Par Ahmed Tessa, pédagogue
Après l'indépendance de leurs pays, les damnés de la terre (anciens colonisés pour Frantz Fanon) ont donné naissance aux forçats du savoir : leurs enfants. Un reportage émouvant, à la limite de la fiction, a été diffusé par France à? (outre-mer) sur les conditions de vie des enfants massaà?, tribu semi-nomade du sud-ouest du Kenya.
L'école est à 20 km du village et les enfants, âgés entre 4 et 10 ans, doivent y aller à pied, traverser la vallée des léopards carnassiers, la savane des éléphants sauvages dangereux pour l'homme et des autres prédateurs. Chaque jour que Dieu fait, ils prennent le risque de mourir pour se nourrir l'esprit. Ils prennent le «chemin de la mort» au lever du jour, vers 6h du matin, après avoir bu une gorgée de lait à même les mamelles des vaches.
Ayant pris ce petit-déjeuner «royal», ils sifflotent et rient en chemin — pour surmonter la peur. On nous les montre chercher le chemin le plus sécurisé, scrutant au loin un éventuel animal. Des frissons à vous mouiller les yeux !
Des enfants ! Oui, des bouts d'hommes encore immatures physiquement, mais plein de volonté et de courage. Avant de partir à l'école, les plus âgés doivent assurer la garde
nocturne : surveiller le troupeau de la famille (chèvres et vaches) — de 4h à 6h du matin. Une fois par mois, leurs parents leur remettent une somme d'argent pour payer les frais scolaires mensuels. La majorité n'ouvre pas droit à la cantine de midi dédiée aux seuls élèves internes. Imaginez la faim qui les tenaille dans la salle de classe ; le froid ou la chaleur.
Une école misérable en tout point de vue sauf en chaleur humaine et en bienveillance communiquées par une enseignante dévouée. Il s'agit d'une grande hutte en branchages et des tèles de zinc comme toiture, des équipements bricolés et du matériel didactique conçus avec les moyens du bord. Et ça enseigne et ça éduque et ça apprend ! Quelle belle leçon que voilà ! Elle mérite d'être montrée aux enfants, aux enseignants et aux parents du monde «dit civilisé».
Du courage de ces écoliers massaà? bravant mille et un dangers, on croirait revivre la scolarité des petits montagnards algériens quand le pays était sous le joug colonial. La peur des carnassiers en moins — quoique les loups sévissaient à l'époque. Des écoliers – les collégiens étaient rares, encore moins les lycéens, quota indigène oblige (le fameux quota du 1/5) – prenant le chemin du calvaire pour s'abreuver à la fontaine du savoir. Une situation qui perdura jusqu'aux premières années de l'indépendance. En guise de petit-déjeuner, ils avalent quelques figues sèches ou des dattes rabougries et un morceau de galette de la veille. Les voilà partis sur des kilomètres – pieds nus parfois — à la conquête de leur avenir. Qu'il vente, pleuve ou neige, habillés de vêtements rapiécés, ils doivent traverser sous-bois, forêts et torrents. Ces souffrances et ces sacrifices ont forgé des caractères. N'est-ce pas que ce vécu infernal a eu pour impact de motiver certains, parmi les plus endurcis. Grâce à l'engagement et à l'affection de leurs enseignants – de simples moniteurs pour la plupart —, beaucoup de ces écoliers algériens atteignirent les cimes universitaires.
Quid de l'Algérie '
Ce sous-continent qu'est l'Algérie – équivalent de quatre ou cinq pays réunis – n'est pas immunisé par ce genre de situation misérable. Quoique des efforts considérables aient été consentis par l'Etat pour construire et prendre en charge les enfants scolarisés, le pays a connu des cas – rares certes, mais réels – de désespoir d'écolier. Et cela ne remonte pas à longtemps — nous étions en pleine époque de la «bahbouha» (embellie financière). Vers le début des années 2000, la presse nationale a rapporté la fin tragique de cet écolier dans la wilaya de Batna.
Contraint de traverser une longue distance pour rejoindre son école, il fit la rencontre d'une meute de loups. Vous devinez la suite : il ne reviendra plus jamais à la maison, ni à l'école. Toujours en zone enclavée et déshéritée, des écoliers et des collégiens ont perdu la vie emportés par des torrents en crue.
