Il y a déjà plus
de vingt ans, j'ai publié un article intitulé « l'Attente ». J'y décrivais ce
mal chronique et endémique dont étaient victimes les Algériennes et les
Algériens. Il s'agissait, non pas de la mouche-kila,
jeu de mots délicieux qu'il m'arrive encore d'employer, mais de la condamnation
collective à des attentes aussi récurrentes que vaines. Nous étions à la fin
des années 1980. J'avais en tête l'exemple de ces multiples Congrès du FLN,
quand c'était encore un parti unique, et des fausses promesses que des experts
en fuites et rumeurs savaient entretenir. Que de fois ai-je entendu ce fameux «
c'est sûr, il paraît que ça va changer après le Comité central »…
L'un des
meilleurs exemples en la matière est celui de 1986.
Que d'attentes et
d'espérances. On disait alors que des membres de la société civile, des
démocrates et même des berbéristes allaient faire leur entrée dans le cÅ“ur du
parti unique. On ajoutait que cela préfigurait la démocratie et le
multipartisme et que le FLN se préparait à éclater en plusieurs tendances et
courants.
On connaît la
suite. Système verrouillé, opposants jetés en prison et jugés par la Cour de sûreté de Médéa.
Deux ans plus
tard, éclataient les émeutes d'Octobre 1988 qui allaient déboucher sur une
transition dont on sait comment elle a (très mal) tourné. Et dire
qu'aujourd'hui, on en est encore à se demander si les islamistes pourraient
l'emporter à la faveur d'un scrutin libre et honnête…
Deux décennies
plus tard, rien n'a changé ou presque et l'Algérie attend encore. Oh, bien
sûr, elle n'est pas immobile cette Algérie. Elle bouge, elle change, elle
s'équipe, elle consomme, elle investit cette Algérie qui semble vouloir effacer
à jamais l'ère de Boumediene, celle de la frugalité et de la pénurie organisée,
toutes deux érigées comme philosophie politique. Fini le précieux bon pour une
voiture ou une télévision, Terminé les longues queues dans des magasins
miséreux.
Désormais, les
étals sont fournis, les librairies regorgent de livres hier interdits, le métro
d'Alger est enfin fonctionnel, le parc automobile n'a rien à voir avec les
tacots brinquebalants et rapiécés des années 1980. Oui, mais encore…
L'Algérie attend.
Elle veut du meilleur. Elle veut vivre mieux, ne plus sentir cette masse qui
leste son estomac et oppresse sa poitrine. En un mot, elle veut être heureuse.
Elle ne veut plus
être ce pays où tout le monde a l'air malheureux, y compris ceux qui le
dirigent ! Certes, à l'heure des turbulences arabes, l'Algérie connaît trop
bien le système qui la dirige, ce qui explique pourquoi elle ne semble pas
vouloir d'une nouvelle aventure qui mènerait à de terribles violences.
Mais l'Algérie
attend. Un geste, une ouverture, un changement. Un vrai changement qui
libèrerait les énergies, qui donnerait aux Algériennes et aux Algériens plus de
confiance en l'avenir et le sentiment de ne plus être en marge du monde et de
son évolution.
Alors, une
nouvelle fois, on dit à ce pays, on dit à ce peuple que le prochain rendez-vous
va être décisif, qu'il faut qu'il s'y prépare. On prépare un théâtre, on
remaquille les acteurs et on leur fournit un nouveau texte, en réalité à peine
différent du précédent. Oyé, Oyé,
les élections approchent. Préparez-vous. Le grand moment va arriver. Comme l'a
dit Obama aux naïfs qui l'ont cru, « change is coming ». Instruits par
l'expérience, brûlés vif par d'anciennes déceptions, on se dit alors que tout
cela n'est que nouvelle comédie. Que les élections de 2012 ne changeront rien.
Qu'elles
inventeront un nouveau vide aux nouvelles formes. Qu'elles enverront à la Chambre des députés des
ignorants capables d'affirmer haut et fort que c'est l'ONU qui octroie le Prix
Nobel de la Paix
ou que les Américains n'ont jamais marché sur la lune.
Et, malgré cela,
il y a une espérance. Une attente. Une petite voix qui dit que, cette fois,
peut-être... Sait-on jamais. Un miracle. Un éclair de lucidité dans la tête des
décideurs qui auraient enfin compris qu'accepter le changement c'est aussi
penser à l'avenir de leurs propres enfants, du moins un avenir en Algérie… On
décrit souvent les Algériens comme étant l'un des peuples les plus violents de
la terre, l'un des plus colériques et le moins enclin à subir ce qui ne lui
plaît pas. C'est faux. Ce qui s'est passé depuis l'indépendance montre que
c'est l'inverse qui est vrai. Les Algériens sont des patients, au sens clinique
du terme. Ils attendent, se disant que leur sort est entre les mains de
médecins aux compétences incertaines.
Savoir que le
peuple est disposé à attendre tel ou tel rendez-vous, notamment électoral, est
l'une des forces du système. Ce dernier a bien compris qu'il lui faut canaliser
cette attente et même l'organiser. Voilà pourquoi on lit et entend tant de
choses à propos des prochaines élections. La pré-agitation
qui entoure ce scrutin (le MSP qui se retire de l'alliance présidentielle,
quelle nouvelle « bouleversifiante »…) ne sert en
réalité qu'à entretenir l'illusion d'un enjeu crucial alors que le système
reste bel et bien verrouillé.
En ce début
d'année, on parle beaucoup de la fameuse prédiction des Mayas selon laquelle
l'humanité devrait disparaître le 21 décembre 2012. La lecture récente d'un
article consacré à José Argüles, historien de l'art
et spécialiste de la cosmologie maya, m'a appris qu'en réalité ce n'est pas de
la fin du monde qu'il s'agit mais plutôt de l'achèvement d'un cycle de
l'humanité. En clair, ce serait une rupture qui provoquerait « la fin du
système matérialiste actuel »(*). Au train où vont les
choses en Algérie et en pariant que les élections annoncées risquent fort
d'être un non-événement, on se demande si les
Algériennes et les Algériens ne vont pas se mettre, eux aussi, à attendre le 21
décembre 2012 en espérant que ce sera la grande date où le système politique de
leur pays va enfin changer…
(*) L'homme qui
ne verra pas la fin du monde, Courrier international, 22 décembre 2011.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Akram Belkaid: Paris
Source : www.lequotidien-oran.com