Tu nous promets des fables mais il n'y a que des contes dans ce que tu dis. El Hadj regarda l'homme qui semblait hésiter avant de répondre. C'est parce que tu n'y trouves pas d'animaux ? demanda l'autre. Exactement, répondit El Hadj. Un large sourire se dessina sur le visage de l'homme qui porta la tasse de café à la bouche. C'est parce que je n'aime pas faire parler les cochons, laissa-t-il tomber en reposant la tasse. Mais comme tu y tiens, en voilà une. Elle est indienne, paraît-il, et daterait de l'ère sanskrite. Je la tiens d'un ami indien qui la tiendrait de sa grand-mère qui, elle-même, la tiendrait de son grand-père qui... tu vois à peu près la suite ? Oui, fit El Hadj en souriant. Cela se passait en Inde. Dans une ferme à Kanamar, un village de quelques dizaines d'habitants, situé entre Bhushandapur et Raharmal, tout près du lac Shilka sur le Golfe du Bengale. Les habitants de ce village élevaient pour la plupart des cochons, des ânes, des poules et des brebis. Les cochons, parce que destinés au commerce, étaient gavés et bien gâtés alors que les autres animaux devaient se débrouiller seuls pour trouver ce qu'ils pouvaient comme nourriture. Tu as vu le dernier cochonnet ? demanda Gaïna la poule à Tonda l'agnelle. Oui, répondit cette dernière, et il paraît bizarre. Bizarre ?! s'étonna Gaïna, dit plutôt anormal... comme tous les cochons d'ailleurs... mais ce n'est pas de cela que je te parle, poursuivit-elle en donnant un coup de bec dans le sol pour s'assurer qu'il s'agissait d'une graine de blé et non d'un petit caillou. Alors tu parles de quoi ? fit Tonda en souriant. Je parle de la manière dont il nous regarde chaque fois que nous passons près de lui. Ah bon ?! fit Tonda, et il nous regarde comment ? enchaîna-t-elle aussitôt. Il nous regarde d'une manière qui me fait croire qu'il ne va pas tarder à s'approcher de toi et te parler, fit Gaïna qui s'arrêta net. Et ne me dis pas que tu ne l'as pas remarqué, ajouta-t-elle. L'agnelle, visiblement gênée, rougit et ne dit rien alors que la poule s'éloignait. A ce moment, un cri strident retentit dans la ferme. Le cochonnet roulait par terre et battait des pattes en hurlant. Je la veux, père, je la veux ! Le père cochon et la mère truie se laissèrent aussitôt tomber à côté de leur progéniture, l'air triste. Mais pourquoi tiens-tu tant à elle ? demanda le père. Nous sommes des cochons, pas des moutons. Choisis de ton espèce qui tu veux et je peux te la ramener rien qu'avec un signe. Non, père, hurla le fils en donnant des coups de ses courtes pattes dans l'air, c'est elle ou personne d'autre. Ecoute ton père, fils, intervint la truie en larmes devant son cochonnet. Les moutons ne sont pas dignes de nous. Tu ne vas pas te rabaisser à une agnelle qui ne saurais jamais ta valeur de seigneur. Drôle de temps, se dit Gaïna en prenant place à l'ombre du mur. Drôle de temps où plus personne n'est à sa place. A cause de l'argent, même les cochons qui ne prennent de bain que dans la boue et les saletés deviennent des seigneurs qui se donnent maintenant le droit de juger les autres. Quel temps ! Le cochonnet ne voulait rien entendre. Il savait qu'à la fin il allait avoir gain de cause car, chez les cochons, ce sont toujours les bébés qui ont le dernier mot. L'amour parental chez cette espèce d'animaux se mesure au nombre et au prix des cadeaux qu'ils font à leurs progénitures. Après tout, fit la truie à son mâle cochon, on ne peut pas le priver s'il y tient. Regarde dans quel état est notre cher petit à cause d'une simple agnelle. Offrons-la lui et finissons-en. Je ne veux pas que mon fils tombe