La ville était
renommée pour sa beauté architecturale et son urbanité, mais en ces jours
radieux du début de l'été, elle s'est faite encore plus belle pour accueillir
la manifestation culturelle qu'elle a pris l'initiative de créer à la fin des
années soixante.
Ses habitants
férus de musique populaire et de poésie traditionnelle, au point d'en disputer
l'origine aux autres régions, ont prouvé leur goût pour le quatrième art, dès
la première édition de cette rencontre.
Commerçants, hôteliers, restaurateurs se sont
mobilisés pour pallier au déficit en moyens d'accueil et prêter main forte à
l'équipe organisatrice.
Les services publics n'étaient pas en reste
et ont accepté d'ouvrir les internats des centres de formation pour
l'hébergement des participants et toutes les infrastructures susceptibles
d'accueillir la manifestation. Seule rencontre artistique d'envergue, tenue
hors de la capitale, elle a attiré, dès sa deuxième édition, une très forte
participation et suscité l'intérêt d'une jeunesse provinciale qui souffre d'un
véritable sevrage culturel. Le comité organisateur décida d'honorer la ferveur
populaire en sortant les représentations du cÅ“ur de la ville et en les donnant
dans tous les quartiers où les espaces le permettaient, même si l'aménagement
n'était que rudimentaire.
L'essentiel était
de communier avec la population de la ville et des environs dont la réceptivité
artistique a dépassé toutes les attentes. Le public n'attendait pas les soirées
pour assister aux spectacles qui lui étaient offerts, il trouvait le temps de
fréquenter tous les lieux où se regroupaient les comédiens pour discuter avec
eux, connaître le parcours de leurs troupes, leurs parcours personnels, débattre
des sujets abordés dans leurs pièces et d'une certaine façon de tout ce qui
faisait le quotidien d'un peuple. Un peuple qui savoure encore sa liberté
récemment recouvrée et déborde d'ambition pour un pays chèrement reconquis.
Spontanément, il s'est situé sur le plan
culturel pour exorciser sa douleur et l'investir dans sa renaissance. Le combat
qu'il a mené contre l'injustice ne l'a pas aigri, il a, tout au contraire,
aiguisé sa sensibilité et l'a préparé à un humanisme de conviction. Sa
réceptivité à toute belle Å“uvre de l'homme et à toute vision poétique du monde,
le reposait de son endurance et le réconciliait avec lui-même et avec l'autre.
Il avait soif de son passé et avait hâte de
vivre son présent, il était prêt à consacrer tous les talents. Ouvert à toutes
les découvertes, sera-t- il suffisamment accompagné pour transformer sa
prédisposition en une durable attitude ? Parmi les troupes en compétition,
nombreuses étaient celles qui se voulaient engagées, et comment ne pas l'être à
l'époque du « Che» de John Lennon et des « Hippies», Elles considéraient
désuète la règle des trois unités pour retenir l'attention et créer une
certaine vraisemblance.
Il ne s'agit plus de subjuguer le spectateur
et de l'affranchir de toute réflexion. Au contraire le théâtre doit lui donner
un rôle actif et l'inviter à une authentique rencontre avec les acteurs.
Pour cela, le lieu théâtral sort de son cadre
institutionnel et se rend sur les lieux publics. Les scènes ne s'enchaînent
plus de façon logique et «l'acte» vecteur d'unité cède la place au tableau qui
se prête mieux à la multiplicité des points de vue et à la complexité de la
vie.
L'espace scénique lui aussi est, dans cette
perception, discontinu, l'aire de jeu se déploie jusque dans l'aire du public.
Dans la soirée, une troupe venue de la grande ville voisine, sous la férule
d'un jeune homme ivre de sa jeunesse et de l'utopie d'un monde nouveau, se
préparait fébrilement à faire la preuve de tout son art.
Elle a choisi
d'adapter une pièce qui traite du thème incontournable du moment: La Liberté
des Peuples et leur Droit à l'Emancipation.
Dès la tombée du jour, elle rejoignit le
stade municipal où était programmée sa représentation et où l'attendait déjà un
important public constitué surtout de jeunes habitués des lieux qu'ils
fréquentaient jusqu'alors pour assister à des rencontres sportives et le plus
souvent de football. La scène était dressée sur le terrain à proximité de la
clôture grillagée qui sépare l'aire de jeu , des tribunes. Quelques agents de
police venus assurer l'ordre, se tenaient le long de la clôture de part et
d'autre d'une porte, elle aussi, grillagée. Les acteurs s'étaient répartis
entre la scène et les tribunes où ils se mêlaient aux spectateurs qui ignoraient
tout de leur présence. Dés le début du spectacle des harangues et des adresses
au public montent de la scène et reçoivent aussitôt des répliques qui fusent
des tribunes, le rythme de l'échange verbal s'accélère et des acteurs se
précipitent des tribunes vers la porte de la clôture pour rejoindre la scène.
