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Farid Moughlem n'est plus



Farid Moughlem n'est plus
A un policier français qui, lors d'un contrôle dans une station de métro parisien, l'interrogea s'il n'avait pas de problème avec la justice, Farid eut cette réponse : «Non mais je sens que ça va venir». L'homme maîtrisait l'art de la réplique. D'un esprit alerte, surfant allègrement entre l'humour et le cynisme, Farid avait ce don de trouver le mot qui convient à la situation qui se présente. Il fait partie de cette colonie «d'écrivains oraux», formule chère à un de ses amis. D'ailleurs, il comptait se libérer de la charge de l'entreprise pour consacrer son temps à l'écriture et à la réflexion. Il suivait l'actualité littéraire et artistique autant que faire se peut. Dans ce sens, rappelant qu'il avait présenté Kamel Daoud lors d'une vente-dédicace organisée à la Librairie Arts et Culture d'Abderhmane Lellou. Il ne ratait que rarement les vernissages qu'organisait la défunte Galerie Lotus.L'écriture n'est pas l'unique rêve inachevé de Farid. Au courant des années 90, quand d'autres inventaient des histoires de menaces terroristes pour pouvoir obtenir des visas pour aller s'installer en France, lui décida de se lancer dans l'édition d'un journal. Cette publication qui n'a jamais vu le jour, à cause des autorisations qu'on n'attribuait pas aux personnes connotées politiquement, devait s'appeler «Al Jarida». «Un clin d'?il à Boudiaf», disait-il pour justifier cette dénomination… A cette époque, Farid côtoyait Khalida Messaoudi (Toumi juste après son accession au gouvernement), icône des luttes démocratiques d'alors et Belkaïd, une autre figure emblématique de l'Algérie indépendante. Pour meubler l'attente d'un agrément qui ne tombera jamais, il s'investira dans la publicité. «Pour se familiariser avec les techniques du métier», répétait-il. Durant quelques années, il a permis à quelques jeunes «demeurés» de s'identifier à Ségula, le gourou de la pub en France. «Publicitor», la bible du métier du publicitaire dans les années 80, trônait dans les étagères de son agence.Son intérêt pour la presse et les médias n'est pas une simple lubie d'un enfant gâté. En France où il s'était établi pendant quelques années, il s'est retrouvé parmi le premier cercle de «Sans Frontières», une publication sur l'émigration maghrébine. Driss Lyazami, alors opposant au régime de Hassan II, actuellement pressenti comme probable ministre des Affaires étrangères du Royaume du Maroc, était parmi les dirigeants de cette publication. Il vouait un respect religieux à Farid. Ce dernier avait publié un reportage photographique du soulèvement des lycéens d'Oran de 1982 sur les colonnes de ce magazine. Durant cette même période, il a animé des émissions à Radio Soleil Ménilmontant, sur des thèmes se rapportant à l'émigration. Mais à l'instar de toute une génération, Farid n'a pas été épargné par le désenchantement conséquent à l'expérience de la gauche au pouvoir en France. De retour chez lui, juste à la veille des événements d'Octobre 88, il commence à lorgner du côté de l'entreprise. D'ailleurs, c'est son désir de rester proche de la création qui a motivé ses choix ultérieurs : celui de mettre sur pied «Communication Plus», son agence de pub, entre autres. Farid, angoissé, aimait vivre ; généreux, il aimait dépenser. Il adorait et savait recevoir. Il avait un art bien à lui d'attirer toute l'attention vers sa personne en répondant aux sollicitations des autres. Il avait un sens pratiquement religieux de l'amitié. Entier, il a refusé de souscrire à la logique de la corruption devenue la règle partout. Ce qui n'a pas arrangé ses affaires. Il n'avait que dédain et mépris pour les responsables réclamant «pourcentage» en contrepartie de tout marché octroyé. Et il ne se gênait aucunement à les leur manifester ouvertement. Affronté à la dure réalité des pratiques économiques dévoyées, il commença à glisser vers le scepticisme… puis vers le pessimisme tout court. Par pudeur, il s'empêchait de faire part de ses soucis à ses amis et proches. Il était porté sur un autre type de partage, plus convivial, plus gai...Ravi à la vie à 61 ans. Ce qui a choqué toutes ses connaissances. Lui répétait souvent «il faut vivre bien et non longtemps». Quelques-uns de ses intimes mettent ce retrait prématuré sur le compte de sa pudeur. Il voulait laisser à son image une image. Celle d'un homme charmant, élégant, toujours souriant, cultivant le sens de l'humour et de la plaisanterie. Mais déjà ses éclats de rire, francs, nous manquent...


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