«La vie ne peut
être comprise qu'en revenant en arrière, mais doit être vécue en allant de
l'avant» Kierkegaard (1813-1855) philosophe danois
La modernité est
un défi, les Anglais utilisent souvent le mot «challenge» pour qualifier ce
train de changement et de progrès qu'expérimentent les sociétés humaines. Un
terme au sens très fort et à la symbolique autrement plus significative que son
équivalent en français. Le «challenge» porte dans ses plis et replis une
connotation très variée de résistance et de conflictualité. Il est à la fois
une prospection dans le passé, une précipitation dans le présent et une
projection dans l'avenir. Une nation quelconque, quelle que soit sa nature et
sa stature aspire à la modernité. Le besoin primordial et vital de promouvoir
une vraie citoyenneté avec son pendant concomitant de développement économique
a, de tout temps, hanté l'esprit de tous les pays du monde. En temps actuels,
l'Occident se pose en tant que garant d'une certaine avancée tant technologique
que morale. Il incarne, s'il l'on ose l'expression, le rôle de détenteur
exclusif et à part entière de la modernité. Celle-ci demeure toujours une
notion vague, confuse et sujette à des interprétations tout à fait complexes et
complexifiées d'autant plus qu'elle englobe un vaste champ notionnel qui va se
compliquant davantage au vu de l'évolution rapide du monde à l'ère des
technologies de l'information et de la communication.
Aujourd'hui,
l'actualité internationale se prête à merveille à un vrai débat sur le sens de
la modernité. C'est quoi au juste être moderne? Est-ce à dire revendiquer une
laïcité rigide à la française ou adopter un libéralisme sauvage à l'américaine
ou tout uniment adopter une position intermédiaire entre un Orient
excessivement spiritualisé et un Occident outrancièrement temporel? Quelle est
la place de la religion dans la vie sociale? Pourrait-on séparer la morale de
la religion ou tout simplement les assembler en un conglomérat inséparable afin
de cimenter le tissu social? A vrai dire, les régimes arabes vivent une
déficience de conscience politique hallucinante due à la fièvre despotique à
laquelle il est impératif d'y appliquer en urgence des compresses sociale et
politique, ce qui veut dire en langage politique «des réformes radicales» des
soubassements sociaux. Il est vrai qu'à force de disséquer le concept de modernité
sous toutes ses coutures, on y relève une totale dissymétrie entre la théorie
et la pratique car il s'avère qu'il est, de nos jours, intrinsèquement plus lié
au développement matériel qu'à l'évolution mentale des sociétés.
Il apparaît
clairement en ce sens que la modernité est plus une donnée matérielle que toute
autre chose. C'est pourquoi, tous les pays du Sud sont perçus dans leur grande
majorité comme étant retardataires sur le plan développemental.
Ce qui les met tout naturellement sur le banc des ratés de la roue civilisationnelle de l'humanité. En témoigne cette
condescendance outrageuse des pays occidentaux envers ce qui provient
directement de la sphère méridionale de la planète. Tout au plus serait-il fort
intéressant de faire le distinguo entre les deux notions diamétralement
opposées mais conjointement complémentaires de «modernité» et de «modernisme».
Si la première exprime une étape historique ou une escale monumentale d'une
extrême importance dans la vie civilisationnelle des
pays, la deuxième serait par contre une attitude et un positionnement humains
face au besoin de la modernité. Raison pour laquelle, le premier concept tend
de plus en plus à disparaître pour laisser place au second. Dans cet esprit, il
est hautement significatif de mettre en relief le fait qu'il n'y a plus de pays
modernes et d'autres arriérés, mais des peuples modernistes et d'autres
régressifs ou réactionnaires. Pour complexe qu'elle soit, la modernité n'est
guère un repère ontologique, c'est-à-dire qu'elle n'est, en aucune manière, une
donne immanente de la nature des choses et des phénomènes mais qu'elle est, à
proprement parler, un invariant fondamentalement subjectif.