Les agents de police se regroupent aussitôt à l'entrée retrouvant sans
concertation les réflexes de leur entraînement et les stoppent dans leur élan,
croyant à une invasion de la scène par des jeunes exaltés.
Les comédiens qui occupaient l'aire de jeu
s'égosillèrent en direction du service d'ordre pour obtenir la passage de leurs
partenaires afin de continuer le spectacle. Les acteurs retenus, dans un ultime
effort, bousculent les policiers pour pénétrer de force ; les policiers sortent
leurs matraques ; les autres acteurs, les dirigeants de la troupe et les
représentants des organisateurs arrivent à la rescousse et tout le monde se
retrouve au cÅ“ur d'une mêlée inattendue.
Les jeunes du quartier, pensant que les
agents de police, qu'ils connaissaient pour les rencontrer souvent sur les
lieux, étaient pris à partie, sont descendus des tribunes pour les défendre. Et
les choses se sont rapidement transformées en une véritable foire d'empoigne.
D'autres agents
de l'ordre informés par leurs collègues dépassés arrivent en renfort et
parviennent avec beaucoup de difficultés à rétablir le calme. Un calme qui
laissa place à un grillage arraché, une scène saccagée et des protagonistes
hébétés et essoufflés s'appliquant, pour la plupart, à panser des blessures,
heureusement très superficielles. Evidemment public et comédiens quittèrent
dépités des lieux désolés. Ainsi a pris fin, sans avoir commencé, un
rendez-vous qui devait consacrer la virtuosité d'une jeunesse qui découvrait le
monde et voulait transmettre aux siens son éblouissement et combler un public,
ravi de découvrir les talents de la génération de l'indépendance. Grande était
la déception de la troupe qui voulait rompre avec les conventions dramatiques
et remiser la vieille rhétorique pour saisir la vie dans toutes ses
contradictions. Elle voulait abattre cette barrière qui au lever du rideau,
tombait comme une toile transparente mais lourde et rigide, réduisant les
spectateurs à des observateurs passifs, charmés ou intrigués mais toujours
tenus à distance. Elle voulait faire du théâtre un moment de conscience et de
projection. Elle voulait associer les énergies pour libérer l'imagination. Non
moins grand était le dépit du public venu, armé de sa seule sincérité, une
sincérité qui l'engagea dans une méprise et lui masqua les véritables enjeux.
Il était là ouvert réceptif, disposé à être étonné, il fut surpris.
Longtemps privé
de toutes les formes d'expression de son génie, folklorisé par l'occupant,
réduit à des manifestations primaires et caricaturales - de sa sonorité n'était
retenue que la note gutturale et de son geste que l'élan brutal - le public
avait hâte de renouer avec la finesse de son verbe, la légèreté de ses chants,
la subtilité de ses « goual » et la féerie de ses « halka ». La rencontre des
deux envies, des deux besoins ne s'est pas faite. A qui la faute ? A la
programmation dans des lieux inadaptés dont le choix ne répondait qu'au souci
d'aller à la rencontre de la population ? A un public non informé, indiscipliné
et prompt à l'escarmouche? Aux gardiens de la paix qui n'ont appris à maintenir
l'ordre que par la répression ?
A l'absence d'une
communication qui aurait présenté la pièce et insisté sur ses spécificités ?
Mais, dans une telle situation, il ne s'agit pas d'ergoter sur des raisons qui,
chacune prise à part, n'a aucun caractère décisif. L'élan convulsif de tout
soumettre à sa logique n'isole- t-il pas l'élite de sa société encore en
construction ? Le refus d'être prisonnier de l'académisme autorise-t-il la
fuite éperdue dans l'avant- garde ? N'amène-t-il pas l'élite à produire un
discours parallèle à la trajectoire de la société ? Coupée de ses racines, la
démarche de l'élite ne devient-elle pas inutile et même insensée ?
Car si l'intellectuel n'est plus lui-même, il
ne peut être les autres. Sous la pression de l'Histoire la connaissance ne
doit-elle pas s'interroger sur les conditions de son efficacité ?
Oui si l'élite se contente de témoigner à
partir de la ligne de touche, sa pédagogie risque d'être toujours contrariée.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed ABBOU
Source : www.lequotidien-oran.com