Oran - A la une

L'enfant du guellal a peur de la nuit Vécu dans les bas-fonds



De grands yeux ivres de sommeil luttent contre la nuit infinie, bercée par le guellal. L'enfant frissonne et s'enveloppe dans son manteau. Tout en sachant que ce geste ne sera pas compris par sa mère, puisque ses doigts agiles courent sur l'instrument, emportent jusqu'à son regard. Et ça ne sera qu'aux premières lueurs de l'aube que tambourin et guellal iront sommeiller au fond d'un couffin effiloché par l'usure des va-et-vient. Le même que le garçonnet a vu trimballer de boîte en boîte. Aussi loin que ses souvenirs remontent, il se voit entre ces deux femmes, affrontant la vie nocturne réservée aux seuls hommes. L'enfant, recroquevillé sur lui-même, serre ses bras sur le haïk de Fettoum, sa mère, il attend que ses yeux le remarquent. Comme tous les soirs, il l'accompagne, parce qu'il est trop jeune pour rester seul à la maison. Quand il y en a de maison ! Salim sait depuis toujours que sans père, il ne peut avoir un toit tout le temps. Fettoum s'est débrouillée seule. Elle chante et tape dans un guellal pour pouvoir les faire vivre. Ses complaintes, l'enfant les connaît par c'ur. Elles le bercent été comme hiver, de nuit et de jour. Houria, qui fait résonner le tambourin, esquisse de temps en temps un sourire malgré les refrains tristes et chagrins de Fettoum. Le chant bedoui du terroir oranais est fascinant. Il exerce une magie sur l'argent qui s'entasse sous l''il brillant du patron. Des hommes écoutent, rêvent, pleurent, dansent et payent... Ils ont tous les âges et la sensibilité à fleur de peau. L'été les fragilise et Fettoum avec Houria les envoûtent. Le guellal chaud de rythme est talonné par la frénésie du bendir qui hoquette, tressaute, se lamente... sans ménagements. Les deux femmes courtisent cabarets et restos de fortune. Mais si calmes et reposants. Fettoum, dans sa blousa rose, vénère les étoiles mais ne les voit point briller. Elle n'a pas le temps. C'est pour les autres, le romantisme. Ce soir d'été, à Ayoun el Tourk, comme depuis une semaine, elle a craint pour ses nuits, sans monde. La salle est vide. Seule une jeune fille, assise entre deux hommes, l'écoutent religieusement. Pour eux, elle entonne alors de son plus beau timbre de vieux succès du vieux raï T'rab qu'elle sait si bien rendre de sa voix rauque. La langueur de la mélodie entraîne les mélomanes jusqu'au petit jour. Fettoum ne sait pas si ce soir, elle en aura pour ses poésies ressuscitées des temps lointains. Le patron de la gargote finit par lui glisser quelques billets. Fettoum les froisse dans sa main rouge de henné. Le crissement du papier et le silence qui tombe sur les heures rompent une soirée de plus. C'est seulement à cet instant, une fois les instruments de musique au fond du couffin que la jeune chanteuse se retourne pour chercher son fils des yeux. Elle s'en approche. Il sursaute. De son regard, il balaie la salle, comme fouetté, il se met sur ses petites jambes en tendant le haïk à sa mère. Fettoum s'emmitoufle rapidement. Houria la rejoint dans son geste hâtif. Dehors, il n'y a plus d'étoiles. Le ciel s'éteint. L'odeur de la mer est forte. Le garçon hume la fraîcheur de l'air matinal, mité par les deux femmes. L'été tire à sa fin. Fettoum a déjà économisé pour les prochains jours. Il y a encore l'école, une autre location, les dettes et la mère, même s'il y a longtemps que cette dernière a coupé les ponts avec sa fille, à cause des qu'en dira-t-on, des frères et des petits-fils indésirables. L'argent, lui, est bon par contre. Il ne lui a jamais été retourné. Fettoum en est heureuse malgré tout. De toutes ses forces, elle le puisera toutes les nuits, toute l'année. Ses prières sont toutes pour « waldha », son fils. Que Dieu lui prête vie seulement pour l'assister dans sa scolarité. Demain, c'est un homme. Il se passera bien de sa mère... pour l'instant Fettoum est préoccupée par le futur contrat, parce que Ayoun el Tourk finit avec le départ de l'été. Pas de répit, le jour, ce sont négociations et investigations : pour d'autres nuits, face à d'autres hommes, d'autres illusions. Mais pas une autre vie.
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