Une mésentente
héritée de conceptions erronées entre Islam et pouvoir politique hypothèque
tout accord entre les élites arabes sur une compréhension commune du concept de
démocratie, entraînant leurs sociétés dans un immobilisme apathique, et qui
sert sournoisement aux élites conservatrices d'argument à faire valoir pour le
monopole du pouvoir politique.
Les théories
élitistes apparaissent au début du XXe siècle avec le développement des
sciences sociales modernes. Ses fondateurs Wilfredo
Pareto et Gaetano Mosca instaurent dès ses origines une opposition entre un
courant de recherche où les déterminants sociaux et structurels attestant de
l'homogénéité de l'élite sont privilégiés et un courant alternatif insistant
sur les effets du politique dans le processus de transformation d'une élite
plus hétérogène. Dans les années soixante-dix, le débat théorique sur la
question de la structure de l'élite sera réinvesti par la sociologie dans une
nouvelle dynamique. Le débat entre les tenants de l'approche moniste (l'élite
comme classe dominante) et les partisans de l'approche pluraliste (les élites)
se développe intensivement chez les sociologues. Dans la mouvance moniste de
Pierre Bourdieu (1) une véritable sociologie de la classe dominante se
développe autour du rôle des institutions scolaires et universitaires. La
tendance pluraliste s'appuie sur une démarche analytique plus libérale en
réfutant le concept de «classe dominante» et retient la pluralité des
catégories d'élites. Depuis les années quatre-vingt, la sociologie des élites
s'est orientée sur les processus de transformation des régimes autoritaires,
qui a progressivement fait des élites ou du moins de leur action politique (au
sens large) une variable explicative de ce phénomène. En même temps, et à
partir d'une perspective d'analyse des politiques publiques, la recherche va
s'interroger sur le rôle des élites dans l'élaboration de ces politiques
publiques en mettant l'accent sur les interrelations entre les représentations
du monde dont sont porteuses les élites et la production d'un référentiel à ces
politiques publiques. Par ailleurs, la sociologie des régimes non démocratiques
avait établi que ce n'est pas tant du côté du mode de recrutement des élites du
pouvoir (cooptation, jeu de coterie, etc.) que se trouve la spécificité de
l'ordre politique, mais plutôt du côté des formules de légitimité, c'est-à-dire
des idées ou des principes au nom desquels les minorités gouvernent. Il s'agit
du partage d'un certain nombre de valeurs telles que la religion et le sens de
l'État qui permet de comprendre les logiques d'action de ces élites. Les élites
unifiées par l'idéologie, unifiées imparfaitement par une valeur, antagonistes,
divisées où fragmentées de façon irrémédiable, c'est tout l'enjeu
méthodologique de ce néo-élitisme, (2) qui consiste à articuler l'analyse des
trajectoires, des représentations et des processus décisionnels. Pour la
méthodologie néo-élitiste, l'approche moniste peut servir de base à une
sociologie critique des élites, néanmoins, la reconnaissance d'une
différenciation structurelle de la classe dirigeante importe moins que les
mécanismes d'intégration qui font que les représentations du monde sont
fortement partagées au sein de l'élite.
Dans les
processus de transition démocratiques, malgré l'opposition qui existe entre les
élites qui recourent à la ruse pour gouverner et celles qui emploient la force,
les premières seront amenées à remplacer les secondes. Dans cette course au
pouvoir, la ruse est aussi et surtout la capacité à produire le discours
idéologique le plus fédérateur, et c'est vers cela que sont orientés
aujourd'hui les objectifs de l'activisme politique des élites arabes. On peut
constater, qu'après la chute des premiers dictateurs arabes les processus de
transition politique en cours n'ont toujours pas débouché sur l'instauration de
réels régimes démocratiques. À l'évidence la chute des dictateurs n'implique
pas systématiquement la fin de la dictature, du moins de sitôt. La raison de ce
déficit démocratique est principalement imputable aux orientations idéologiques
islamiques prônées par une majorité de l'élite, selon une grille d'arguments
déployés ostentatoirement à travers un discours idéologique construit autour de
leurs stratégies au pouvoir, au détriment d'un véritable débat pour la
compréhension commune du concept de démocratie. Ces arguments sont puisés
généralement dans le projet de société dominant au sein des sociétés arabes,
qui est largement tributaire d'élaborations théoriques de la part d'une élite,
qui, soit elle instrumentalise la religion (l'idéologie nationaliste
populiste), soit, que ses structures mentales sont profondément caractérisées
par leur attachement à des représentations politico-religieuses (les idéologies
islamistes), combinées a des prédispositions anthropologiques néopatriarcales, qui les empêche de débattre, notamment,
autour des sources du droit, de la place de la Chari'a, du statut de la religion et de la place des partis
fondés sur la religion. Ces positions conservatrices excluent d'emblée toute
possibilité d'ouverture du débat aux autres composantes du champ politique
arabe, notamment, les réformistes laïques, qui constituent structurellement une
composante politique non négligeable.