Contrairement au
modernisme qui est un souffle d'évolution instantané et spontané, la modernité
est une œuvre de restructuration sociale et politique de longue haleine et un
travail en profondeur dans les bases de la société. Sous ce prisme, on ne
saurait que dire qu'elle est loin d'être un état d'enfouissement politico-social ni encore moins un état stationnaire dans
lequel les mouvements convergents vers le progrès cessent effectivement de
réagir. On pourrait même dans certains cas, émettre un diagnostic ou un constat
de l'extérieur des systèmes sociaux pour évaluer le degré d'évolution graduelle
des sociétés, c'est-à-dire, constater de visu les distorsions et les
malformations de l'armature sociétale à partir d'un état des lieux objectif de
la situation. L'Occident a failli à ce rôle d'observateur averti dans le
dernier soulèvement des Tunisiens, pour preuve, le gouvernement français a
sous-estimé au départ les velléités du changement de la rue, en envoyant du
matériel répressif performant au dictateur déchu alors que celui-ci avait
auparavant préparé sa fuite. Décrire et dépeindre la modernité politique
consiste également à mettre à nu le vrai visage de la barbarie. En un mot, la
modernité est la compréhension des enjeux sociaux des pays et l'établissement
de vrais rapports d'entraide et d'interconnaissance réciproque. Elle est une
notion abstraite alors que le modernisme est un concept essentiellement concret
dans la mesure où l'on pourrait trouver des nations modernes mais non plus
modernistes et d'autres modernistes alors qu'elles ne sont plus modernes.
Prenons à titre d'exemple, le cas du prototype des démocraties naissantes en
Amérique latine où l'élément féminin occupe le haut du pavé dans la
représentation politique et le modèle traditionnel touareg dans le grand Sahara
où la société matriarcale occupe une place de premier ordre dans l'architecture
sociale et est de surcroît le pivot de tout le système social alors qu'en
Occident, la femme, bien qu'elle ait acquis une onde d'avance sur ses compères
de la sphère sud, reste en revanche un excellent prototype de marchandisation
publicitaire, médiatique et sociale. Laquelle est d'une sauvagerie terrible,
capitalisme oblige. Cela prouve, si besoin est, la relativité du concept de la
modernité dans la mesure où l'on a pas de peuples
éternellement modernes et d'autres toujours dans le stade préhistorique.
On ne saurait
nier dans cette perspective le rôle éminemment important de l'élan de
conscientisation et de sensibilisation qu'a suscité ces dernières années
«l'alternative humaine» des altermondialistes qui
combattent contre la poussée inique et les dégâts collatéraux de la machine
néolibérale, hargneuse, outrancière voire monstrueuse. En d'autres termes, la
modernité est une notion globale, partiellement et partialement définie par les
faiseurs d'histoire évolutionniste du monde. C'est immanquablement dans cet
ordre d'idées qu'il convient de situer les soulèvements populaires conjonctif
et subjectif des masses arabes. L'histoire est versatile, elle se meut dans
différents espaces géographiques en se décentrant et se recentrant suivant le
facteur spatio-temporel. Elle est, en quelque sorte, fonction de l'évolution de
la conscience humaine. Quant au modernisme, il est une grande erreur de le
circonscrire dans une synthèse totale car il n'est point relié au facteur
«temps» et à la donnée «espace». Il est, s'il l'on veut le définir, une
parfaite spontanéité des esprits car en s'universalisant, il se particularise
et se développe dans des contrées, des pays, des continents et même des races
qui sont jusqu'alors jugés inaptes à se réincarner en un paradigme viable de
l'évolution humaine des sociétés. Le débat sur la modernité qui refait surface
au lendemain du printemps des peuples n'est aucunement fortuit, au contraire,
il est la résultante de cet émerveillement du monde entier face aux remous
«modernistes» de masses perçues jusque-là comme sombrant dans un état d'inertie
politico civilisationnelle. Les ascensions sociales
des populations du Sud en général et arabe en particulier ont remis sur le
tapis la question fort angoissante de la modernité. Quels sont les paramètres
de la modernité ? Qu'est-ce qu'être moderne? Sur quels critères juge-t-on la
maturité ou la décadence d'un peuple ? Y-a-t-il une
modernité spécifique et propre à chaque peuple? Tant de questions et
d'interrogations auxquelles il est âprement difficile de donner une vraie
réponse. Le plus significatif est que les flagrantes mutations entraînées par
le caractère irréductiblement neuf des dernières insurrections de la rue arabe
et pratiquement de toute la sphère méridionale du globe a donné une nouvelle
