Les vagues de violence de cette semaine entre Hans et Ouïghours ont
agrandi le malaise qui existait déjà entre les deux ethnies. Le comportement du
gouvernement, officiellement neutre mais qui a concrètement pris parti en
faveur des Hans, accentue la frustration des Ouïghours sans calmer les Hans.
Le jour est levé depuis une poignée d'heures sur Urumqi, la capitale de
la région autonome du Xinjiang. Harshim Adelijiang ouvre son restaurant
installé au beau milieu du quartier de l'ethnie ouïghour. Sa carte propose
avant tout de l'agneau cuit au barbecue, grande spécialité du Xinjiang. Les
habitués approchent petit à petit et s'installent. Malgré un succès réaffirmé
pour ce premier jour d'activité après les émeutes, le petit homme aux cheveux
noirs coupés à ras ne retrouve que partiellement le sourire. «Je suis énervé
depuis quelques jours. Pas contre les Chinois hans mais contre la minorité,
aussi bien han que ouïghour, qui a répandu le chaos et a créé la peur qui règne
aujourd'hui dans le ville.» Les sourcils de ses clients, tous ouïghours, se
soulèvent à l'énoncé de ses paroles. Harshim Delijiang ne leur permet pas
d'exprimer plus en avant leur sentiment. «Attendez, vous me connaissez, cela
fait quatre ans que je suis arrivé ici depuis Kashgar. J'ai déjà des amis hans
et certains d'entre eux parlent même la langue ouïghour. On ne peut pas en
vouloir à tous les Hans, 80% d'entre eux sont des gens bons, tout va donc
repartir comme avant. Ou du moins, il le faut !»
Ce type de discours est largement répandu chez les Ouïghours d'Urumqi.
Même s'ils ont payé d'un lourd tribut ces quelques jours d'incandescence, leurs
mots et leur comportement tendent à étayer l'idée qu'ils espèrent avant tout
reprendre une vie normale, leur vie d'avant le week-end dernier. L'idée d'une
indépendance du Xinjiang ne leur traverse pas l'esprit. Du côté han, en
revanche, l'aigreur reste de mise. «Les Ouïghours veulent être indépendants car
ils pensent qu'ils pourront mieux gérer leur région que nous ne le faisons,
après tout ce que nous leur avons apporté...» se désole une jeune étudiante de
22 ans. De retour au pays après son année scolaire passée à Chongqing, elle ne
se dit pas très heureuse de passer ses deux mois de vacances dans sa région
d'origine. «Les Ouïghours n'aiment pas les Hans et sont vraiment inamicaux avec
nous. Mes parents restent avant tout ici parce qu'ils ont un travail et qu'il
n'est pas si simple d'en trouver ailleurs. Et, ce qui est très important, ils
gagnent beaucoup d'argent. Mais moi, je ne vivrai pas ici.»
Ces quelques jours de violence ont-ils attisé la distance entre deux
ethnies qui cohabitaient jusqu'alors plutôt pacifiquement ? Le discours
officiel veut inculquer dans l'esprit de tous que non, que «les Hans et les
minorités ne sont qu'une seule famille, unie dans un même pays», comme le
claironnait un officiel chinois à la radio locale vendredi matin. Un vieux
Ouïghour s'avoue pourtant dubitatif. «D'un côté, le gouvernement clame cela, de
l'autre il ne donne dans les médias que la version han des émeutes. Jamais les
images des milliers de Hans arpentant mardi la ville des armes à la main n'ont
été diffusées. Nous faire passer pour des criminels, soit, c'est son choix,
mais rester partial ne favorisera pas le pardon et l'oubli des Hans puisqu'ils
n'ont officiellement rien à se reprocher et que nous sommes les seuls
coupables.»
Depuis le début de cette crise, les autorités chinoises ont accordé une
large liberté de couverture à la presse étrangère. Cette nouvelle attitude ne
signifie pourtant pas une totale transparence à leur égard.
Surtout, les articles et reportages destinés à la population chinoise demeurent
toujours autant manipulés. Ils ne peuvent donc toujours pas être considérés
comme de l'information et restent donc classés au rang de propagande, ce qui
n'est pas sans alimenter de la frustration chez les acteurs de l'actualité qui
voient les faits vécus omis ou transformés.
Le comportement de la direction de l'hôpital n°2 d'Urumqi s'avère à ces
égards caractéristique. Installé au fond de son lit, Jiang Gewen, 39 ans,
choisi avec minutie par le personnel de l'établissement, dit s'être fait «sauter
dessus» par des émeutiers alors qu'il marchait dans la rue avec son fils. Il
s'est fait frapper sur la tête à coups de briques. Le pansement installé tout
le long de son crâne, les commotions sur l'arête de son nez et sous ses yeux
confirment la force des coups reçus. Il ne sait pas quand il sortira de cette
chambre mais préfère être certain d'avoir recouvré la santé avant de le faire,
ce qu'il peut s'autoriser car l'Etat règle toutes ses dépenses. Tous les Hans
interrogés dans l'hôpital se trouvent dans la même situation.
Malgré ses traumatismes, il dit ne pas être aigri contre les Ouïghours et
espère un retour rapide à la normale. Une fois la porte de la chambre refermée
et les officiels à l'extérieur, son fils de 17 ans, visiblement moins rodé aux
entretiens policés, ose un avis divergent. «Les Hans n'auraient pas dû riposter
mardi car cela a accentué le désordre dans la ville.
