribune en
disant simplement: «Je n'ai plus envie de répéter encore ma rancÅ“ur et mes
requêtes, je vous dis simplement, rendez-moi ma jambe !». Une lourde atmosphère
plombe la salle. Chacun devait se dire, qui détermine les droits et qui y
répond et en répond dans notre pays ? Comment privatiser l'héritage du
sacrifice pour la nation ? La fatigue des corps a-t-elle engourdi aussi les
consciences ? A-t-elle brouillé les vertus d'une cause sacrée ? Le meeting tardif
a complètement raté l'objectif programmé mais a permis de prendre toute la
mesure d'un pays qui refait son histoire en salle et ne retrouve pas le chemin
de sa conscience égarée.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed ABBOU
Source : www.lequotidien-oran.com