La faim n'est pas en reste. Bien des enseignants ont témoigné de l'état de faiblesse intense observé chez leurs élèves – toutes zones confondues : urbaines, semi-urbaines ou rurales. Issus de familles pauvres, la sous-alimentation est leur lot quotidien : un dîner de disette, un petit-déjeuner squelettique et un long chemin à parcourir. «Ventre affamé n'a pas d'oreilles» : ils somnolent dès les premières minutes de la journée et perdent jusqu'aux miettes du savoir dispensé par le maître ou la maîtresse. Que dire de ce reportage de l'ENTV, au début des années 2000 – pour une fois ! – sur cette école de Tinezaouatine, dans l'extrême-sud du pays, où les dunes de sable élisent domicile dans la cour et les salles de classe ' Avec des élèves dont certains sont pieds nus, nageant dans un décorum digne de cette école du Kenya, décrite ci-dessus.
La liste serait longue de ces drames de la misère qui affectent des milliers d'élèves (un seul et c'est déjà trop !). De quoi remplir des pages de journaux. Tout cela pour dire qu'avec la crise économique actuelle, les sacrifices des familles impacteront sauvagement la scolarité de leurs enfants et amplifieront leur détresse existentielle.
La preuve nous est donnée par la mine triste et abattue des papas et des mamans devant les étals arnaqueurs des marchés, des devantures des marchands de livres scolaires ou d'habillement. La pauvreté est dans nos murs : une pieuvre noire aux tentacules immenses. Pas la peine de se «niqabiser» la face. Il paraît, selon nos décideurs, que cela ne fait que commencer. Comment dans ce décor lugubre parler de scolarité, de stratégie pédagogique, de réussite scolaire pour tous les enfants d'Algérie ' Et cerise sur ce gâteau empoisonné, ne voilà -t-il pas que les maquignons de la pédagogie, ces enseignants/commerçants de cours payants, sans foi ni loi se mettent de la partie en saignant le peu d'argent qui reste aux parents les moins pauvres – consentants toutefois.
Les riches, la minorité du peuple, eux, sont à l'abri du besoin. Ce qui ne veut pas dire que leurs enfants réussissent à coup sûr ! Admettons – ce qui est évidemment faux – que ce commerce informel et clandestin —une évasion fiscale annuelle en milliards de centimes — soit bénéfique pour les clients, les élèves et leurs parents. C'est que de la sorte, ces maquignons du savoir ainsi que les autorités chargées de la traque des fraudeurs acceptent que soit acté dans notre pays l'apartheid scolaire. Un affreux état de fait préjudiciable à la cohésion sociale du pays et une entorse inacceptable à l'éthique éducative. La réalité nous heurte de plein fouet : ni la planches à billets ni l'augmentation du budget pour l'éducation nationale – orienté pour l'essentiel vers les salaires — ne pourra combler les besoins énormes d'une population scolaire en croissance exponentielle, à cause d'une démographie galopante.
Que faire '
Ces dernières semaines, des voix se sont élevées pour dénoncer la gestion, par des APC, des cantines scolaires – en réalité par le ministère de l'Intérieur et des Collectivités locales — exigeant qu'elle soit octroyée au MEN. Si certains le disent sans arrière-pensées politiciennes, d'autres par contre le font à dessein pour parasiter la vraie mission du ministère et la faire dévier des urgences à caractère pédagogique.
En connaissance de cause, l'observateur averti est conscient de la lourdeur de la charge induite par certaines opérations telles que la gestion des cantines et du transport scolaire, ainsi que la distribution des manuels et de la prime de 3 000 DA, sans oublier le chauffage et l'entretien. Elles occupent le temps et l'énergie des cadres du secteur et mobilisent leurs compétences à des fins inappropriées. Quoiqu'importantes, ces opérations matérielles font passer au second plan les priorités liées à la bonne gouvernance, à la communication éducative et à la modernisation pédagogique. De tout temps, à chaque rentrée scolaire, les responsables les qualifient de véritable casse-tête et de cauchemar bureaucratique.
Ce sont elles qui défraient la chronique à longueur d'année scolaire, alimentant des polémiques stériles et des attaques médiatico-politiques injustifiées. Les plateaux TV et les colonnes de certains médias sont friands de débats autour des repas froids, de la pauvreté des menus, du froid dans les salles de classe, d'étanchéité, de fenêtres cassées, de manque de chaises ou de tables et tant d'autres sujets – importants certes —, mais qui occultent le débat de fond : celui de la qualité pédagogique et du professionnalisme des prestations de notre école.
