Finalement le choix de la «rue arabe», ce long boulevard des
pas perdus, est terrible : retour hystérique aux «Allah Ouakbar» rageurs ou
silencieuse analyse des impuissances en cascade depuis la Nekba et jusqu'à la
pendaison de Saddam. C'est-à-dire soit la barbe, soit la télécommande. Et ce
fragile équilibre policier que les régimes arabes ont cru un moment avoir
réussi en verrouillant les expressions et en assimilant les islamistes soft, ce
fragile équilibre vient de « casser » pour imposer ce que l'on redoute le plus
dans la planète d'Allah : le retour du politique malgré les polices et les
bureaucraties. Pour cette fois-ci, les assassins d'Israël ont réussi à saper ce
que ces mêmes régimes ont mis des années à construire : le statu quo entre eux
et les islamistes, en évacuant les démocrates et tous ceux qui en appellent à
la démocratie. Encore une fois, c'est la radicalisation qui nous reste pour
exprimer les colères et les courants forts islamistes doivent aujourd'hui
jubiler qu'ont ait réussi à leur offrir les opinions arabes sur un plateau, là
où on le leur a refusé par les urnes et les partis traditionnels.
Et pour ceux qui savent qu'on ne change pas le monde et les
rapports de forces par les ablutions et les attentats, il n'y a rien de plus
terrible que de voir tout ce beau monde, entre assassins israéliens, régimes
locaux, islamistes en quête de gisements et occidentaux castrés et hypocrites,
se mettre en rangs pour radicaliser encore plus les opinions locales, les
pousser vers les extrêmes meurtriers. Tout est fait pour faire basculer les
derniers Arabes vers la ceinture du kamikaze, non seulement par leurs Etats et
par les Etats occidentaux, mais surtout par ce dernier escadron des
intellectuels occidentaux que l'on croyait défenseurs des valeurs et qui
aujourd'hui, entre images, analyses, propagandes, soumissions et mauvaise foi,
illustrent ce qu'on est pour eux et ce qu'ils sont pour nous.
Bien sûr, dans le tas, l'argument de nos régimes est
hypocrite : dire que permettre les manifestations c'est risquer le désordre
public et encourager les récupérations, c'est avouer avoir tout fait pour
réduire l'opinion arabe soit à la servilité alimentaire, soit à l'islamisme de
rechange et avoir tout fait pour effacer du registre l'alternative d'une
opinion élaborée, indépendante, tolérante et consciente de sa force et de sa
responsabilité. La « menace islamiste » a fonctionné un temps pour sauver les
mandats à vie et valider les états d'urgence sans limites mais sa facture a été
lourde : en empêchant la démocratisation, en refusant aux Arabes de participer
à la vie de leur pays, en leur volant leurs voix et en empêchant leur
expression, on les a poussés vers le camp adverse pour qu'aujourd'hui, entre
les servilités à l'Occident et les impuissances évidentes, ces mêmes opinions
n'aient pour seul cri que le fameux Allah Ouakbar, terrible souvenir des
colères sans issues et morts sans raisons.
Le massacre des Palestiniens et les interdictions
d'expression chez nous ont réussi à faire plus que des morts à Ghaza : partout
dans le monde arabe aujourd'hui naissent des gens qui n'ont rien à perdre,
nihilistes sans le savoir, suicidaires en colère, inutiles au bout du compte.
Des peuples qu'on ne peut convaincre désormais ni de rester chez soi, ni d'en
construire et qui ne savent penser que par la rage, l'arme ou la vengeance.
Chaque Arabe est poussé à être soit un kamikaze, soit à être rien. Etre islamiste
ou se sentir traître. Penser à libérer la Palestine pour espérer la liberté
dans son propre pays.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com