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«Je transforme des images puisées de mes souvenirs pour créer d'autres mondes» Djahida Houadef. Artiste peintre



«Je transforme des images puisées de mes souvenirs pour créer d'autres mondes»                                    Djahida Houadef. Artiste peintre
L'univers fabuleux de Djahida Houadef fascine. Un style à part, apparenté, à tort, à celui de Baya dont on veut faire un héritage, mais l'artiste «contemporaine» refuse d'être cataloguée. Elle livre dans cet entretien le secret de son inspiration et sa vision de l'art.
-Vous exposez en ce moment Ngaoussiette au musée Zabana d'Oran. Le personnage, exclusivement féminin, est presque omniprésent dans vos travaux depuis vos débuts. Est-ce un choix esthétique '
Ce n'est pas toujours le cas. Je vous renvoie à ma précédente exposition intitulée Chadjara (arbre) et où les personnages sont absents. Néanmoins, je suis effectivement plus sensible à la situation et à la vision de la femme. Cependant, l'art n'est pas une science exacte, ce n'est pas déterminé et la lecture qu'on en fait peut être très vaste. Chacun ressent les choses à sa manière, en fonction de ses sensations, de son éducation. Par exemple, quelqu'un qui lit beaucoup est susceptible de produire des interprétations diverses, même si le but reste de nous procurer des moments d'évasion et d'enrichir notre capacité à nous émouvoir.
-En suivant l'évolution de ces mêmes personnages, nous remarquons aussi un cadre qui entoure le visage, alors qu'auparavant ils étaient disons plus naturels. Cela est-il dû à une représentation du hidjab, un accoutrement qui fait encore couler beaucoup d'encre '
La femme algérienne a, pendant longtemps, porté le voile. Mais, effectivement, c'est un voile traditionnel comme par exemple «laâdjar» (voilette) et je pense que c'est quelque chose qu'il faut préserver. Ma mère le porte encore et cela ne la dérange pas d'assister à des spectacles avec. Cet habit typiquement algérien (ou maghrébin) n'est pas connoté idéologiquement, contrairement aux accoutrements importés de l'étranger. Pour revenir à mes travaux, mes personnages sont couverts, mais épanouis, fleuris. A mes débuts, ils étaient estampés. On les distinguait difficilement du reste de l''uvre, mais avec le temps ils ont pu imposer leur beauté, leur raffinement, des corps qui dansent et qui s'adaptent. Je ne leur impose aucune limite.
-Vos 'uvres gardent dans une très large mesure les traces de votre première inspiration, un style à part qui vous a révélée au public et auquel vous semblez tenir. Est-ce un choix définitif ou juste la découverte d'un monde que vous voulez explorer à fond avant de passer à autre chose '
C'est un développement tout à fait normal dans la vie d'un artiste. Je pense que, selon les préoccupations de l'heure, un peintre peut effectivement toucher à différents styles, mais l'idée première, la somme de toutes les choses qu'on a vécues et qui ont fait qu'un jour on décide de devenir artiste, cette touche-là nous suivra toute notre vie. C'est comme une empreinte digitale qui ne change pas malgré l'évolution de notre apparence.
-Dans votre cas, quelles sont les conditions qui avaient présidé à votre destinée '
Je suis née à Ngaous, une petite ville des Aurès, près de Batna, mais j'ai, par contre, toujours vécu à Alger. Je suis imprégnée par ce village que je visitais régulièrement pendant la période des vacances et les images que j'emmagasinais restaient gravées dans mon c'ur et ma mémoire. C'est cette fascination pour la nature verdoyante, chargée de couleurs chatoyantes et les personnages qui y vivaient en harmonie avec la nature qui constituent encore ma source d'inspiration. Avant l'avancée actuelle du béton, Ngaous de mon enfance était 100% naturelle. Il y avait une relation apaisée entre la terre et les hommes. Cet univers m'a tellement marquée que très tôt j'ai émis le souhait de l'immortaliser avec ma palette.
D'un autre côté, à Alger, dans l'appartement que ma famille occupait, il y avait encore des reproductions picturales laissées par les anciens occupants européens partis après l'indépendance. Je n'arrêtais pas de les regarder et avant même de rentrer à l'école je peux vous dire que j'avais déjà une éducation à l'image, rehaussée par les illustrations des livres que je feuilletais. L'imaginaire enfantin travaille énormément et les idées affluent et c'est à ce moment-là que mon père a eu la bonne idée de m'offrir une boîte de crayons de couleur. Un cadeau tombé au bon moment, qui m'a permis de concrétiser mes rêves et d'exprimer mon imaginaire. Je dessinais tout le temps, à tel point que tout mon entourage a fini par m'orienter vers les Beaux-Arts pour développer ce don.
-Avez-vous gardé une trace de ces dessins d'enfant '
Malheureusement, il n'en reste rien. La famille nombreuse aidant, tout a fini par être découpé ou déchiré, les enfants étant insouciants.
-Vous êtes bien imprégnée de la vie rurale, si on peut dire cela, mais vos personnages sont magnifiés, à l'instar de ces femmes qui semblent n'avoir aucun rôle social. Ce ne sont sûrement pas les images des scènes de vie qui manquent dans vos souvenirs. Est-ce encore une fois un choix esthétique '
Je suis consciente de la dureté des conditions de travail intense des femmes de ma région natale qui se levaient tôt et dormaient tard. Le jour, elles étaient dans les champs et le soir elles tissaient, etc. Ces femmes-fourmis ont beaucoup donné pour les générations ultérieures d'aujourd'hui, mais encore une fois, présenter une photographie de leur existence ne m'intéresse pas.
Je les ai interprétées avec mes sens. Je transforme des images puisées de mes souvenirs pour créer d'autres mondes. Je mets des couleurs et des formes, j'essaye de suggérer du sens, mais c'est avant tout au spectateur de chercher. L'imaginaire de l'artiste travaille, mais celui du spectateur aussi et peut-être même plus.
«Ngaoussiette», l'exposition de Djahida Houadef a eu lieu du 22 octobre au 6 novembre au musée Zabana d'Oran
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