Devant cet
immobilisme, le processus en cours n'a d'autres perspectives possibles, que la
reconduction des régimes nationalistes populistes déjà au pouvoir et «rénovés»
en la circonstance. Tout au plus, il y a de fortes probabilités de voir émerger
des régimes islamistes «modérés» tolérant l'alternance au pouvoir mais
seulement à l'intérieur des cadres idéologiques de l'Islam politique. Dans les
cas extrêmes, on peut s'attendre à l'instauration de théocraties se référant
aux lois fondamentales de l'Islam et qui appliqueront strictement la chari'a comme source unique du droit, enterrant pour
longtemps encore les aspirations populaires à de véritables sociétés
démocratiques.
Dans tous les pays arabes en transition
politique, ayant déjà réussi à faire chuter leurs dictateurs, qui ont laissé un
grand vide politique derrière eux, les mouvements islamistes n'ont eu aucun mal
à s'organiser et à s'attirer la sympathie autour de leurs discours de la part
de la majorité des populations qui se sont soulevées pour rejeter les
nationalismes populistes autoritaires et corrompus. Cette adhésion massive et
spontanée s'explique par la prédisposition de ces populations à s'identifier au
discours islamiste, qui satisfait et renforce leur sentiment identitaire
caractérisé par un imaginaire politique et social structuré autour des valeurs
religieuses islamiques. Non pas que cette adhésion populaire et massive est un
choix politique réfléchi et mûri, qui serait le résultat d'une expérience
démocratique où plusieurs discours idéologiques s'affrontaient dans l'espace
public, à ne pas en douter, que cela est dû certainement à l'absence totale de
débat démocratique conjugué à l'indisposition des consciences populaires,
longtemps victimes d'une dépolitisation systématique de la part de régimes
totalitaires et répressifs.
Partout dans le monde arabe l'élite islamiste
est répartie selon la même configuration dans le champ de l'Islam politique.
Partout domine deux tendances hégémoniques, d'un côté il y a les
traditionalistes, issus de l'enseignement traditionnel et conservateur de la chari'a, qui revendiquent sans ambiguïté un État
théocratique, et de l'autre les «modérés», considérés comme ouverts à la
démocratie, mais une ouverture conditionnée par son inscription à l'intérieur
des cadres idéologiques strictes de l'Islam politique.
Les tenants de
cette tendance dite «modérée» sont considérés à tort d'ouverts à la modernité
politique, car, tout autant, issus de l'enseignement de la chari'a,
en ayant acquis en plus quelques rudiments de la culture moderne avec lesquels
ils tentent de «bricoler» (3) un discours démagogique qui se veut ouvert à la
modernité. En affirmant, notamment, leur volonté à «réaliser les aspirations de
leurs peuples à la démocratie et à la liberté, de promouvoir les principes du
pluralisme politique et de l'état de droit, de l'égalité de tous les citoyens
devant la loi, sans distinction de doctrine, de sexe, d'opinions politiques, de
liberté d'expression individuelle, ect.» Mais leurs
objectifs politiques ne diffèrent en rien de leurs concurrents directs (les
radicaux), car, ils rejettent tout compromis avec les réformistes laïques, et
n'entendent pas substituer comme source du droit autre chose que la chari'a. Leur idéologie commune est dès plus
antidémocratique, car, elle ne tolère en aucun cas une intrusion politique en
dehors du tracé de ses propres préceptes. Ils s'entendent ensemble à ne tolérer
aucune émancipation réelle des femmes, aucune liberté individuelle ou
collective, aucune créativité littéraire et artistique libre ou toute autre manifestation
culturelle qui ne serait pas de leur goût, en somme, ils ne peuvent tolérer une
quelconque Å“uvre d'un esprit libre. Leur projet de société est l'accès au
pouvoir qui est une fin en soi, car, ils sont dépourvus d'un quelconque projet
politique. Tout porte à croire, que leur action politique prioritaire ne
pourrait être autrement, une fois arrivés au pouvoir, que de neutraliser toutes
les formations politiques qui se situent en dehors des cadres de l'idéologie
islamiste.
