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«Il faut savoir transformer les versets du Coran en ONG»



«Il faut savoir transformer les versets du Coran en ONG»
C'est l'une des âmes les plus exquises qu'il nous fut donné de connaître à Baltimore. Son nom : Mohamad Bashar Arafat. Profession : imam. Et le moins que l'on puisse dire au sortir de la passionnante entrevue qui nous a réunie avec lui est que c'est un imam «cool», un théologien qui étonne et détonne par la lecture qu'il propose du corpus coranique.Cintré dans un costume élégant, une barbe poivre et sel recouvrant son visage, Mohamad Bashar parle d'une voix douce, le sourire venant au bout de chaque phrase agrémenter son propos empreint parfois de gravité comme lorsqu'il déclare : «Soit tu fais partie de la table (des convives, ndlr), soit tu fais partie du menu, à toi de choisir. Aujourd'hui, le monde musulman fait partie du menu. Nous sommes un jouet entre les mains de Kerry et Lavrov.»Natif de Damas, Mohamad Arafat est établi aux Etats-Unis depuis près de vingt-cinq ans. Se réclamant de l'enseignement de cheikh Ahmad Kuftaro (1915-2004) qui fut pendant de longues années Grand mufti de Syrie, il ne cache pas sa sensibilité soufie. Son mentor et maître spirituel, le cheikh Kuftaro, était lui-même connu pour être un maître soufi de la confrérie Naqshbandiya. Après avoir officié comme imam à Damas de 1981 à 1989, Mohamad Bashar Arafat débarque aux USA d'abord en qualité de conférencier. Il finit par s'y installer au début des années 1990 en choisissant comme ville d'élection Baltimore.Il exerça comme imam de la Société islamique de Baltimore jusqu'en 1993 avant de fonder l'Institut An-Nur des études islamiques. En l'an 2000, il crée le Civilizations Exchange and Coopération Foundation (CECF) qui ?uvre pour le dialogue interreligieux. Il fonde dans la foulée Al Basheer Institute qui organise des séminaires et dispense des formations autour des enseignements de l'islam en axant sur la spiritualité. A toutes ces casquettes s'ajoute celle de président du Conseil des Affaires islamiques du Maryland.SamarkandExcellent communicant, maîtrisant à la perfection l'art du «storytelling» à l'américaine, cheikh Mohamad Bashar explique pédagogiquement sa démarche qui est à la base de tous ces sigles et enseignes, et qui consiste «à savoir traiter avec la nouvelle laïcité du XXIe siècle». Et de citer à l'appui ce verset paradigmatique : «Allez vers Pharaon, il a dépassé les limites. Parlez-lui avec douceur, peut-être se rappellera-t-il ou Me craindra-t-il '» (sourate Taha).Mohamad enchaîne : «Il y a des Pharaons dans ce siècle, non '» en recommandant de toujours préférer la parole qui attendrit à celle qui accable. «Que Moussa grandisse dans le palais de Pharaon, telle est la philosophie de l'islam», énonce-t-il avec son sens aigu de la formule. La courtoisie de Mohamad Bashar Arafat ne l'empêche pas d'adresser quelques piques à l'élite théologique musulmane.Il relève pour commencer le peu de mobilité de nos muftis : «Le problème avec nos savants est qu'ils bougent très peu», constate-t-il. «Vous avez des théologiens en Egypte qui ne sont jamais sortis de l'Egypte, idem pour ceux du Maroc, de l'Algérie? Avant, le mufti en Syrie voyageait partout et voyait le monde. Il y a une différence de taille entre un savant qui voyage et un savant qui ne voyage pas. Aujourd'hui, dans le monde arabe, très peu de gens connaissent des contrées musulmanes comme le Turkménistan, l'Ouzbékistan ou le Kazakhstan.Pourtant, ces régions abritent des cités illustres comme Samarkand, Tachkent ou Boukhara dont est issu l'imam Al Boukhari.» Lui, en revanche, n'arrête pas de sillonner le monde : Allemagne, Russie, Pakistan, Indonésie, Macédoine, Kosovo? «J'ai même été sollicité par la Belgique pour un programme de déradicalisation», confie-t-il. Aux Etats-Unis, son audience et son «networking» ne font que s'élargir : «Je suis en contact avec les églises, les synagogues, les universités. J'ai collaboré pendant quelques années avec le Johns-Hopkins Hospital.J'ai élargi par la suite mes interventions aux congrès médicaux où je suis régulièrement invité pour parler de la relation entre médecine et spiritualité et l'impact de la spiritualité sur la guérison.» L'homme semble désormais rompu aux techniques de communication si chères aux Américains. «Ici, les règles d'un bon orateur, c'est une blague et un sourire. Certains musulmans ne savent même pas esquisser un sourire. Regardez, c'est pourtant facile», s'amuse-t-il d'un rictus jovial en appelant à pratiquer le «fiqh de la diplomatie».Le département d'Etat s'est intéressé à l'enseignement de Mohamad Bashar «et ils m'ont proposé de travailler avec eux.» Sur le site de son organisation, on peut lire : «Le CECF offre des services de formation, de consultation et d'orientation religieuse et culturelle aux étudiants étrangers et au personnel du