malade et je te tiendrais pour responsable s'il lui arrive un malheur. Bon, d'accord fit le cochon dans un long grognement de soumission. Je vais la lui acheter. C'est ça, fit Gaïna à haute voix, achetez-la lui donc cette agnelle puisque tout s'achète de notre temps, y compris les êtres humains. Achetez-la lui comme vous lui avez acheté tous les autres jouets pour répondre à ses caprices. Oui, fit la truie, on va la lui acheter, petite poule, tu ne crois tout de même pas que nous allons laisser mourir notre cher petit à cause d'une sale agnelle de quelques sous. Mais c'est ce que je dis, truie de malheur, fit Gaïna en souriant, c'est ce que je dis exactement. Puisque tout est réduit aux sous dans ce monde dont vous avez fait vôtre, et comme vous avez tous les sous du monde, qu'est-ce qui vous empêcherait donc d'acheter des êtres vivants pour satisfaire les caprices de votre petit débile. Qu'il joue donc avec une agnelle comme il joue avec une poupée ! Il lui poussera de petits cris et lui montrera comment il peut siffler avec son rose groin. C'est ta jalousie qui te fait parler, poule insignifiante, répondit la truie. Tu n'arrives pas à admettre que les cochons soient arrivés à s'élever au-dessus de tous les êtres. Tu avales mal le fait que nous ayons asservi les hommes et les animaux qui n'osent plus rien nous refuser. Pas même de servir de jouets à nos gosses. Oui, c'est ça, causes toujours truie gonflée... tu ne perds rien d'attendre D'attendre quoi ? Que tu tombes de ton ciel fictif et que tu te réveilles dans ta boue et tes excréments. Les êtres vivants, même lorsqu'ils y consentent à cause de la misère ou par faiblesse pour les ornements distinctifs des cochons, ne sont pas et ne peuvent pas être des jouets pour petits porcelets. Ecoute-moi donc, poule malade, tant que nous sommes ce que nous sommes, nous faisons ce que bon nous semble. Nous achetons et vendons qui nous voulons. Et je vais, de ce pas, te le démontrer. Elle se dirigea vers Tonda qui écoutait de loin la chaude discussion. Toi, fit-elle en pointant de sa patte ongulée l'agnelle, tu veux combien pour être l'épouse de mon bébé ? L'agnelle rougit. Elle baissa la tête de pudeur et poussa un court bruit que la truie n'entendit même pas. Réponds-moi, enchaîna-t-elle, tu veux combien ? L'agnelle recula. Tu ne vois donc pas que ton odeur la répugne ? cria Gaïna. Ah, parce que, en plus, tu t'y connais en odeur ! s'indigna la truie qui, se tournant vers l'agnelle, lui proposa un montant, des parures et des colliers. Les êtres viennent les uns vers les autres, fit Gaïna à haute voix pour que le reste de la ferme pût entendre, poussés par de tendres émotions que ni les parures brillantes ni les colliers scintillants ne sauraient acheter. Je n'achète pas son émotion, commenta la truie, je paie sa disposition à occuper mon petit porcelet. Et puis, quels sont donc ces sentiments dont vous ne cessez de nous entretenir à longueur de journée. Vous n'avez d'yeux que pour ce qui brille et vous n'avez de coeur que pour ceux qui ne sont pas encore tombés. Est-ce aux seigneurs cochons que toi et tes semblables allez faire la morale. Gaïna donna un coup d'ailes, alors que la truie, soulevant le menton de l'agnelle, lui proposa un autre montant. En plus de cela, dit-elle, ce sera pour toi un honneur et un privilège que d'être l'épouse d'un cochon. N'écoute pas les jaloux qui ne crachent sur le fruit que parce qu'ils ne peuvent l'atteindre. Tu es jeune et tu peux devenir riche et respectée. Tu auras une auge rien que pour toi et tu seras montrée du doigt ici et ailleurs. A chaque fois que tu