acception au terme générique de la modernité, le retour des temps que l'on
croyait à jamais révolus où la plèbe détrône ses maîtres et gouvernants en
obéissant à une urgence sociale et en contrevenant aux dogmes régnants a fait
rejaillir et mis en saillie sur toute la scène politique mondiale cette rupture
salutaire «la révolte» dont a besoin l'histoire humaine pour reprendre du
souffle et se remettre sur sa selle. C'est dire que l'obsolescence et le
«rétamage» de stéréotypes multiformes que subissent dans leur chair des
populations entières n'a réellement été rendu possible que grâce à une
immersion au forceps dans le bain du modernisme authentique. Celui-ci est la
veine jugulaire de la métamorphose sociale car il est de nature à mettre un terme
définitif aux idées manipulatrices, profanatrices et corruptrices des sphères
dirigeantes démagogues. Le modernisme est, on ne peut plus, une tendance à la
restructuration sociale au jour le jour sans stratégie ni but particuliers,
s'il l'on se met d'accord à définir la stratégie en ce cas comme l'ensemble des
moyens et de éléments de recherche qui sont mis en synergie afin d'atteindre un
objectif précis.
L'élan
moderniste, est en quelque sorte plus un besoin de survie qu'un facteur
d'évolution, de développement, et d'épanouissement multidimensionnelle de la
société. La transgression des valeurs bien-pensantes et le dépassement des
politiques du «politiquement correct» ne dérogent pas à cette règle rituelle
dans les sociétés émergentes. L'expression d'encerclement et du quadrillage des
libertés dans les pays arabes et africains fait étrangement écho à une
résurgence intempestive du jusant du modernisme. Mais le modernisme est-il
réellement une tendance au changement dans l'anarchie et le désordre ou au
contraire, une longue marche au ralenti vers la mue sociale? Autrement dit, le
modernisme est-il une stratégie, une tactique et une politique? Si c'était le
cas, en quoi diffère-t-il de la modernité? A dire vrai, si différence il y a
entre les deux terminologies, c'est que le modernisme est une étape primordiale
vers la modernité sans laquelle cette dernière ne pourrait aucunement
s'accomplir, il est comme l'est le civisme vis-à-vis de la citoyenneté, un
chemin incontournable qui mène au parachèvement du processus au long cours du
progrès. En termes plus simples, la modernité est la consolidation de l'État de
droit et la fortification de ses bases sociales et morales. C'est en cela même
que résident la force et le prestige des nations « si le droit n'est pas
l'armurier des innocents, à quoi sert-il» s'est interrogé l'écrivain français
Jean Giraudoux. L'imprégnation des idées de progrès social permettraient à coup
sûr aux sociétés sous-développées dont les pays arabes, africains et
latino-américains font partie, de repérer en précision les failles auxquelles
se confrontent leurs larges pans. Encore faut-il mettre le point sur le fait
que la modernité ne tolère pas les temporisations, les tergiversations et les
«modus vivendis» parcellaires, conciliants, et éphémères
voire trop bancals dans lesquels baignent des sociétés sous-développées. Elle
est, en ce sens, plus une ascèse philosophique qu'un entraînement psychologique
au progrès. L'Occident est au moment présent parvenu à l'apogée de la
civilisation humaine, les pays africains, arabes et tiers-mondistes en général
ont certes des prédispositions mentale, psychologique mais nullement politiques
pour lui emboîter le pas car ils restent terriblement accrochés aux basques
d'une certaine posture mi-figue, mi-raisin envers le changement radical de
leurs assises. Ils sont pour la plupart tributaires des résidus du passéisme,
de traditionalisme et de dictatorialisme. Une
position au demeurant révélatrice d'une foultitude de choses ayant plus
particulièrement trait à un archaïsme chronique dans les schèmes de pensées des
élites politiques et qui nécessite, pour le moins que l'on puisse dire, une
thérapie psychosociale d'envergure. L'assoupissement politique des masses n'est
en réalité généré que par la déchirure sinon la césure entre gouvernants et
gouvernés, due la plupart des fois à un faible enracinement de la culture du
civisme et de la citoyenneté. Que l'on se tourne à la phase post-Ben Ali en
Tunisie, la peur des masses de revenir à la case départ de l'oligarchie est
inéluctablement la preuve irréfragable de cette cassure systématique entre la
base sociale et le sommet politique, ce scénario hante l'esprit de la majorité
des peuples de Sud. Se révolter contre l'injustice sociale, les dictatures et
les systèmes politiques iniques pour retomber une fois encore entre les griffes
des manipulateurs de l'opinion publique est source de toutes les inquiétudes.
