Le Festival de Cannes, qui ouvre ses portes cette semaine, nous donne l'occasion de tenter une adaptation libre d'un film à l'écriture de notre ami malheureusement disparu aujourd'hui, le grand écrivain et cinéaste sénégalais, le poète et ami, Sembene Ousmane. Son film, qui a pour titre La Noire de' nous permet de dire tout ce que nous pensons de cette grand-messe, de cette mascarade qu'est le Festival de Cannes qui pue le fric, l'exhibitionnisme et le mépris, ce festival où nous retrouvons tout sauf le cinéma, les films et les auteurs que nous aimons.
Les films, ou plutôt les grosses machines qui ne ressemblent qu'à des clips projetés à Cannes ces dernières années, sont le reflet exact de pays et de sociétés qui croulent sous le fric, l'abondance, la surconsommation et le gaspillage, alors que dans notre continent, des pays et des peuples s'écroulent sous la misère et l'ignorance, tant l'exploitation ancienne et nouvelle ne les lâche pas et même plus, redouble de férocité, et leurs mensonges à propos de leur crise ne servent qu'à donner le change. Le film du grand Sembene illustre parfaitement ce que nous pensons de cette manifestation.
En effet, dans La Noire de', son premier long métrage, Sembène traite du sujet avec beaucoup d'intelligence et de perspicacité. Mais voyons ce que dit le film. Nous sommes à Dakar, sur une place du centre-ville, un jour d'octobre, à 8h. La place est envahie par des jeunes filles sénégalaises aussi belles les unes que les autres, mais toutes ont le visage empreint d'une tristesse infinie. Une femme blanche, une Européenne, une «toubab», comme dirait Sembène, descend de voiture et se dirige vers les jeunes filles. Elle les scrute attentivement, les soupèse du regard et, alors que toutes se précipitent vers elle, elle désigne la plus belle, la plus élégante, qui la suit vers sa voiture. L'image de ces deux femmes, marchant côte à côte, est saisissante, tant la Noire se distingue de la Blanche par sa haute taille, son port de tête altier et sa démarche déterminée.
Ainsi, «la Noire de '» devient la femme de ménage d'un couple d'Européens avec enfant. Les jours passent et se ressemblent. Notre jeune femme travaille sans arrêt et le peu d'argent qu'elle gagne lui permet tout de même d'aider sa vieille mère. Mais le contrat de ses patrons, coopérants techniques, arrive à son terme. La femme blanche demande alors à la Noire de l'accompagner en France, à Cannes précisément, pour faire le même travail qu'à Dakar. Cette dernière, fortement soutenue par sa mère, refuse la proposition.
Pour la persuader, la patronne lui sort le grand jeu. Elle allume la télévision et lui demande de regarder. Comme on est au mois de mai, ce sont les images du Festival de Cannes qui défilent sur l'écran. Notre servante est éblouie par les stars, les palaces et les paillettes, les ballons et les confettis, le port, les bateaux de plaisance, le soleil et la mer' Elle cède bien sûr et obtient même l'accord de sa mère. Mais lorsqu'elle arrive à Cannes, les lampions du festival sont éteints. La petite ville de province ne ressemble en rien à ce que montrait la télévision. De plus, le régime de travail qui lui est imposé se durcit au fil du temps.
La pluie et la grisaille ajoutent à sa peine et, les mois passant, notre bonne se rend compte que ses patrons ne la payent toujours pas. Alors elle commence à ne plus supporter les compliments qu'ils lui font en présence de leurs invités, en vantant son riz, ses plats raffinés, sa gentillesse, sa façon de s'effacer. Elle ne supporte plus leurs ordres : «Joanna, apporte un autre vin», «Joanna, le dessert», «Joanna, vide les cendriers», etc., etc. Excédée, elle décide à la suite de l'une de ces soirées de ne pas se lever le lendemain matin pour accompagner l'enfant à l'école. Sa patronne, furieuse, déboule dans sa chambre. Elle lui ordonne de quitter le lit, lui arrache les draps tout en l'insultant copieusement. Joanna garde son calme et répète «Si vous voulez que je me lève, payez-moi.»
Obligée de céder, la patronne lui remet quelques billets. Joanna accompagne alors l'enfant à l'école puis elle se rend dans un grand magasin où elle achète une paire de chaussures, la plus chère et la plus belle bien sûr. En rentrant le soir, la patronne découvre les magnifiques chaussures. Elle s'en saisit et, piquant une crise aussi violente que celle du matin, va les agiter sous le nez de son mari en hurlant : «Regarde ce qu'elle s'est payé ! Tu te rends compte ce qu'elle s'est payé !»
A ce moment-là, Joanna entre dans la pièce et, tel un fauve en colère, lui saute dessus. Ayant récupéré ses chaussures, et avant de s'en aller, elle dit calmement : «C'est à moi. Je les ai achetées avec mon argent.» Le lendemain, c'est le drame. La Blanche cherche la Noire dans l'appartement. Elle finit par la trouver dans la salle de bains. Elle est dans la baignoire. Ses pieds sortent de l'eau. Elle porte ses chaussures neuves. Elle est morte' Se sentant coupable, le mari se rend à Dakar pour remettre les salaires de Joanna à sa mère. Il est reçu par un écrivain public (le rôle est interprété par Sembène lui-même).
Celui-ci lui dit que la vieille dame ne veut pas le voir, qu'elle ne veut rien. Il peut repartir à Cannes avec son argent pour le dépenser au prochain festival. Interloqué, le «toubab» quitte les lieux. Il est pourchassé par un enfant portant un authentique masque africain. Le film finit ainsi. Et nous avons juste envie de rajouter ces deux mots : «Sans commentaire !»
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Boudj Sembene
Source : www.elwatan.com