sors, les autres diront de toi, voilà l'épouse de tel cochon. Depuis quand les cochons épousent-ils des agnelles ? s'écria Gaïna. Et pour donner quoi ? Des cogneaux ? Des agnechons ? Allez, truite insensée et malade, retourne donc dans ta boue et laisse les autres tranquilles. Mais tu ne comprends donc rien, folle poule ! Tu ne saisis pas que lorsque les cochons veulent quelque chose, ils l'obtiennent quel qu'en soit le prix ? Mais c'est justement cela le problème, truie répugnante. Pourquoi ne veux-tu donc pas comprendre que tout n'est pas marchandise et qu'il existe, encore dans ce monde, des choses qui ne peuvent être achetées. La truie éclata de rire... tu es trop naïve, lança-t-elle, et tu me fais rire. Regarde un peu ce que fait ton agnelle. Tonda ramassait les billets jetés à ses pieds, les compta et esquissa un large sourire avant de saisir les parures et les colliers. J'accepte, fit-elle, d'être l'épouse d'un cochon. Non, hurla Gaïna, ne fais pas cela ! Et pourquoi donc ? rétorqua Tonda. N'est-il pas un être comme les autres ? Avec lui au moins j'aurai tout ce que je demande. Peut-être que tu voudrais que j'épouse un misérable comme moi qui ne saurait même pas m'assurer quoi brouter ! Non, Gaïna, je préfère le cochon. La poule n'ajouta pas mot. Deux jours passèrent et au troisième, on fit circuler dans la ferme l'information que le mariage allait avoir lieu le soir même. Déjà ?! s'étonna la poule. Et qu'est-ce qui les en empêcherait ? fit Nio l'âne taciturne. Ils ont tous les moyens et tous les animaux les servent, y compris les hommes. Le soir, la fête fut comme on n'en avait jamais vue. Le son coulait à flots, la luzerne était jetée par gros sacs, l'orge débordait des bacs, les cochons chantaient à tue-tête, mangeaient et dansaient jusqu'à l'aube. La ferme n'avait jamais connu une fête aussi intense et aussi bruyante que cette fois. Le matin, tous les animaux se réveillèrent tard. Le cochonnet, encore paré de ses nouveaux habits scintillants, se promenait dans la ferme. Comme un grand. A un moment, il vit une autre agnelle qui lui sembla plus belle. Il courut vers ses parents. Papa, maman... je la veux... fit-il en roulant par terre et en donnant des coups dans l'air de ses courtes pattes. Mais petit chéri, fit le père cochon, tu ne vas pas... Et pourquoi pas ? l'interrompit la truie. Tu ne vas pas laisser notre chéri pleurer comme ça à cause d'une agnelle ? Et l'autre ? demanda-t-il Quelle autre ? Elle ne lui plaît plus, il n'y a rien de plus normal. On lui compensera sa frustration, si jamais elle est capable d'en ressentir d'ailleurs. Mais, on ne va pas laisser notre cochonnet souffrir ainsi. Le père cochon acquiesça. Tonda fut chassée, sans or ni diamants. Sans aucune compensation non plus. Gaïna donna un coup d'ailes Depuis quand, chantonna-t-elle, Les cochons et les agnelles Peuvent-ils vivre ensemble ? Tonda se retira doucement dans un coin de la ferme. Elle pleurait à chaudes larmes son innocence détruite et sa jeunesse gâchée. Elle pleurait aussi l'avenir perdu pour avoir cru en quelques promesses d'une truie dérangée et, surtout, pour ne pas avoir compris ce que disait Gaïna. Elle comprit ce jour que poser sur les autres le regard des yeux peut être dangereux et que n'achètent les sentiments des autres que ceux qui n'en ont pas. Quelques jours après Tonda mourut de faim. On ne l'enterra pas car dans la ferme des cochons, où l'on s'amuse surtout à ridiculiser les autres, on ne sait pas encore comment enterrer les morts.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Aïssa Hireche
Source : www.lequotidien-oran.com