J'ai une passion.
Je suis fou des nombres qui émanent de temps à autre de la bouche de nos
ministres. J'avoue sans rougir que je passe le plus clair de mon temps à
examiner minutieusement tous les journaux qui me tombent entre les mains, y
cherchant avec une agitation enfiévrée des données chiffrées qui auraient été
communiquées par un de ces nobles fonctionnaires de l'Etat.
Une loupe de fort
grossissement que vient de me procurer un ami me permet de passer au peigne fin
tous les articles. Je travaille avec une rigueur et un amour sans faille.
Jamais je n'ai été tenté de laisser tomber. Quand je termine mes
investigations, je range le précieux appareil dans une boîte que je cache
soigneusement, afin qu'il ne tombe pas entre les mains dangereuses de ma petite
sÅ“ur. L'écervelée casse tout ce qu'elle touche. Ici, je voudrais ajouter un mot
: que serais-je devenu sans l'aide inestimable que m'apporte cet objet
miraculeux inventé par les mécréants Occidentaux ?
Les yeux épuisés
par l'attention, ma passion des chiffres gouvernementaux se serait certainement
éteinte avec le temps. J'aurais mené une vie quelconque et décolorée. C'est
donc grâce à ces étrangers que je suis heureux. Mais ils me font de la peine.
C'est qu'un voisin qui enseigne à l'université m'a expliqué longuement qu'ils
sont voués à l'enfer.
Quand, dans la
foule des mots, je déniche une statistique qui provient d'un membre du
gouvernement, je découpe avec soin la phrase qui la contient. Ensuite, je colle
celle-ci sur les feuilles du cahier que j'ai destiné au ministre concerné. Il
m'arrive souvent aussi d'y coller des photos où figure ce dernier. J'obtiens
ainsi un beau tableau où s'imbriquent harmonieusement des images et des nombres
émanant du Pouvoir. C'est très joli !
Parmi ces cahiers, ma mère adore celui que
j'ai réservé à Son Excellence, le ministre de la Solidarité nationale, de la
Famille et de la Communauté nationale à l'étranger. Souvent, je la surprends en
train de le contempler, les yeux illuminés et ravis. Ses images la fascinent. «
Cet homme doit être une âme très charitable. Sinon, jamais il n'aurait serré
dans ces bras ces misérables et ces handicapés. Mais pourquoi as-tu mis toutes
ces images de couffins, de boîtes de conserve et de bus autour de lui, me
demanda-t-elle un jour ? ». Alors, en lui traduisant les chiffres, je lui ai
expliqué que c'était un citoyen qui s'occupe des nécessiteux qui grouillent
dans la patrie. « Il a pour mission d'envoyer des denrées alimentaires, des
bus, de l'argent, des tentes, des trousseaux scolaires, de l'argent, des
fauteuils roulants, des dentiers, des bras et des jambes artificiels, des
perruques, des linceuls, et beaucoup d'autres choses, aux millions de citoyens
que le destin a durement frappés. Sans répit, il lutte contre la faute commise
par celui que Dieu a transformé en corbeau. Tu te rappelles, ma, que Notre
Seigneur a envoyé jadis, vers les humains, un homme avec deux sacs dans les
mains : un contenant des poux qu'il devait répandre sur les mécréants, et
l'autre bourré d'or à déverser sur les Arabes. Malheureusement, cet étourdi fit
l'inverse. Dieu se mit en colère et le métamorphosa en oiseau. ». « Je m'en
souviens très bien mon fils. Ta maman a encore une bonne mémoire. Mais, dis-moi
mon petit, enseignes-tu cette histoire édifiante à tes élèves ? ». «
Évidemment, ma. Que crois-tu que je fais à l'école depuis bientôt vingt ans ?
».
Mais moi, j'avoue
que j'affectionne plutôt le cahier du ministre de l'Éducation nationale, et
celui du ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.
C'est peut-être parce que je suis un enseignant. Des chiffres fascinants
remplissent le premier. À vous donner le vertige ! Jugez-en : « Plus de 8 000
000 d'élèves attendus pour cette rentrée scolaire 2009-2010. ». « Ils seront
encadrés par 370.259 enseignants pour les trois cycles d'enseignement. ». «
17.995 écoles primaires, 4.853 collèges et 1.825 lycées accueilleront ces
élèves. ». Comment se maîtriser devant tant de splendides statistiques ? On a
envie de crier de plaisir ! Il faut voir la jubilation que provoque ce cahier
chez les camarades de classe de ma petite sÅ“ur ! Elles adorent particulièrement
les belles images de tablier que j'ai collées dedans. Il y en a de toutes les
couleurs ! Mais aussi des photos d'élèves joliment habillés de blouses roses,
blanches et bleues, marchant vers l'école, courbés par le poids du savoir
qu'ils portent sur le dos sous la forme d'un volumineux cartable. Je les laisse
jouir du spectacle pendant des heures, sans jamais m'éloigner, aux aguets. Car
si jamais il arrivait quelque chose à mon cahier, le coup me serait fatal. Mais
comment résister à la tentation de partager avec les autres le plaisir de
posséder une telle merveille. Bien sûr, ce sont des enfants, mais je n'apprécie
pas la fréquentation des adultes. Aigris jusqu'aux bouts des ongles, ils
n'arrêtent pas de dénigrer nos gouvernants ! À longueur de journée ! Comme cet
ancien facteur complètement idiot qui a éclaté de rire quand je lui ai montré
ce cahier. « Ce ne sont pas des écoles que nous avons, se moqua-t-il, mais des
camps d'abêtissement, gros bêta ! Les statistiques, on peut s'en servir comme
d'un vêtement. Pour cacher des laideurs. Le fait d'avoir des milliers d'écoles
ne nous a pas empêchés d'être les derniers de la classe ! Mais regarde donc
autour de toi ! Où vois-tu de la science ? Les signes de la stupidité
foisonnent partout ! Même les salles de classe ne sont pas épargnées ! Et on a
cru qu'en vous mettant entre les mains de nouveaux livres scolaires, on allait
pouvoir un jour marcher sur la lune ! Quelle bêtise ! » . Vous comprenez
maintenant pourquoi je préfère la compagnie des camarades de classes de ma
petite sœur.
