Si le «Larousse»
la définit comme une désorganisation sociale résultant de l'absence de normes
communes dans une société, Emile Durkheim (1), en dit ceci : «l'anomie est en
fait assez courante quand la société environnante a subi des changements
importants dans l'économie, que ce soit en mieux ou en pire, et plus
généralement quand il existe un écart important entre les théories idéologiques
et les valeurs communément enseignées et la pratique dans la vie quotidienne».
Etrange, cette
similitude de la définition avec nos nouvelles mÅ“urs. Il était admis par le
passé et par tous, qu'un trottoir était fait pour trottiner ou flâner. Ce
n'est, malheureusement plus le cas aujourd'hui. La course est entrecoupée par des
choses et des victuailles exposées à l'air libre. C'est devenu des penderies,
des aires d'exposition, des squats et gare à celui qui ose s'y opposer. La
chaussée immédiatement en vis-à-vis est interdite pour le stationnement, non
pas par la force de la réglementation municipale, mais par celle du gourdin ou
du yatagan du boucher. Les monceaux d'ordures et les ruisseaux putrides sont
une réalité avec laquelle on ne se formalise plus. La gouaille a,
irrémédiablement, supplanté le bon usage de la communication. Les agents de
l'ordre public sont là, en duo ou en triplette, mais ils regardent ailleurs ;
ils évitent le courroux de la foule qui prend souvent, fait et cause pour les
déviants. Les mots de compassion qui reviennent dans la bouche de la foule : Mesquine,
khobzat eddh'rari (le pain
des enfants) etc.…etc. Fermons les yeux ! Il vaut mieux faire çà que chaparder
et c'est l'indémontable alibi. La vox populi qui s'agrège instinctivement
contre l'ordre, ne s'est jamais donnée la peine d'écouter l'autre partie. Il
nous suffira probablement, d'assister à une séance de dépôts de plaintes ou
d'auditions des justiciables dans un commissariat de police pour enfin, se
faire une idée sur les griefs dont beaucoup relèvent de l'absurde. Les voies
rapides de contournement ont presque perdu l'objet pour lequel, elles ont été
réalisées.
Une multitude de
camionnettes, de fourgons, d'ORNI (objet roulant non
identifié) obstruent la voie par une nuée de clients subodorant la «bonne
affaire», ce qui n'est nullement prouvé. Ils en auront pour leur argent. Sur la
côte ouest du Littoral algérois, ça fume non pas à partir des grill-rooms
huppés, mais de tonneaux métalliques à même l'accotement de la route. On achète
sur pièce la perdrix, l'étourneau qu'on abat sous nos yeux ébahis, qu'on
déplume dans une eau douteuse et qu'on grille sur la braise d'un bois encore
vert. L'atmosphère de rituel païen ajoute au tableau, une note de mysticisme
surréaliste. On déforestre à tout va. Ces temps
derniers, la mer jusqu'ici chiche de ses richesses halieutiques, exsude en plus
du poisson traditionnel, des pièces de thon et d'espadon. A même un sac de jute
mouillé par on ne sait qu'elle eau, la pièce peut séjourner 2 à 3 jours,
jusqu'à ce que sa chair rosacée devienne noirâtre. Le marché des volatiles
d'agrément, n'est pas en reste, de chatoyantes cages renfermant des canaris,
des chardonnerets, des perruches jusqu'ici communs, proposent des espèces
censées être protégées : Aiglons, faucons et macaques.
Quant aux règles
de l'art en matière d'urbanisme ou même de travaux publics relevant
exclusivement des pouvoirs publics, il faut malheureusement repasser. L'errance
du privé est tristement consommée. Ces hideux rêves inachevés que sont ces
ronds à béton qui dardent vers le ciel sans jamais s'accomplir, ou ces câbles
électriques qui voltigent de bâtisse en bâtisse restituent indécemment, un état
d'esprit ploutocrate qui peine à se policer. Et même s'il croit y parvenir par
autosuggestion, il fera tout pour se singulariser par des toitures asiatiques,
des colonnades romaines ou des coupoles kremliniènes.
Les peintures peuvent aller du vert pistache au rose praliné, aussi spectrales
que peut l'être l'arc en ciel, aux rustres dorures. Les nids de poule de la
chaussée sont passés depuis longtemps à la postérité, on n'y prend plus garde ;
on fait geindre les structures des véhicules en toute sérénité. Les cratères et
les fosses sont légions pour être énumérés et font désormais partie des risques
urbains. Les supports d'éclairage public éventrés vomissent sans vergogne leur
danger mortel sans que ça n'émeuve plus personne, dut-on en être le responsable
direct.
