Oran

Incompétences



Incompétences
«L'Etat est incompétent en matière d'art.»
Pendant un instant, j'ai eu comme l'impression que l'ami Hassan ne m'écoutait plus. Son attention avait été un instant captée par le chant qu'un des joyeux lurons avait entonné à haute voix: une étonnante imitation de Khelifi Ahmed qui fit relever la tête et tendre l'oreille à toute la clientèle. L'istikhbar mourut au milieu des acclamations générales et le brouhaha reprit son droit de cité. Nous attendions toujours que le serveur vienne prendre la liasse de billets que l'ami Hassan avait étalés généreusement sur la soucoupe où gisait la note. Je repris avec difficulté le cours de mon exposé pour expliquer à mon interlocuteur la complexité de la situation dans le milieu où je pataugeais et pour essayer de cerner les différents facteurs qui avaient entretenu le marasme dans cette profession tant enviée par les profanes. «Il faut préciser qu'à l'époque, beaucoup de gens, poussés par divers hasards, se sont engouffrés dans la profession: certains avaient suivi des stages à l'étranger et s'étaient présentés avec un diplôme en main; d'autres se sont installés à la faveur d'un petit coup de pouce... Bref, cela a généré un rassemblement hétéroclite de gens de divers niveaux. Tiens, je peux te citer l'exemple d'un professeur qui n'a réalisé que son film diplôme dont il nous a longtemps parlé mais qu'il ne nous a jamais montré. Installé dans ses fonctions d'enseignant, il n'a jamais plus cherché à faire de la réalisation. Certains qui ont fait des études très poussées dans le domaine de la réalisation sans avoir en eux le démon de la création, se sont vite convertis en critiques qui de films, qui en gestionnaires de la production. D'autres ont fait avec peine un seul film qui n'a pas fait de vagues et se sont contentés de continuer à percevoir un salaire tout en faisant des ronds dans l'eau. Il y avait une drôle d'atmosphère. Et puis les relations entre l'administration et les réalisateurs n'étaient pas toujours bonnes. Même la direction qui avait cherché à élever le niveau intellectuel de la profession s'était heurtée à l'opposition des gens qui avaient appris comme on dit, sur le tas, et qui se sont installés dans une confortable routine. Et puis, il y a le système du deux poids, deux mesures qui créait des dissensions dans la corporation même. Les moyens accordés aux uns étaient refusés aux autres à cause de la faiblesse même des budgets. Et comme, tu le sais, la production audiovisuelle est une grande bouffeuse de budgets. Je me souviens qu'un jour, un directeur de production qui n'avait jusque-là aucun rapport avec l'audiovisuel, s'était élevé contre un certain gaspillage opéré lors des tournages: il proposa simplement d'utiliser des leurres au lieu de vrais accessoires quand il s'agit de denrées périssables: comme le gâteau qu'il arrivait aux comédiens de manger dans des scènes appropriées. Cela provoqua une hilarité générale et le réalisateur fit preuve de finesse en faisant déposer chaque soir une boîte de gâteaux sur le bureau dudit directeur. Ce même responsable fit une remarque analogue en visitant les salles de montage: les bacs débordant de chutes le troublèrent et il s'enquit si on ne pouvait pas réutiliser tous ces rebuts de pellicules. L'ignorance des responsables quant au processus de production les rendit peu crédibles aux yeux des professionnels d'autant plus que la direction gère l'entreprise comme une épicerie et qu'elle n'a pas une idée précise de l'énormité des budgets dispensés par ailleurs: d'où un mécontentement général qui amena les réalisateurs à s'exprimer publiquement dans la presse pour dénoncer le peu de moyens dont ils disposaient. L'article qui avait paru sur une double page d'Algérie-Actualités sous le titre «Sept réalisateurs en colère» provoqua l'ire de la direction qui ne trouva pas d'autre réponse, outre une mise au point décalée, que la suspension des fauteurs de troubles.»
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