Programme d'études et d'échanges de jeunes parrainé par le Département d'Etat des Etats-Unis».Ce programme, communément désigné par son acronyme YES (Youth Exchange and Study), consiste à inviter des lycéens, issus essentiellement des pays musulmans, à passer une année en immersion aux States au sein d'une famille américaine. «Après les attentats du 11 Septembre 2001, il y a eu une volonté aux Etats-Unis de s'ouvrir sur le monde arabe et islamique pour mieux connaître notre culture», explique le directeur du CECF.Dans le même esprit, Mohamad Bashar Arafat a imaginé un concept qui rencontrera un franc succès : «Better Understanding for a Better World» (BUBW) qu'on pourrait traduire par : «Une meilleure connaissance mutuelle pour un monde meilleur». Il s'inscrit lui aussi dans une approche interculturelle et interreligieuse. «Le problème le plus urgent auquel sont confrontés les jeunes aujourd'hui est la façon de voir l'Autre.La menace du terrorisme, de l'extrémisme, du fanatisme et du nationalisme a entraîné la peur, les préjugés, la haine et la suspicion vis-à-vis de l'Autre, que nous cherchons à transcender», résume un document de présentation de ce programme qui ajoute : «Depuis 2006, le CECF a relevé une plus grande prise de conscience de la part des organisations d'échange entre étudiants sur cette question, et qui réalisent la valeur, le bénéfice et la nécessité d'une telle opportunité.Des jeunes de 35 pays dans le monde participent à cette conférence de cinq jours qui aide à briser les barrières de l'ignorance et des perceptions erronées les uns des autres.» L'imam Bashar propose aux participants à ce programme de passer cinq jours à plein temps pour faire l'expérience du «vivre-ensemble». L'originalité de ces cycles «BUBW» est qu'ils se déroulent dans des sites assez étonnants. «On a organisé plusieurs sessions en plein Disneyland, à Orlando, en Floride», affirme l'imam. «Les étudiants découvrent un autre visage de l'islam. Leur vision change de 180°», se félicite-t-il.«Laïcité soufie»Mohamad Bashar Arafat se réclame ouvertement de ce qu'il appelle la «laïcité soufie». «Je suis un ??soufi îlmani'', mais laïc au sens coranique du terme, pas au sens turc ou français», précise-t-il. «C'est la laïcité qui respecte le dialogue comme le faisait notre Prophète avec les gens de la Mecque lorsqu'il leur disait (en citant le Coran) : ??Nous sommes l'un ou l'autre sur la bonne voie ou bien dans un égarement manifeste''' (sourate Saba).» Il commente : «Daech et ses semblables ne connaissent pas ces choses-là.Ces gens qui se font exploser, c'est une caricature.» «Il est important d'inculquer la véritable éducation religieuse dans la lutte contre la violence», plaide-t-il. «A l'ère de Daech et de Boko Haram, il est crucial de savoir comment s'adresser aux gens et de trouver le bon style.» L'ancien imam de Damas préconise de faire une «lecture du Coran avec la mentalité du XXIe siècle». «Il y en a qui lisent le Coran avec la mentalité du VIIe siècle. Il faut savoir transformer les versets du Coran en ONG.La lutte contre l'analphabétisme, la pauvreté, l'injustice, la prise en charge des orphelins, sont autant d'actions dans lesquelles nous devons nous investir, et toutes ces actions sont évoquées dans le Coran», professe-t-il. Le théologien invite à revoir l'exégèse musulmane en soulignant que «Le Coran de La Mecque est différent de celui de Médine. L'illicite a été introduit progressivement. L'interdiction du vin est intervenue après quinze ans, quand la foi des premiers fidèles était solide».«L'Amérique d'Obama a gagné deux fois»Notre interlocuteur attire notre attention sur le fait que le discours coranique met toujours en avant cette formule d'adresse qui se veut universelle: «Ya ayouha ennass !» «Quand Dieu dit ??Ya ayouha ennass'', cela signifie qu'il ne s'adresse pas qu'aux musulmans mais à l'humanité entière. Le Coran proclame : ??Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous connaissiez''. La mentalité qui consiste à dire : ??Je suis meilleur que toi'' a provoqué des bains de sang, des guerres», observe-t-il. Profondément habité par son ?uvre, Mohamad Bashar Arafat vit passionnément sa mission et rien ne semble pouvoir le décourager.«Vous savez, dit-il, moi j'ai fait ma formation et mes débuts en Syrie. Si tu réussis à faire passer ton message sous la dictature du Baâth et tout ce qui s'est passé à Hama (la ville fut bombardée par Al Assad père en 1982, ndlr), si tu arrives à garder le cap au Moyen-orient, avec tous les troubles qu'on a subis, alors tu peux le faire n'importe où dans le monde.» La perspective de voir «l'antimusulman» Donald Trump l'emporter ne l'émeut donc pas outre mesure. «Il y a l'Amérique d'Obama et il y a l'Amérique de Trump. Mais par deux fois, c'est l'Amérique d'Obama qui a gagné», tranche l'exilé damascène avec le sourire.
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