L'idéologie
«réformée», prônée par l'élite nationaliste populiste ne diffère pas sur le
fond de celle des islamistes, qui s'expriment toutes deux à partir d'un
discours conservateur traditionaliste. Elle soutient à l'instar de celle-ci
l'Islam comme religion d'État, le code de la famille et la source du droit
comme émanant directement de la chari'a. C'est
seulement sur la forme que leurs discours se distinguent, car, ils procèdent à
leur tour à l'aide d'un «bricolage» qui articule des contenus politiques
contradictoires, c'est-à-dire, l'articulation de catégories propres au système
politique républicain et démocratique à ceux d'une théocratie.
evidemment, que cette contradiction ne peut se
matérialiser positivement dans la pratique politique. Nous savons pertinemment,
que cette idéologie ne pourrait déboucher sur une réelle démocratie et qu'elle
a au contraire enfanté des régimes politiques des plus
totalitaires et des plus répressifs.
C'est d'ailleurs, au moment où le système
politique fondé sur cette idéologie a atteint les limites de cette
contradiction par l'immobilisme à tous les niveaux de la société, politiques,
sociales, économiques et culturelles, que les sociétés arabes ont implosé.
Aujourd'hui encore, il se trouve parmi certains de ces élites, soucieuses de préserver
ce système par sa rénovation en un «néonationalisme», les amenant à faire dans
le «révisionnisme» en lui déniant toute référence idéologique antérieure ! afin de légitimer sa refondation. D'autres vont jusqu'à
remettre en question la problématique opposant les islamistes aux non
islamistes, en la transférant sur l'enjeu de comment sortir du totalitarisme…
en déniant à cette idéologie dominante (nationaliste populiste) d'être
islamiste, et à l'idéologie islamiste d'être totalitaire ! mais
ces deux tendances sont toutes deux totalitaires ! et
elles sont toutes deux islamistes, qui s'opposent en s'additionnant aux
véritables démocrates.
Les idéologies déployées par les élites de ces
deux tendances politiques sont élaborées selon un «bricolage» propre à «la
pensée magique» au sens où l'entend C. L. Strauss. Mais chacune a tendance à
surestimer son orientation objective. C'est aussi et surtout le cas de toute
formation politique dont les représentations du monde sont articulées autour de
cette «pensée magique». Selon Marcel Mauss, «la pensée magique se distingue
moins de la science par l'ignorance ou le dédain du déterminisme, que par une
exigence de déterminisme plus impérieuse et plus intransigeante ». C'est en
cela que «la pensée magique» ne peut admettre de contestation à son système
fermé et clôturé une fois pour toutes. «Chaque chose doit être à sa place,
puisqu'en la supprimant, fût-ce par la pensée, l'ordre entier de l'univers se
trouverait détruit, elle contribue donc à le maintenir en occupant la place qui
lui revient». C'est pourquoi ce système idéologique ne peut pas admettre dans
le champ politique qu'il occupe l'intrusion de tout autre système qui ne
partagerait pas avec lui ses préceptes. Pour se défendre il n'hésiterait pas à
déployer toutes sortes de protections par l'intolérance sous toutes ses formes,
y comprit par la violence. Le propre de la pensée magique est de s'exprimer à
l'aide d'un répertoire dont la composition est limitée. Elle s'en sert
systématiquement quelle que soit la tache qu'elle s'assigne, elle apparaît
ainsi comme une sorte de « bricolage intellectuel». Le bricoleur nous dit C. L.
Strauss est apte à exécuter un grand nombre de taches diversifiées à l'aide
d'un répertoire clos, et la règle qu'il se fixe au préalable est de s'arranger
dans les limites que lui offrent les possibilités de ce répertoire. D'où le
propre de ces idéologies à ne fonctionner que dans un immobilisme relatif,
provocant en conséquence et à terme, aux limites de leurs contradictions une
implosion inéluctable de leurs sociétés.
