Dans beaucoup de pays, la question de l'Identité est devenue un thème
récurrent à chaque échéance électorale. Voulant aborder le sujet, je me perds
dans la multiplicité des approches et je réalise que s'il n'y pas entente sur
une définition, c'est que le concept n'est pas autonome.
L'Identité est une succession de rôles sociaux. Toute la vie est un long
processus d'identification.L'homme nous dit Emile BOUVRAND (1) est un «être
étrange qui a , pour exister, besoin du miroir de l'autre». chaque personne se
distingue par l'articulation qu'elle cherche entre sa vision d'elle-même et la
perception que les autres ont d'elle.
Et Pierre HARTMANN (2) nous rappelle que le terme «personne» issu du
latin «persona» désigne dans cette langue le masque de théâtre.
Etymologiquement la personne est un masque.
Je me rappelle alors que mon ami Lamin DOKMAN, peintre de talent et dont
la notoriété a franchi nos frontières, a eu l'heureuse inspiration de réaliser
des masques d'une beauté à couper le souffle. Mais au delà de leur lumineuse
esthétique, ces masques, mis côte à côte, racontent avec une rare poésie le
parcours que prend nécessairement toute vie humaine. Dans la joie ou la
déception, dans l'angoisse ou la détermination, dans le doute ou la conviction,
dans l'enthousiasme ou la lassitude, dans la colère ou le regret …. L'homme
adopte des attitudes, des postures, des masques.
L'artiste a compris que le masque est un vecteur culturel, qu'il
participe à l'ordre social. «L'Identité d'une personne serait le masque de sa
soumission et de sa dépendance» (3).
Désormais Dokman ne permet plus au regard qui croise un masque d'être
indolent ou distrait.
Il a poli, lissé, manucuré, sublimé le masque jusqu'au ravissement. Il
l'a chargé d'une ubiquité excentrique et exhibitionniste.
Le masque est alors Soleil grandiloquent dans un bleu timide tiraillé par
des mèches dorées qui nagent dans un blanc laiteux.
Il est un regard impérial sur le jaune verdoyant d'une histoire endormie.
Il se fond dans une flore engorgée par des fleurs à peine écloses mais
qui se dressent fièrement dans leur vert paisible.
Il fait le guet dans une nature exubérante qui s'évapore lentement dans
un nuage ambré.
Il est le troubadour aux couleurs confuses qui n'arrive pas à incarner
l'ange bleu dont il a rêvé
Il est l'arlequin qui peine à communier avec un printemps dominant dans
un jaune lumineux côtoyant un marron sage et rassurant.
Il est l'écorché vif quittant avec force un espace sombre que se
disputent sans succès le vert et le bleu sous une lumière vacillante.
Il est la forme métallique qui se drape dans des feuilles persistantes
aux couleurs telluriques.
Il est le visage ravagé par une peur indicible et dont la coiffure
désordonnée cache mal des stigmates d'un marron et d'un bleu rougeoyants.
Il est le regard creux baignant dans des éclats jaunes et rouges, qui
semblent prédire l'apocalypse.
Il est la tête engoncée dans des couleurs criardes qui trahissent un
maquillage hâtif pour faire face aux sollicitations de la vie.
Mais le masque sait aussi devenir spatial et mécanique et sans se
départir de son fort béguin pour le bleu, il s'articule autour de tiges en or
qui cherchent à brouiller un regard déjà absent.
Il peut devenir une prêtresse aux yeux étirés à l'infini et qui émerge de
ses propres racines. Elle donne le dos à un horizon rouge au dessein singulier
et avance dans un halo jaunâtre souligné par le noir de son présent défait.
Il se fait frimousse espiègle et aguichante donnant libre cours aux rires
de la vie dans une profusion de pétales bleues en mouvement dans une gerbe de
mousse blanche.
Il sait devenir épanouissement d'une féminité qui offre son équivoque
émotion, son ambivalence entre la sensualité des lèvres roses et l'autorité
d'un front en acier vieilli, entre la tendresse du regard et la rigueur d'un
menton qui plonge sa raideur dans une sève d'un bleu houleux .
Il est volupté d'un voile en damier irrégulier déclinant le vert dans
toutes ses nuances mais qu'étrangle un ourlet bleu comme un sort écrasant de
sévérité.
Il est profondeur d'une âme auréolée par des perles enfilées en tresses
denses et brillantes sur une crinière abondante présage d'un avenir profus.
Il est la conscience d'une face translucide enchâssée dans des rais de
lumière et étreinte par un environnement théâtralisé.
Il est l'écume d'un bonheur oublié timidement évoqué par des perles
boisées sur des joues poudrées à l'excès.
Il est la caricature d'un rêve trop lointain pour émouvoir mais qui
arrache encore un sourire à des lèvres d'un mauve pulpeux.
Il est le piège du mauvais mais aussi l'écrin des racines en diamant et
des firmaments en fleurs de lotus .
Dokman sait tout cela et il en nourrit notre imaginaire jusqu'à la
fascination .
Quand le poète s'empare de la langue des couleurs et qu'il fait de la
lumière son principal témoin, il finit par trouver à la mémoire un refuge sûr
dans tout regard innocent.
Mais à cette mémoire il donne de nombreux visages pour mieux préserver sa
réalité. Elle ne se cache pas mais, dissimulée, elle excite la curiosité et
réveille l'esprit engourdi par la routine.
C'est par le masque que passe le chemin de la vérité.
Alors s'offrir un masque est peut - être le dernier luxe qu'autorise
encore une société qui a enterré sa pudeur et où la dignité ne survit que
masquée.
Et Dokman a embelli à l'envi le moyen d'échapper à la servitude de
l'identité.
1)- Emile BOUVRAND : Dossier thématique Université Rennes II 12007.
2)- Pierre HARTMANN : Le personnage de théâtre entre masque et
travestissement.
3)- A TOURAINE :
Introduction à la sociologie Barcelone, Ariel 1978.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohammed Abbou
Source : www.lequotidien-oran.com