Les balcons qui
étreignent indument des poteaux électriques de basse
tension et parfois même de moyenne tension, sont depuis longtemps passés dans
l'anodin. Les assurances peuvent toujours réparer, plus ou moins les préjudices
subis. Nos vieilles villes se désagrègent au profit d'HLM prétendant à la
modernité. Ces ensembles porteront encore des citernes d'eau dont le poids en
réplétion peut mettre la toiture en danger. La bricole de la plomberie fera
pisser les conduites dont les surpresseurs aideront à
aspirer et à refouler le contenu. Il faut s'armer, dans certains cas, de
parapluies pour éviter la douche. Les antennes paraboliques auxquelles la
parade n'a pas toujours été inventée, hérisseront durablement notre horizon.
Par jour de pluie ou par obstruction de canalisations sous- dimensionnées d'un
réseau d'assainissement bâclé, le négoce des bottes prospèrera à la joie des
riverains. Certaines cités embourbées, néanmoins ingénieuses, ont inventé les
gués par juxtaposition de clayettes en plastiques destinées originellement aux
fruits et légumes. Les plus démunis, rendus créatifs par l'adversité,
s'engouffrent les guiboles dans des sachets plastiques. Les transports publics
sont ces «cercueils roulants», qu'ailleurs on interdirait même pour la gente
animale. Fumants et pétaradants, ils grincent à chaque soubresaut du moteur.
Il n'est pas rare
de les voir débouler quand le système de freinage rend l'âme. Il est devenu
fréquent de voir ces mastodontes de porte-charge
s'agripper dans un équilibre précaire à des passerelles ou des viaducs qui
enjambent les routes. On ne fait pas attention à la hauteur limitée, alors
qu'il serait plus simple de réserver une excavation pour ces hors gabarits. La
surcharge pondérale ou volumique est devenue un fait admis par tous, notamment
les services chargés du contrôle routier. Il faut surtout éviter de suivre ces
bacs roulants qui transportent du sable ou du gravillon, la tempête de sable ou
la mitraille pierreuse est plus que probable.
La rue n'est plus
cet espace public partagé équitablement par la communauté citoyenne, mais une
foire de bonimenteurs forts de leur droit au travail ou plutôt à la prébende.
On y expose de tout, du djelbab à la robe de mariée
en passant par le «trône» de noces enjolivé d'une floraison plastique de
mauvais goût. Les cortèges nuptiaux qui occupent la voie publique sur deux
files, n'arrêtent pas d'empoisonner l'existence des automobilistes contraints
de faire preuve de patience sans recours.
Le tintamarre
klaxonnant à des heures indues, est cette violence cauchemardesque qu'on
inflige aux dormeurs assoupis. Les entrées d'immeubles sont peu à peu obstruées
par l'achalandage de vêtements et d'étouffes qui pendent ou qui battent au
vent. Les tenues vestimentaires vont du bigarré à l'austère ; il est fréquent
de rencontrer dans le même espace les modèles de nippes branchés «in» et ceux
dont l'obséquiosité rappelle les us de Jalalabad,
respectables du reste. L'informel qui gagne tous les terrains qu'ils soient
économiques, sociaux ou même juridiques, est dénoncé des bouts des lèvres mais
pratiqué sans retenue aucune. Du journaliste, au médecin à l'homme de loi, il
trouve toujours preneur, mais dès qu'on s'y oppose, des voix s'élèvent pour
dénoncer le mal-vivre des juniors et la misère des séniors.
Qui faut-il donc fustiger pour un phénomène de société que nourrissent, les
inconséquences des uns et des autres ? L'accaparement de pleines enclaves
conquises sur les espaces communs, relèvent d'un autre
âge où les conquérants se prévalaient d'un droit divin. La prescription
acquisitive aidant par phénomène d'extension imperceptiblement durable, de
simples petits kiosques sont devenus de véritables demeures. Les terrains
agricoles acquis dans le cadre de l'accession à la propriété foncière agricole
(APFA) passés de main en main sont revendus à prix d'or sans que le primo-acquéreur n'ait déboursé un seul copeck. Nous irons
certainement, beaucoup mieux lorsque ceux là mêmes qui font les lois les
respectent. Est-il si difficile à un cortège officiel tonitruant de ne pas
obstruer la voie publique pendant d'interminables moments ou à un motard de
l'ordre public de respecter les feux tricolores ? Le ministre norvégien de
l'Intérieur, de la Justice
et des Finances quitte son département comme n'importe quel fonctionnaire pour
aller prendre ses enfants à l'école.
On ne demande pas
tant à nos gouvernants, mais il est des exemples qui défient l'entendement par
l'ubuesque de certaines mÅ“urs qui tendent à la normalité. La récente actualité
a rapporté que l'examen de 6è dans une wilaya de l'Est s'est transformé en
alerte hospitalière, par l'intoxication alimentaire de 200 élèves parés de
leurs plus beaux atours de circonstance. Encore un trait anomique que d'aucuns
inscriront fatalement, dans le registre du «mektoub».
(Le sort)
(1)David
Émile Durkheim (1858- 1917), Sociologue et philosophe français
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.lequotidien-oran.com