Avec ce processus
d'implosion en cours des sociétés arabes, qui a vu la disqualification des
nationalismes populistes, anciennement alliés et soutenus par les forces
impérialistes, ceux-ci s'adonnent sournoisement à l'occasion, à un autre type
de «révisionnisme», en jouant cette fois-ci la carte des islamistes contre
leurs alliés d'autrefois. Cette permutation dans leur carte géostratégique est
motivée principalement par leur souci de préserver leurs intérêts économico-politiques, en soutenant un nouveau système
totalitaire à la place du précédent, qui a atteint ses limites et, donc,
périmé. Ce choix s'avère être plus payant, car, ce système est plus facilement
maniable par sa disposition à favoriser l'immobilisme et d'être plus perméable
à la corruption, que d'avoir à traiter avec un système démocratique synonyme
d'existence d'un contre-pouvoir et donc d'un véritable débat politique
contradictoire au sein de la société pouvant constituer un réel danger pour
leurs intérêts. Aussi sournoises qu'elles soient leurs intentions, celles-ci,
sont menées directement au détriment des intérêts des peuples, contraints au
reflux après chaque sursaut traduisant leur volonté émancipatrice.
La mésentente sur
les pouvoirs temporel et spirituel et la démocratie
«Par mésentente,
on entendra un type déterminé de situation de parole : celle où l'un des
interlocuteurs à la fois entend et n'entend pas ce que dit l'autre. La
mésentente n'est pas le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit
noir. Elle est le conflit entre celui qui dit blanc et celui qui dit blanc,
mais n'entend point la même chose ou n'entend point que l'autre dit la même
chose sous le nom de la blancheur.» (4) Ainsi, s'entend la mésentente autour de
la question de la démocratie entre les différentes élites arabes. Tous se
revendiquent d'une démarche démocratique, mais tous n'entendent pas la même
chose par le concept de démocratie. Deux conceptions dominantes de la
démocratie s'affrontent donc sur la scène politique arabe. L'une, traditionaliste
(nationaliste populiste et islamiste), se dit démocratique et entend par
démocratie une compétition entre partis politiques dont l'idéologie est
exclusivement inspirée de la tradition islamique. L'autre, réformiste, se dit
tout autant démocratique et comprend la démocratie comme une alternance au
pouvoir par la compétition entre toutes les formations politiques qui
reconnaissent et respectent ce principe d'alternance sans discrimination
aucune.
La conception traditionaliste paraît être organisée
autour d'un référent consensuel et exclusif qui est l'idéologie identitaire
islamique. Ainsi entendue, cette conception est en contradiction avec le
principe fondamental de la démocratie, qui est par essence conflictuelle, et ne
peut donc être consensuelle. Cette conception et l'état consensuel qu'elle
présuppose, qui accepte d'additionner des individus, sous une identité
monolithique, dès lors que leur somme correspond à la communauté, ne pourrait
tolérer l'existence d'une partie en dehors du consensus. Elle est donc
anti-démocratique. En effet, en présupposant l'inclusion de tous les individus
de la société, le consensus, contrairement au conflit, interdit la
subjectivisation politique de toute différence, il lui interdit de «s'inclure
comme exclue», sur le mode politique du différend (Jean François Lyotard). C'est pourquoi «l'exclusion n'est que l'autre nom
du consensus». Elle est dans ce cas un effet du reflux de la politique. La
pensée consensuelle représente ce qu'elle appelle exclusion dans le rapport
simple d'un dedans et d'un dehors. Mais ce qui est en jeu sous le nom
d'exclusion n'est pas l'en dehors. C'est le mode de cohabitation selon lequel
un dedans et un dehors peuvent être conjoints dans le même état. Et
l'exclusion, dans ce cas, est une forme bien déterminée de cette cohabitation.
Elle est l'invisibilité de cette cohabitation elle-même, – son effacement du
champ médiatique et sa censure par tout autres moyens - l'effacement des
marques permettant d'argumenter, dans un dispositif politique de
subjectivation, le rapport de la communauté et de la non- communauté. Certaines
personnes sont dans la société sans être de la société, et l'on pourra dire
d'eux, lorsqu'ils insistent à se rendre visibles, qu' «ils se sont trompés de
société». C'est une forme de violence symbolique. C'est-à-dire une violence qui
renvoie à l'intériorisation par les dominants à la place qu'ils occupent dans
le champ politique et social. Cette violence est implicite, presque
inconsciente, qui ne s'appuie pas sur une domination intersubjective, mais sur
une domination structurale (d'une position en fonction d'une autre). Son
fondement se trouve lié à un sentiment de supériorité chez les traditionalistes
par rapport aux réformistes. On peut l'assimiler au traitement des « Dhimis» ( statut accordé aux non
musulmans dans un État régi par la loi islamique). Admettre que la cohabitation
soit visible, ce serait reconnaître un hiatus dans le consensus, donc admettre
la contingence de l'ordre social et politique. En proclamant l'effectivité
d'une identité exclusive, la logique consensuelle manifeste négativement le
fanatisme du lien qui met individus et groupes là où ne puissent se construire
des formes de communautés démocratiques. La tendance traditionaliste semble
confondre la politique avec la police, qui est «en son essence, la loi,
généralement implicite, qui définit la part ou l'absence de parts des parties».