On ne serait jamais capables à titre d'exemple de désarticuler la variable de
la bonne gouvernance de celle du civisme, de la conscience sociale et de la
connaissance de la limite des droits et des devoirs par le citoyen lambda. Ce
sont là les véritables composantes de la vraie citoyenneté, ils sont des jalons
importants pour mettre le pied dans l'étrier de la modernité. Ni le clivage des
sensibilités sociales, ni la divergence d'opinions politiques ne seraient à
même de venir à bout du progrès social et de l'aspiration des bas-fonds de la
société à la modernité si le citoyen pouvait énumérer sur le bout des doigts
ses obligations et ces droits vis-à-vis de l'État.
En conséquence,
l'influence délétère de la démagogie et de la manipulation politique serait
très minime et l'ère des dictatures renvoyée aux calendes grecques car la
modernité fait travailler les cÅ“urs et les intelligences qu'ont émoussés les
résidus nocifs de l'endoctrinement politique. La modernité est l'accumulation
et l'acquisition d'un certain capital d'expérience politique par aussi bien les
entrailles de la société que les hautes sphères de l'État. La réciprocité
politique est l'interconnaissance sociale entre les deux sphères sont, en
vérité, un réel solvant de la machine politique avec toute sa batterie
institutionnelle et c'est ici qu'intervient l'élément le plus fondamental dans
l'engrenage procédural et institutionnel de tout État «la confiance». Le
philosophe chinois Confucius parle de l'ordre intérieur au niveau individuel et
micro-social et de l'ordre extérieur au niveau
collectif et macro-social, les deux variables sont
interdépendants les unes aux autres à un degré inimaginable. La première
d'entre elles concerne la «stabilité morale» de l'individu dans sa relation
avec son semblable et la deuxième établit la relation entre l'individu et le
groupe social auquel il appartient. Autrement dit, elle fortifie le liant de
confiance entre les maillons de la chaîne de gestion des affaires d'État.
L'individu s'immerge alors dans le bain de la confiance psychique, serein et
intact en ses gouvernants. Ce qui instaure automatiquement l'ordre général qui
évite aux autorités politiques les scénarios chaotiques plus que choquants de
la désobéissance civile et de la révolte sociale. La modernité est en dernier
ressort question de confiance en soi et dans l'autre sur la base d'un contrat
social à durée déterminée dont les clauses devraient être impérativement
appliquées et respectées à la lettre car la modernité politique ne saurait se
départir de ses aspects sociaux, moraux et intellectuels. Pour atteindre ce
stade de perfectibilité, les sociétés économiquement sous-développées et
politiquement à la traîne n'ont qu'une seule planche de salut, cultiver la
société de connaissance et redynamiser le dialogue social vertical: «élites-masses» et le dialogue social horizontal: «citoyen-société-civile et société de connaissance». C'est
ici que gît le véritable «challenge» auquel sont appelées toutes les sociétés
exposées aux affres de la démagogie, la dictature et le sous- développement
dont les pays arabes font partie intégrante.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamal Guerroua
Source : www.lequotidien-oran.com