En même temps, ils ont eu raison, sinon les Ouïghours auraient continué à
agir comme ça avec nous.» Son père admet alors être moins serein qu'avant.
«J'ai un magasin de vêtements où viennent de nombreux Ouïghours. Jusqu'à
présent, notre relation était assez cordiale mais seront-ils aussi amicaux avec
moi désormais ? Je n'en suis pas certain.»
La liste affichée en bas de l'hôpital dénombre plus de deux cents noms de
Hans accueillis dans l'hôpital et une soixantaine de Ouïghours. L'une des
représentantes de l'hôpital assure que 290 personnes ont été amenées à
l'hôpital dans la nuit du 5 juillet, dont quatorze sont décédées, puis une
trentaine d'autres supplémentaires les jours suivants. Les vieilles habitudes
de l'administration chinoise reprennent alors le dessus lorsqu'elle prétend
qu'il ne sera possible de rencontrer que deux Ouïghours, un juge qui aurait
protégé des Hans contre des assaillants ouïghours et une petite fille de 4 ans,
car tous les autres membres de cette ethnie n'ont subi que de légères blessures
et sont déjà repartis chez eux. Sous l'accumulation de questions et après de
multiples discussions avec ses collègues, elle change de version. «Vous ne
pouvez pas voir les autres Ouïghours car ils sont suspectés d'être des
émeutiers et sont donc gardés par la police. Ils ne peuvent donc pas être
interviewés.»
Etonnamment, seul le père de la fillette est installé à son chevet. «Sa
femme est déjà guérie et elle est donc retournée chez elle», assure
l'officielle. Quelques minutes plus tard, après avoir expliqué que sa fille a
été frappée par des Ouïghours, le père assure d'un ton neutre que sa femme,
enceinte, «est installée dans un autre bâtiment de l'hôpital, avec tous les
autres Ouïghours blessés lors des émeutes. Elle s'est fait tirer dessus par la
police. Une balle l'a touchée au mollet et elle ne peut donc pas bouger.»
En effet, au 10e étage du bâtiment principal, sur son lit n°21, la jeune
femme attend, les yeux en larmes sur son lit. Une cicatrice de cinq à six
centimètres de long et d'un centimètre de large, recousue avec un épais fil,
apparaît au-dessus de sa cheville. «Je courais avec ma fille dans les bras car
la police nous tirait dessus lorsque j'ai été touchée à la jambe. J'ai déjà
payé 1.000 yuans (100 euros, soit une somme proche du salaire mensuel moyen
dans la ville) pour mes premiers jours d'hospitalisation et ils veulent que je
quitte l'hôpital car je n'ai pas les moyens de payer plus. Comment voulez-vous
que je fasse, je ne peux pas bouger ! C'est injuste que les Ouïghours doivent
payer et pas les Hans», s'exclame-t-elle en pleurs. Son mari précise alors que
l'Etat ne prend pas en charge les frais des Ouïghours comme il le fait pour les
Hans. L'un des responsables de la santé de la municipalité avait pourtant
assuré que toutes les victimes des émeutes seraient soignées gratuitement.
Serait-ce qu'aucun Ouïghour n'est considéré comme une victime mais comme un
suspect, comme le laissait entendre plus tôt l'une des représentantes de
l'établissement ? Quoi qu'il en soit, alertés de la présence de journalistes à
un étage autre que celui réservé à la propagande officielle, les responsables
de l'hôpital, entrés dans la pièce, ont alors hurlé qu'ils mentent et ont
obligé les intrus à quitter les lieux manu militari.
La journée de vendredi était également très attendue pour voir si les
autorités autoriseraient les Ouïghours, à grande majorité de religion
musulmane, à aller prier. Un imam rencontré jeudi à l'occasion d'une visite
organisée par les officiels de la municipalité avait affirmé que «toutes les
mosquées sont ouvertes et que la vie est revenue à la normale». Dans la nuit de
jeudi à vendredi, des affiches ont pourtant été collées sur les enceintes de
toutes les mosquées de la ville: «les rassemblements sont interdits et la
mosquée sera donc fermée en ce vendredi 10 juillet». D'importantes forces de
police avaient également été déployées devant tous les lieux de culte. A
l'approche de l'heure de la grande prière de 14h30, les pratiquants se sont
approchés des mosquées. La plupart n'y sont pas restés.
Finalement, une mosquée a ouvert ses portes. «Un homme a poussé un long
hurlement de colère devant l'entrée d'une minuscule mosquée du quartier
ouïghour», raconte Mario Saavedra, correspondant de la télévision espagnole
Quatro et témoin de la scène. «Une trentaine de personnes se sont alors
rassemblées devant la mosquée. Prises de panique, les autorités ont alors ouvert
la porte afin de ne pas provoquer le courroux de la foule. Les gens ont donc pu
aller prier.» Cette réaction judicieuse de quelques responsables ne cache
pourtant pas l'erreur des autorités, qui, à vouloir empêcher les regroupements
de Ouïghours, auront provoqué la frustration de la plupart d'entre eux. Un
moyen pas forcément judicieux pour ramener le calme et l'unité dans la ville.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Notre Envoyé Spécial A Urumqi : Tristan De Bourbon
Source : www.lequotidien-oran.com