Au contraire, par la revendication d'égalité de n'importe qui avec n'importe
qui, la politique rompt cette distribution policière de places. Là où la police
veille à ce que chacun soit à sa place, la politique pose la question de ceux
et celles qui sont exclues du consensus : «une subjectivisation politique redécoupe le champ de l'expérience qui donnait à chacun son
identité…» La politique exclut donc la domination absolue d'une partie sur une
autre et «la démocratie est l'institution de sujets qui ne coïncident pas avec
des parties de l'État ou de la société…», des sujets libres qui empêchent toute
représentation des places.
La conception
réformiste (des démocrates laïcs), contrairement à la traditionaliste qui
définit la démocratie selon un pluralisme limité, ne s'accommode pas de
conditionnels d'exclusion pour ses adversaires dans sa conception de la
démocratie. Elle entend s'inscrire dans une démarche universaliste, ce qui l'a
met à l'abri de toute interprétation intéressée du patrimoine culturel commun.
Le mouvement réformiste musulman qui s'est développé à partir de la deuxième
moitié du XIXe siècle ne s'est pas exprimé consensuellement
d'une seule voie. Plusieurs tendances ont effectivement pris des positions
divergentes autour de questions telles que le rapport de l'Islam et du
politique à travers la problématique du califat. Si la tendance générale de ce
mouvement réformiste était orientée vers le conservatisme, il figure parmi
elles des voies courageuses et audacieuses, qui ont osé aborder cette question
lucidement avec un esprit pragmatique et rationnel, à l'aide de méthodes
désidéologisées et démythologisées. Ainsi, le
théologien musulman Ali Abderraziq a réfuté les
thèses traditionalistes du pouvoir en Islam, en mettant l'accent sur les
occultations et les mystifications qui entourait l'institution califale, et qui
l'entourent encore aujourd'hui dans l'imaginaire politique islamiste. Il a
montré comment le pouvoir temporel du prophète, en tant que chef de la
communauté de Médine n'avait rien à voir avec son rôle de chef spirituel et que
sa succession ne concernait que ses fonctions temporelles. Sa thèse a pour objet
la délégitimation du lien entre la religion et le
juridico-politique, et qualifie d'erreur la conception du califat en tant que
fonction religieuse. Par conséquent, le pouvoir politique dans les pays à
dominante musulmane ne pourrait se prévaloir d'une fonction religieuse. Car, le
califat ne fait aucunement partie du projet divin, pas plus que la justice et
les autres fonctions de gouvernement, qui relèvent selon lui, de la raison, des
expériences des nations et des règles de la politique. Le principal objet du
Coran est d'ordre moral. Mais dès le début du califat, en tant que mode de
gouvernement, il s'est transformé en autocratie, aussi bien chez les Omeyyades
que chez les Abbassides. Depuis, l'édification de l'État en pays musulmans a
toujours reposé sur la Açabya (l'esprit de clan), comme l'avait
observé Ibn Khaldoun.
