J'ai peu connu Rachid Farès, mais à chaque fois que nous nous sommes vus, nous avons passé des moments exceptionnels. Il faisait partie, pour moi, de ces gens que l'on aimerait mieux connaître et que l'on quitte à chaque fois en se promettant ' souvent sans lendemain ! ', de les revoir et d'aller au bout de la découverte d'un être humain, aussi forte que celle d'une contrée inconnue ou d'un nouveau savoir.
Je l'ai souvent rencontré lors des spectacles ou rencontres culturelles, quelquefois au restaurant et toujours avec d'autres personnes. Mais une fois a différé de toutes celles-ci, une fois qui m'a marqué, la seule où nous sommes vus en tête-à-tête. C'était au temps du couvre-feu, quand nos nuits ne pouvaient être qu'emmurées. Je rentrais en voiture chez moi, à la bonne limite du moment fatidique. Les rues étaient déjà clairsemées. Quelques voitures filantes, de rares piétons pressés pendant que les rats se préparaient à sortir, leur instinct pointu ayant déjà enregistré l'heure où la ville leur était quotidiennement livrée. Ce temps, nous l'avons vécu, n'en déplaise à notre mémoire.
Il était sur un trottoir, près de la salle Harcha, son regard perdu dans son beau visage, un petit cabas dans une main et un sachet en plastique dans l'autre. Je m'arrêtais à sa hauteur pour lui demander où il allait. Son sourire, je ne l'oublierai jamais. Mais, aussitôt, il fronça les sourcils pour me demander où j'habitais. J'avais compris pourquoi et je m'en tirais par une boutade du genre «mais c'est une question indiscrète !». Il insista, inquiet que je doive me détourner de mon chemin. C'était un peu le cas, mais je lui mentis car il m'avait affirmé qu'il préférait, sinon, retourner d'où il venait. Comme il ne fallait pas traîner, l'instant fut assez court mais d'une grande intensité.
Il changeait alors régulièrement de domicile, craignant pour sa vie. Dans cette terrible contrainte, il trouvait encore matière à rire et s'enthousiasmer.
«Oui, frère, me dit-il en substance, les temps sont durs mais ils nous permettent de connaître les gens sincères et généreux.» Il me parla alors de ceux qui l'avaient hébergé, parfois un seul soir, amis, parents, connaissances d'un jour devenues fraternelles. Arrivé à destination, il sortit deux belles oranges de son sachet pour me les offrir. Je refusais. «Pour tes enfants», me dit-il simplement. J'ai toujours espéré que ce Klaus Kinski à l'algérienne puisse un jour trouver les grands rôles qu'il méritait. De les voir tarder, a dû user son brave c'ur. Il n'est plus. Il sera en nous.
En retournant ce soir-là, je pensais à lui avec une forte émotion. Le couvre-feu approchait et, au bord des caniveaux, les plus hardis des rongeurs se montraient. Pitié, me suis-je dit alors, pour ce pays où les rats se pavanent sur le théâtre des boulevards quand les comédiens doivent se terrer !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Ameziane Farhani
Source : www.elwatan.com