Évidemment, je ne lui ai pas montré le cahier
du ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, à ce
raisonneur. Les chiffres annoncés cette année auraient rendu sa langue plus
venimeuse encore ! « 45 universités et campus. ». « 1.164.137 étudiants parmi
lesquels 134.981 nouveaux bacheliers. » «35.000 enseignants, dont près de 7.000
de rang magistral. ».
« 1.200.000
places pédagogiques et près de 510.000 lits d'hébergement. ». En plus, cette
année, il y a du nouveau. La mixité va être éliminée de toutes les cités
universitaires. Mais pourquoi ont-ils attendu si longtemps ? Voici enfin une
décision historique ! Le voisin qui enseigne à l'université m'a souvent
entretenu de la débauche qui sévit dans ces lieux. Il m'a raconté sur le sujet
des faits tellement malpropres qu'il m'a fallu me laver pendant des heures pour
pouvoir continuer à vivre. Mais il est content maintenant. « Cependant,
m'a-t-il dit, il faut qu'ils aillent plus loin. Car le mal est profond. La
séparation doit commencer à l'école primaire. ».
Il a raison. La
tache est excessivement difficile. Ils sont plus d'un million d'étudiants qui
vivent dans une promiscuité dangereuse. L'éradication de la mixité doit avoir
lieu partout. Mais, ce n'est pas suffisant. Il ne sert à rien de séparer les
garçons des filles, et de les laisser se goinfrer de télévision. Les paraboles
doivent être détruites. Les téléphones portables. Car la débauche par le son et
l'image est pire que l'autre. Le développement scientifique de notre pays
dépend de ces nobles actions. Sinon, la bêtise et la concupiscence continueront
à ravager le cerveau de nos enfants.
Cette année, il va y avoir également
l'ouverture de plusieurs écoles supérieures pour les meilleurs bacheliers. Une
sélection impitoyable et salutaire. Évidemment, cette nouvelle a encore fait
ricaner le facteur idiot : « Ils fuiront, tes génies, sitôt qu'ils auront
terminé leurs études.
Comme les milliers d'autres. Je te l'ai déjà
dit : ce n'est pas le béton qui fait un pays, c'est la mentalité de ses
citoyens ! Tous ses citoyens ! Or nous n'avons pas encore pensé à des lieux où
nous pourrions nous soulager décemment !»...
J'aurais aimé vous parler de mes autres
cahiers, mais il est arrivé quelque chose de grave. Ma sÅ“ur m'a rapporté un
fait terrible. Sa copine, une fille d'un de nos voisins, lui a montré un gros
cahier appartenant à son frère aîné. Elle m'a dit : « Il est bourré d'images
épouvantables ! J'ai failli vomir ! J'ai eu très peur, tu sais ! ».
Ça a été
suffisant pour que je décide de m'accaparer de ce cahier énigmatique. Et c'est
ma petite SÅ“ur qui s'est occupée de l'affaire. Deux jours après, je l'avais
entre les mains. Dès les deux premières feuilles, je me suis senti mal. Ce type
est un fou ! Des photos d'enfants dévorés par des rats ! Des cadavres bouffis !
Des bébés difformes ! Des misérables couverts de guenilles ! Des mendiants avec
des couffins massés devant des portes closes ! Des bus assiégés par une foule
enragée !Des noyés entraînés par des eaux en furie ! Des corps écrasés et
étalés sur la chaussée ! Des voitures que des accidents ont réduites en
ferraille ! Des incendies ravageant des forêts ! Des maisons en ruine ! Des
bidonvilles ! Des cercueils ! Des cimetières ! Des chiens galeux salivant
abondamment ! Des tas d'ordures ménagères ! Et, commentant tout cela, des
articles débordant de haine à l'égard de notre gouvernement ! Mais ce cahier
est maintenant entre mes mains. Dieu a voulu que je le confisque. Il est
évident que je ne le détruirai pas ! Je le cacherai. En attendant de le
remettre aux Autorités concernées. Ce renégat ne doit pas rester en liberté.
J'arriverai à persuader les Responsables.
Tout à l'heure, le traître est venu me voir.
« Je suis sûr que vous avez mon cahier, m'a-t-il dit. Je viens le récupérer. ».
M'entendant nier, il s'est mis à m'insulter. Des passants se sont arrêtés. Je
l'ai laissé faire. Sa bouche puante projetait des gouttelettes de salive qui
m'atteignaient au visage. Mais, je suis resté de marbre. Quand il est parti, je
suis rentré chez moi. Ma et ma petite sÅ“ur étaient dans la cuisine. Elles
pleuraient. Je n'ai pas prononcé un mot. Je n'avais qu'un désir : m'enfermer
dans la douche et me frotter soigneusement la figure avec un morceau de savon.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : Boudaoud Mohamed
Source : www.lequotidien-oran.com