Au regard du Fiqh (droit positif), le Coran et la Sunna laissent le libre
choix aux musulmans du système politique au sens d'organisation sociale. Ainsi,
si le pouvoir religieux émane de Dieu, le pouvoir politique relève de la
volonté de l'homme dans ses expérimentations à organiser la cité. Aujourd'hui
on est face à un «néo-Islam» (6) dirait M. C. Ferjani,
qui est plus une idéologie politico-sociale qu'une
théologie ou une pratique sociale, et dont l'élite traditionaliste s'identifie
sans peine aux solutions préconisées par cette idéologie qui serait à la base
de ce qu'il a été convenu d'appeler « l'islamisme ». À ce propos, Ali Abderrazik considère que cette erreur a été entretenue durant
toute l'histoire par les pouvoirs pour se protéger de la contestation de leur
légitimité. Le pouvoir fut au centre des préoccupations des tribus intéressées
par ses privilèges, délaissant le champ de la pensée, notamment en matière de
droit public pouvant servir de fondement à une théorie politique, voire à une
théorie générale du pouvoir. Aujourd'hui, les élites traditionalistes,
conscientes des occultations et des mystifications qui structurent l'imaginaire
politique arabe, et n'ayant pour ambition que de servir le pouvoir et non la
société et les individus qui la composent, avancent souvent l'argument qu'il
faut être prudent à ne pas choquer l'opinion des masses populaires, préférant
les laisser aliénés dans l'ignorance. Mais cette prudence est hypocrite, car en
fait ce qui les empêche de mettre à profit leur savoir, c'est la prudence
devant la compromission de leurs propres intérêts dans une perspective de
changement qui risquerait de mettre leur pouvoir à perte. Cette attitude
hypothèque toute possibilité de changement, et fait le lit au totalitarisme qui
se satisfait de discours populistes et paternalistes vis-à-vis de l'opinion des
masses populaires.
L'autre argument,
psycho politique celui-la, celui de l'esprit de bourg, du clan et de la tribu,
celui qui se satisfait d'un «nous» autarcique et n'ayant point besoin de
chercher à se «souiller» par des valeurs qui ne sont pas les nôtres, donc,
celles de nos potentiels ennemis qui nous environnent, dont il faut rejeter
sans examen et en bloc les valeurs, par une haine virtuelle de tout ce qui est
différent de soi. Le propre de la religion islamique, dans son expression de
tolérance, était justement d'inciter ses fidèles à aller chercher le savoir
partout où il se trouve. Elle n'interdit en rien à ce que les musulmans
puissent s'inspirer de ce que l'humanité a inventé comme meilleures solutions
pour résoudre des problèmes auxquels ils sont confrontés, tels, des solutions
relatives aux fondements du pouvoir. Cet autre argument, qui consiste à rejeter
la laïcité, parce que française, parce que chrétienne est l'autre versant de
l'hypocrisie de ces élites, pour se maintenir à leur place privilégiée en
maintenant la société indéfiniment dans cet immobilisme apathique qui la
caractérise. Du fait que le mot laïcité est quasi intraduisible dans les autres
langues, qui est spécifiquement propre à la langue
française, beaucoup de pays ont eu l'intelligence d'y recourir pour résoudre
leurs problèmes, et par cet emprunt, ils se pensent comme séculiers, qui est
une autre façon d'être laïque. Ceux-ci se situent entre les États
confessionnels qui imposent l'autorité d'une religion et les États dits athées
généralement d'idéologie marxiste et donc totalitaire. Après l'échec de la France révolutionnaire et
post révolutionnaire à réaliser la paix civile, elle inventera la Laïcité
comme solution où «Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même
religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi
par la loi.» (article.10 de la déclaration des droits de l'homme et du
citoyen). C'est une affirmation de la liberté de conscience. Depuis, l'État
sera affirmé dans son opposition à l'autorité religieuse. La souveraineté de
l'État deviendra la loi du pays et de ses citoyens, et ne sera plus soumise à
un ordre extérieur. C'est ici que se joue la question de la laïcité dans son
rapport à l'État. La laïcité de l'État, c'est d'abord la revendication
politique en doctrine de sa nature, mais c'est plus encore la traduction
institutionnelle en droit de cette volonté. L'État s'est affirmé sur le
renversement de l'absolutisme et du totalitarisme. Il garantit les grandes
libertés publiques pour tous, les droits universels de l'homme et la
participation des citoyens aux affaires publiques par le principe démocratique.
Références :
(1). Pierre
Bourdieu, La noblesse d'État, grandes écoles et esprit de corps, minuit 1989.
(2). William Genieys, De la théorie à la sociologie, des Élites en
interaction. Vers un néo-élitisme ? CEPEL, Montpellier.
(3). Claude
Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
(4). Jacques Rancière,
La Mésentente
: politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995.
(5). Ali Abderraziq, al Islam wa ouçoul al hukm ( l'Islam et les fondements du pouvoir ),
publié pour la 1° fois en 1925, réédité par Maktabat
al Hayat à Beyrouth et traduit en français par Bercher dans la revue d'Études Islamiques, cahiers de 1933
et 1934.
(6). Mohamed-Chérif Ferjani,
Islamisme, laïcité, et droits de l'homme, l'Harmattan, Paris, 1991
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Youcef Benzatat
Source : www.lequotidien-oran.com