L'idéal serait de décharger le MEN de ces opérations/boulets et le limiter à sa mission première qui est d'éduquer et instruire. La vérité est que, par bien des côtés, les responsables à tous les niveaux se transforment en restaurateurs, transporteurs, marchands de livres ou contre-maîtres de chantier. Or, il est bien connu que ces activités comportent des risques de dérives et d'erreurs. Les nombreuses affaires en justice faisant foi.
En cette période bénie de crise, il serait plus que souhaitable de créer un fonds spécial de soutien à l'éducation avec une gestion décentralisée au niveau des daïras ou des grosses communes (par des offices intercommunaux). Une telle structure, ce fonds de soutien, serait d'un appoint considérable dans la mesure où son financement peut (et doit) provenir de plusieurs sources.
Le budget actuel alloué à ces opérations matérielles sera complété et grandement enrichi par une mobilisation d'argent tous azimuts. La liste non exhaustive serait la suivante :
- les œuvres sociales de tous les ministères ;
- la participation des entreprises publiques et privées ;
- l'apport des mécènes et des bienfaiteurs qui ne lésineront pas sur les moyens, eux qui construisent mosquées et écoles ;
- La zakat du ministère des Affaires religieuses ;
- le parrainage éducatif, genre de sponsoring”?
Ainsi sera mis à la disposition de nos élèves une cagnotte annuelle qui sera largement supérieure à l'actuel budget alloué à ces opérations dites matérielles (cantines, transports, etc.). Géré selon le sacro-saint principe d'équité, un tel fonds permettra de gommer les disparités béantes qui sont monnaie courante entre régions, entre communes, entre écoles et entre élèves. La subvention allouée au menu de l'élève sera conséquente pour une alimentation équilibrée. Des cantines seront ouvertes là où il le faut, particulièrement dans les zones déshéritées.
Ces dernières seront pourvues en moyens de transport scolaire. Les internats pourront être remis au goût du jour — y compris pour les écoliers du primaire nécessiteux, ainsi que les bourses sous forme de trousseau (habits) et de fournitures scolaires.
Cet élan de solidarité nationale fera revivre les coopératives scolaires – gérées par les élèves mais supervisées par leurs enseignants —, ainsi que les bibliothèques scolaires, jusque-là quasi inexistantes.
Ce fonds de soutien à l'éducation verra l'intégration dans son budget de l'argent des livres cédés gratuitement de façon injuste pour tous les élèves du préscolaire et de 1re AP — ceux des familles riches compris. Tout comme sera transformée la prime de solidarité de
3 000 DA qui s'effectue chaque année dans une pagaille déshonorante devant les guichets de poste. Les parents aux faibles moyens n'auront plus à toucher de l'argent puisque tous les besoins de leurs enfants seront pris en charge, pendant la durée de toute l'année scolaire. Pourvues en moyens financiers, les APC et les APW s'acquitteront de leurs missions d'entretien, de chauffage et de climatisation des établissements scolaires.
Débarrassés du souci des opérations matérielles, les éducateurs, les chefs d'établissement, les cadres du ministère de l'Education nationale pourront se pencher sereinement sur leur raison d'être. Pour les uns, il s'agira d'appliquer les orientations de la tutelle ; pour les autres, de concevoir, suivre et évaluer la politique éducative du pays. Quant à nos élèves – notamment les moins bien nés d'entre eux –, le ventre creux, le froid, les longs et dangereux trajets à pied ne seront qu'un mauvais souvenir. Grace à cette valeur cardinale qu'est la vraie solidarité — celle de l'Etat et de la communauté nationale – pas la populiste qui se confond avec la charité «intéressée», notre pays profond, nos quartiers malfamés des «bétonvilles» et des bidonvilles verront leurs enfants aller à l'école avec le sourire radieux. Aussi radieux que leur avenir !
Moralité : l'éducation et l'instruction n'ont pas de prix et leur coût, aussi important soit-il, est à portée de main. Pourvu que la communauté nationale s'y mette, loin de tout égoïsme.
Sinon le scénario à la Massaà?, décrit en ouverture de cette contribution, verra le jour ici sur cette terre d'Algérie, libérée au prix du sang.
Certes, sous une autre forme mais avec le même destin pour nos «damnés de l'école» : soit le savoir ou la mort (physique ou symbolique). Voilà un défi pour tout Algérien qui veut le bien-être des siens et celui des enfants des autres concitoyens !
A.'t.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com